2008, année des crises économiques ?



2008, année des crises économiques ?
L’année qui vient de prendre fin, assurément, a été riche d’évènements sur le plan économique, tant au niveau national qu’international. Mais au delà des péripéties constatées ici et là, 2008 peut se résumer en un seul mot : crise. En effet, autant au Sénégal qu’à l’échelle mondiale, la vie économique a été rythmée par une multitude de crises, dont les effets se sont fait sentir à tous les niveaux. Puisque « à tout seigneur, tout honneur », commençons par la crise financière, qu’on a eu du mal à voir venir, mais dont les conséquences, elles, n’ont pas tardées à se faire sentir. Comme illustration de la surprise avec laquelle s’est installée la crise, on peut rappeler que le 12 mars 2008, soit deux jours à peine avant que la Banque Bear Stearns n’annonce un plan de financement d'urgence par la Réserve fédérale lui évitant la faillite, son président, Alan Schwartz, tenait cette affirmation péremptoire : « nous ne constatons aucune pression sur nos liquidités et encore moins une crise de liquidités ». Pour ce qui est maintenant des conséquences de cette crise, les économistes sont aujourd’hui encore en pleine spéculation, et nul ne peut dire de façon certaine ce qu’elles seront. Mais il est néanmoins un fait qui est incontestable, et sur lequel tout le monde s’accorde : cette crise financière a porté un sérieux coup à la conception libérale de l’économie, jusqu’ici dominante. Même les grands manitous de l’économie du marché n’y sont pas été par la petite cuiller. Ainsi, Alan Greenspan, ex président de la Fed, a affirmé ce qui suit : « j'ai trouvé une faille dans l'idéologie capitaliste. Je ne sais pas à quel point elle est significative ou durable, mais cela m'a plongé dans un grand désarroi ». Quant à Warren Buffet, probablement l'investisseur privé le plus connu et admiré de la planète, il recourt à une comparaison imagée qui en dit long sur son désarroi : « Le patient allongé sur le sol avec un arrêt cardiaque n'est pas Wall Street, c'est l'économie américaine ». Dans les économies des pays du Nord, ce sont près de 5 000 milliards de $ qui ont été déboursés par les pouvoirs publics, dans le but, soi-disant, de contrer les effets de la crise. Ce chiffre, assurément, donne le vertige, et donne une idée de l’ampleur des dégâts.

«Heureusement», et compte tenu de sa faible intégration à la mondialisation économique et financière, l’Afrique est à ce jour le continent le moins touché par la crise financière. Faut-il pour autant croire, comme l’affirme Abdoulaye Wade, que notre continent sera épargné ? Rien n’est moins sur, et à moyen et long termes, l’impact de la crise en Afrique pourrait s’avérer sensiblement plus important, et se manifester de différentes façons : baisse des investissements (du fait de la crise de liquidité bancaire et du resserrement des conditions de crédit), crise de financement dans les filiales des banques étrangères, baisse de l’aide publique au développement (compte tenu des restrictions budgétaires dans les principaux pays avancés), baisse des prix des matières premières, baisse des transferts d’argent des africains de la diaspora vers le continent. Pour toutes ces raisons, si la crise perdure, l’année 2009 et les autres années à venir pourraient être encore beaucoup plus difficiles pour les pays africains. Pour le Sénégal, l’impact pourrait même être plus important que ce qu’il serait pour la plupart des autres pays africains, étant donné le caractère plus « extraverti » de notre économie. Par exemple, selon les statistiques de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, nous bénéficions d’une assistance publique annuelle de près de 200 $ par habitant, alors que la moyenne continentale n’est que de 25 $ ! De même, étant un pays d’immigration « historique », le Sénégal fait partie des pays africains bénéficiant le plus des envois de la diaspora : annuellement, ce sont en effet près de 500 milliards de F CFA (soit l’équivalent de 12% du PIB national) que les immigrés sénégalais envoient à leurs familles restées au pays (il s’agit donc ici d’une véritable manne financière).

Mais quoiqu’il en soit, au delà des seuls effets de la crise financière, il y a lieu de s’inquiéter de la situation économique du Sénégal pour l’année 2009. Il ne s’agit évidemment pas de verser dans le catastrophisme, mais de constater tout simplement qu’un certain nombre de facteurs pèsent sur la bonne santé de l’économie sénégalaise et sur sa croissance. Paradoxalement d’ailleurs, l’Etat est ici au centre des interrogations, alors même que sa fonction première, au fond, est d’être un « réducteur d’incertitude ». La sonnette d’alarme a été tirée la première fois par une voix autorisée, celle du représentant-résident du FMI, dont on ne peut douter qu’il n’ait pas été à la bonne source. Tout récemment, la presse a fait cas des télégrammes confidentiels de l’ambassadeur de France, dont le « supposé » contenu reste d’actualité en dépit des démentis de part et d’autre. Les entreprises, à travers leurs organisations patronales, se sont elles aussi publiquement prononcées, en mettant en garde sur les risques d’asphyxie que le niveau de la dette intérieure fait peser sur l’économie sénégalaise. Certes, l’Etat s’est engagé à résorber cette dette au plus tard le 31 janvier 2009 (mais ici, encore la question du montant de cette dette est l’objet de polémique : 174 milliards selon le chef de l’Etat, mais plus de 300 milliards affirme le patronat !), mais le procédé mis en place n’est pas des plus rassurants, puisqu’il s’agit de brader les bijoux de famille (vente des actions SONATEL, « pillage » de l’IPRES, vente du Méridien, etc.) et de s’endetter (auprès d’autres – France, FMI… – par rapport auxquels l’Etat est déjà fortement endetté, puiqu’en dépit de l’Initiative d'Allègement de la Dette Multilatérale, l’encours de la dette publique extérieure du Sénégal était estimé à 860,02 milliards F CFA au 31 décembre 2007). Ajouter à cela les nombreux chantiers sur lesquels l’Etat est engagé (avec parfois des montants astronomiques, et sans qu’on sache toujours avec précision le niveau de la contribution effective – sous toutes ses formes – de l’Etat : aéroport de Ndiass, autoroute Dakar-Diamniadio, etc.), le train de vie dépensier et même fastueux de l’Etat (qui ne semble pas préoccuper outre mesure ceux qui nous gouvernent, puisqu’aucun plan de réduction de ce train de vie n’a été annoncé), la forte demande sociale (qui, pour être contenue et ne pas conduire à l’explosion, exigera certainement une implication financière forte de l’Etat), et on s’apercevra que tous les ingrédients sont réunis pour un avenir économique difficile, incertain même. Bien évidemment, il convient de ne pas ignorer que d’autres facteurs influenceront dans le sens inverse. Par exemple, la baisse du prix de pétrole (45 $ le baril aujourd’hui, après avoir atteint un pic historique de près de 150 $ il y a de cela à peine quelques semaines), si elle se maintient, ne manquera pas de constituer une bouffée d’oxygène (pour les consommateurs, les effets se font déjà sentir à la pompe, puisque de baisses significatives ont été enregistrées, par exemple de près de 100 F sur le litre de super). De même, la relance des ICS, si elle était confirmée, ne manquera pas d’avoir un effet bénéfique sur l’économie sénégalaise, et ce à différents niveaux. Mais malgré tout, il demeure que pour 2009, les signes alarmants sont plus nombreux que ceux qui rassurent.

Pour ce qui de la question tout particulièrement de l’électricité, deux remarques méritent d’être faites. Premièrement, on a ici une illustration symptomatique de la radicalisation du front social qui, désormais, guette le Sénégal (puisque même les imams sont en première ligne) et de ses répercussions sur le plan économique. L’argument avancé par l’Etat, pour justifier de la hausse « officielle » de 17% du coût de l’électricité (mais de près de 50% en réalité, disent en chœur les associations consuméristes et les organisations patronales), était d’appliquer la vérité des prix, afin de résorber un manque à gagner de la Senelec estimé à 65 milliards de F CFA par an. Quelle que soit la décision finale qui sera prise à ce propos, elle sera affectée d’un coût, qui devra nécessairement être supportée par quelqu’un (l’Etat, la Senelec, les consommateurs). Deuxièmement, à bien des égards, le traitement médiatique fait de cette question montre que si les sénégalais sont égaux à la naissance, ils ne le sont plus devant la hausse des prix. Faut-il en effet le rappeler, le taux d’électrification rurale atteint encore à peine 10% au Sénégal, ce qui signifie que près de 5 millions de sénégalais n’ont pas encore accès à l’électricité, et évidemment, pour ces derniers, la question de la hausse des tarifs de la Senelec est tout simplement sans enjeux, contrairement à celle des denrées de première nécessité qui, toute chose égales par ailleurs, les affecte plus durement. Mais c’est connu, les médias sont en ville, et ce sont les combats ou les revendications des citadins qu’ils couvrent le plus.

Pour en revenir à l’Etat du Sénégal, ce qui peut lui être reproché, et sans verser dans la querelle politicienne, c’est de donner parfois l’impression, confirmée tout au long de l’année 2008, d’un pilotage à vue, et d’une absence de politique économique clairement définie, et clairement perçue comme tel. En dépit de l’inflation des déclarations de bonne intention, des lettres sectorielles, des documents de cadrage, il manque ici un fil conducteur de l’ensemble, visible dans la durée dans les actes posés par le gouvernement. De ce point de vue, la réaction du gouvernement suite à la crise de la dette intérieure en est une parfaite illustration. Comme l’a rappelé en effet fort justement une organisation patronale, l’engagement de régler la dette publique intérieure ne constitue pas une déclaration de politique économique, mais bien plutôt un acte courant de gestion, qui relève de l’ordre normal des choses. Ce qu’il faudrait, c’est une politique d’ensemble et cohérente, qui prenne en compte la complexité et la dynamique qui sont celles de la vie économique, plutôt que des déclarations de bonne intention sans lendemain, ou encore des projets ficelés à la va-vite et sur lesquels on ne sait rien quant à leur durabilité. De ce point de vue, la GOANA en est une parfaite illustration. Sur le bien fondé de l’option consistant à accorder une plus grande attention à l’agriculture, personne ne trouvera certainement rien à dire. Mais est-ce la meilleure stratégie qui a été déroulée ? Je n’en suis pas sur, d’une part parce qu’il n’y a pas eu ici d’étapes intermédiaires (comme si tout était parti d’une révélation !), et d’autre part, parce que l’accent a été mis seulement sur la production, sans prendre en compte d’autres aspects pourtant fondamentaux : retombées pour les « paysans authentiques » (ceux là mêmes qui n’ont pas attendu l’appel de Wade pour s’intéresser à l’agriculture, ce qui n’est pas le cas de tous ces ministres, députés et sénateurs dont les fermes, sans qu’on sache pourquoi, ont été exhibées à longueur de JT !), questions liées à la commercialisation et à la transformation des produits agricoles, etc. De même, on ne peut qu’être sceptique face aux TGP (Très Grands Projets) annoncés récemment en faveur de l’emploi des jeunes de la banlieue, d’abord parce qu’il n’y a pas de politique globale en faveur de l’emploi (dans laquelle pourrait s’inscrire une politique d’emploi au bénéfice des jeunes), et d’autre part parce que le concept même de banlieue au Sénégal manque de pertinence ou d’opérationnalité (ici, il ne s’agit en effet que d’un concept géographique ; or dans les pays où l’emploi des jeunes issus de la banlieue a un sens, notamment en terme de politique redistributive, c’est du fait du sens sociologique attachée au concept).

Du point de vue de la politique économique, puisse donc l’année 2009 être celle de toutes les ruptures, mais aussi de toutes les audaces.

Abdoul Alpha Dia, économiste
abdoulalphadia@hotmail.com

Abdoul Alpha Dia (économiste)

Vendredi 2 Janvier 2009 - 10:38



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