​L’eau, le drame humanitaire insoluble de Gaza

Mercredi 22 mars, c’est la Journée mondiale de l’eau. Celle-ci prend tout son sens dans la bande de Gaza.



​L’eau, le drame humanitaire insoluble de Gaza
D’un geste las, Kamel Abu Shabab désigne le toit de sa bicoque. Un tonneau en plastique noir, rongé par le sel, y est exposé au soleil. « C’est là que nous stockons l’eau municipale », explique ce père de cinq enfants en ouvrant le robinet. « Nous l’utilisons pour la cuisine, le ménage, et nous la buvons. Récemment, nous avons appris par la radio qu’elle n’était pas potable. Mais que peut-on y faire ? L’eau de meilleure qualité coûte trop cher et nous n’avons pas les moyens. »

A Gaza, plus de 97% de la nappe phréatique est polluée, et la situation empire jour après jour. Dans certaines zones de l’enclave soumise au blocus israélo-égyptien, les taux de chlorites et de nitrates sont six fois plus élevés que les recommandations de l’OMS. Sans même parler du sel, qui s’infiltre dans le sol par le biais d’un système de vases communicants : l’aquifère est pompé trois fois trop vite et se remplit d’eau de mer. La plupart des Gazaouis utilisent l’eau municipale uniquement pour se laver ou faire le ménage, et achètent de l’eau dessalée pour la soif ou la cuisine auprès de petits producteurs privés.
 
Chère et contaminée
 
Fondée en 2004, l’usine de dessalement de la famille Radouane est l’une des plus anciennes sur le marché. Grâce à un puits creusé à 55 mètres de profondeur, elle dessert un millier de familles du nord de l’enclave. Pendant qu’Abderrahmane inspecte le générateur qui permet aux machines de fonctionner lors des coupures d’électricité quotidiennes, son père, Mahmoud, peste contre la multiplication des concurrents. « Il y a trop d’usines à Gaza. Sur nos cinq camions-citernes, deux sont arrêtés à cause du manque de travail. » En 2015, 154 petits producteurs se disputaient le marché. Leur nombre pourrait avoir doublé depuis. Comme la plupart d’entre eux ne sont pas déclarés auprès des autorités locales, l’eau qu’ils vendent 10 à 20 fois plus cher que celle du système municipal est donc exempte de contrôle d’hygiène. Stockée par les familles dans des réservoirs mal nettoyés, elle est contaminée par des bactéries dans 68% des cas.
 
Le manque de régulation du secteur n’empêche pas Shadi de faire confiance à son livreur, venu remplir le tonneau de sa cuisine, comme toutes les deux semaines. « Cela faisait cinq jours qu’on n’avait plus d’eau potable, ma femme commençait à rouspéter », plaisante-t-il d’un ton amer, alors que le livreur déroule le tuyau relié au camion-citerne. « Heureusement, j’ai pu m’approvisionner litre par litre chez mes parents, qui habitent à côté. » La sensibilisation à l’hygiène est l’un des axes principaux de l’action menée à Gaza par les ONG. « Au départ, c’était très difficile de convaincre les gens que l’eau a besoin d’être purifiée, explique Ghada Snunu, l’une des responsables d’Oxfam dans l’enclave. Mais ils acceptent de mieux en mieux le goût du chlore. Et la vingtaine de producteurs que nous aidons suit les recommandations de l’OMS. Cela pourrait créer un effet d’entraînement. »
 
Gros projets entravés
 
L’eau dessalée par ces petits producteurs ne représente qu’une petite fraction de la demande totale, ce qui a conduit l’Autorité palestinienne et les donateurs internationaux à s’orienter vers des projets de plus grande ampleur. Une usine de dessalement financée par l’Union européenne à hauteur de 10 millions d’euros vient de sortir de terre à Khan Younès, dans le sud de l’enclave. Elle devait permettre d’alimenter 75 000 Gazaouis en pompant directement l’eau de la mer grâce à quatre puits creusés sur la plage. Mais deux mois après son inauguration, le site est silencieux. L’usine ne fonctionne que deux à trois heures par jour. « On essaie d’obtenir de l’électricité, mais à cause de la pénurie à Gaza, c’est très difficile », admet Mohanial Peiris, spécialiste eau à l’Unicef, qui supervise le projet.
 
La communauté internationale fonce pourtant tête baissée dans cette voie. Une « super-usine » de dessalement, cinquante fois plus puissante, est dans les cartons. Les donateurs (Etats du Golfe, France et UE) doivent se réunir en mai pour allouer les 600 millions d’euros de financement. Mais le projet se heurte à la présence de factions armées liées au Hamas, qui ont installé un terrain d’entraînement sur le site dédié au chantier… A Gaza, la réalité géopolitique rattrape toujours les espoirs de développement.

 


Jeudi 23 Mars 2017 - 12:32



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