Achille Mbembe: Mandela, «un exemple très peu suivi en Afrique»

Nelson Mandela « aura redonné au terme 'liberté' une nouvelle vie », juge Achille Mbembe, penseur du post-colonialisme et enseignant d’histoire et de développement à l'université de Witwatersrand à Johannesburg, en Afrique du Sud. Pour cet intellectuel d’origine camerounaise, même s'« il n’y a jamais eu qu’un seul Mandela et il n’y en aura jamais qu’un », il restera « un exemple d’émancipation pour notre monde en général ».



Achille Mbembe, professeur d'histoire et de développement à l'Université Witwatersrand, à Johannesburg. DR.
Achille Mbembe, professeur d'histoire et de développement à l'Université Witwatersrand, à Johannesburg. DR.

Achille Mbembe : Un sentiment de tristesse et, en même temps, un sentiment de soulagement pour beaucoup de Sud-africains. Beaucoup de monde s’y était préparé, graduellement. Et pour beaucoup d’entre eux, il était peut-être temps de le laisser partir.
 

Comment résumeriez-vous son héritage ?
 

Il aura redonné au terme « liberté » une nouvelle vie. Il aura également montré au monde comment est-ce que l’on guérit une société traumatisée. Il a mis les Sud-Africains sur le chemin de la guérison. Guérison par la voie de la réconciliation et par la voie de la justice. Evidemment, ils n’y sont pas encore entièrement, mais le projet de guérison, de réconciliation, de justice, il est en avant de nous. Et c’est pour cela que Mandela sera toujours d’actualité.
 

Est-il également un exemple d’émancipation pour les Africains dans leur ensemble ?
 

Il est un exemple d’émancipation pour notre monde en général. Mandela aura aidé, avec d’autres qui sont venus avant lui – je pense en particulier à Martin Luther King – il aura montré dans quelle mesure la démocratie peut être bâtie au-delà de la différence de races.

 

Et Nelson Mandela, c’est également l’abnégation. Il s’est retiré du pouvoir après un seul mandat. Un exemple peu suivi. C’est aussi la sagesse, Mandela ?
 

C’est un exemple très peu suivi, surtout en Afrique. Et il aura montré, effectivement qu’il n’est de pouvoir qu’en tant que service à une communauté. Service qui présuppose un certain degré d’abnégation et un certain degré d’engagement au service des autres, qui ne peut être que temporaire.
 

Et pensez-vous que son héritage lui survivra ?
 

Il faudra lutter pour que, d’abord, les éléments essentiels de cet héritage, soient identifiés dans la pratique politique au quotidien. C’est un défi auquel l’Afrique du Sud fait face. C’est un défi très difficile, qui exigera l’organisation de nouvelles luttes.
 

Certains analystes – minoritaires – ont dit : « L’Afrique du Sud ne pourra pas se relever de la disparition de Nelson Mandela », suggérant que le pays allait plonger dans le chaos. Partagez-vous leur sentiment ?
 

Non. Pas du tout. Absolument pas. C’est un pays extrêmement compliqué mais qui, malgré ses difficultés, a toujours su, à des moments vraiment décisifs, faire corps et se lever. Et il y aura des difficultés. L’Afrique du Sud est encore travaillée par des tensions raciales. Les inégalités sont extraordinaires.

On peut s’attendre à ce que ces inégalités raciales s’estompent d’avantage dans les jours à venir à la faveur, finalement, de la libération de Nelson Mandela. A quel type de scène peut-on s’attendre au cours des prochains jours en Afrique du Sud ?
 

Au cours des prochains jours on fera l’expérience d’une unité entre les différentes composantes de la nation, différentes races, les différentes couches sociales.
 

L’ANC c’était la famille de Nelson Mandela. D’ailleurs il a écrit : « La première chose que je ferai à mon arrivée au paradis, c’est de chercher la section locale de l’ANC. » Il avait également beaucoup d’humour...
 

Il avait un humour absolument original ! C’est ce qu’il avait effectivement déclaré. Je crois qu’au fond, Mandela aurait voulu s’en aller depuis très longtemps. Il faut rendre grâce à tous, qu’il soit parti en paix. L’ANC qu’il laisse derrière lui n’est plus le parti qu’il représentait dans les années 1960, 1970, 1980 : le grand mouvement de libération.
 

L’Afrique du Sud attend toujours le deuxième Nelson Mandela. Il n’est toujours pas arrivé...
 

Mais il n’y a jamais eu qu’un seul Mandela et il n’y en aura jamais qu’un. L’Afrique du Sud doit maintenant inventer de nouvelles formes de leadership, qui reprennent le projet fondamental de Mandela. Et c’est à ce défi que ce pays devra faire face dans les jours, les semaines, les mois et les années qui viennent.

Source : Rfi.fr
 


Dépêche

Vendredi 6 Décembre 2013 - 09:53



Nouveau commentaire :
Facebook Twitter