Au Congo-Brazzaville, à peine annoncé, le dialogue national voulu par le président Sassou-Nguesso fait déjà polémique. AFP PHOTO / Jim WATSON

Une équipe transnationale de journalistes vient de mettre en ligne le produit de plusieurs mois d’investigations. Cette véritable plongée en apnée dans l’univers des mafias italiennes permet de comprendre leurs méthodes d’infiltration dans les économies du continent africain. Cecilia Anesi et Giulio Rubino, les journalistes italiens porteurs du projet, ont expliqué à RFI comment ils ont travaillé.



« La mafia italienne s’est établie de manière discrète, mais mortelle en Afrique. Ses membres possèdent mines, discothèques et terrains, avec la complicité des régimes corrompus. » Sur le site allemand Correctiv  qui publie les enquêtes (en anglais, accès gratuit), l’introduction générale annonce la couleur au cas où le titre du projet n’était pas assez limpide.

« Mafia in Africa »  est le fruit du labeur de journalistes d'investigations, membres de deux consortiums italiens et africains qui ont soutenu le projet : l’Investigative Reporting Project Italy (IRPI) et l’African Network of Centers for Investigative Reporting (ANCIR). Dix journalistes de six pays différents ont passé neuf mois à investiguer dans treize pays africains, Sénégal, Côte d’Ivoire, Kenya, Afrique du Sud, Zimbabwe entre autres.

La Cosa Nostra sicilienne, la Ndrangheta calabraise, la Camorra napolitaine, pour ne citer que les mafias concernées par ces enquêtes, ont pris racine en Afrique il y a déjà plusieurs décennies, traversant les guerres et s’adaptant aux changements de régime. Mais, de la Russie au Venezuela, de la Chine aux Etats-Unis, c'est en réalité toute la planète qui trouve sa place dans ces récits. Lesquels illustrent à merveille combien, par ses tentacules tuyautant un circuit financier mondialisé, la Pieuvre est à l’œuvre partout, par delà les frontières.

RFI : Comment est née l’idée de ce projet ?

 

Cecilia Anesi et Giulio Rubino : L’idée est celle de Stefano Gurciullo, notre data-journaliste. C’était en avril 2014, nous venions de terminer une enquête avec David Schraven (directeur de Correctiv) sur la mafia en Allemagne et Stefano nous dit alors : « Pourquoi nous n’irions pas enquêter sur la pénétration des mafias italiennes en Afrique ? Je suis sûr que nous pourrions dénicher quelques histoires intéressantes ! » Il avait raison ! Nous avons enquêté dans quelques pays seulement, mais le niveau d’infiltration de ces mafias est hallucinant, au point qu’ils tiennent entre leurs mains des pays entiers et leurs ressources.

De qui est composée l’équipe?

C’est une équipe transnationale : l’équipe d’enquête est composée de nous-mêmes, Lorenzo Bangoli, Lorenzo Bodrero, journalistes italiens, de Craig Shaw, Britannique, John Grobler, Namibien, Khadija Sharife, Sud-Africaine et de quelques autres. Stefano Gurciullo, notre spécialiste data, est un Sicilien qui vit à Londres, il est chercheur et mathématicien. Il s’est chargé d'éplucher l’ensemble des documents administratifs des sociétés et d’analyser toutes ces données que nous avons récoltées. Davide Mancino l’a secondé et s’est chargé des infographies et des cartes interactives. Ainsi, nous avons pu identifier les gens, les entreprises et les propriétés, leurs relations, et construire une carte comme celle-ci. Enfin, nous avons eu recours à un expert pour vérifier que toutes nos preuves étaient authentiques, mais aussi pour s’assurer que l’article ne tombait pas sous le coup de la diffamation.

Quelles ont été vos méthodes de travail?

Nous avons travaillé pendant neuf mois. Gurciullo, Bagnoli, Bodrero et nous-mêmes avons commencé par une phase de pré-enquête principalement en Italie (entretiens avec les procureurs, la police, les registres de tribunaux, etc.) et sur Internet. Puis nous nous sommes divisés en deux équipes : l’équipe « kényane » et la « sud-africaine ». Et quand une équipe était sur le terrain en Afrique, l’autre restait au desk en cas de besoin.

En Afrique du Sud et au Zimbabwe, pays au cœur de « Cosa Nostra Diamonds  », à quel niveau les autorités sont-elles impliquées ?

A un niveau très élevé. Pour en saisir toute l’ampleur, il faut lire l’histoire de Vito Roberto Palazzolo

… Palazzolo, le banquier de la mafia, aujourd’hui derrière les barreaux, qui, comme vous l’écrivez, est « considéré par les spécialistes du crime organisé comme le plus puissant et le plus intelligent membre de Cosa Nostra depuis des années. Son empire bâti entre 1976 et 2012 ne connaît pas de frontières […] Palazzolo a construit pour la mafia des systèmes de blanchiment d’argent complexes, a réalisé des investissements lucratifs ; il a facilité la mise en place de sociétés de diamants en joint ventures pour l’oligarchie corrompue d’Afrique du Sud, d’Angola et de Namibie… » Comment cet empire est-il né ?

Palazzolo a réussi à tisser des liens extrêmement étroits avec le gouvernement d’apartheid d’abord, puis avec celui de Mandela par la suite, avec les renseignements militaires, puis avec le Swapo [principal parti namibien depuis 1990, ndlr] en Namibie, et avec le président et l’establishment angolais dès la fin des années 1980. Par ce réseau, il a obtenu quelques-unes des meilleures concessions minières de la région et les autorisations d’acheter et de vendre le diamant, tout en restant protégé, intouchable, vivant comme un entrepreneur respecté et non comme un chef de la mafia.

Dans « Cosa Nostra Diamonds », vous racontez le parcours des mafiosi Antonino Messicati Vitale et ses cousins Ferrante. Vitale, un boss de Cosa Nostra, a d’abord pris pied en Afrique du Sud via Louis Petrus Liebenberg, un homme d’affaires sud-africain (qui sera finalement utilisé, dupé et menacé). Son objectif est en réalité de pénétrer le très juteux marché du diamant au Zimbabwe où son organisation pourra facilement laver son argent et engranger un maximum de bénéfices. La mafia finit par prospérer en Angola, en RDC, au Ghana. Comment est-elle arrivée à infiltrer ces économies et à étendre sa toile aussi facilement ?

La mafia a d’immenses provisions d’argent sale à laver. Quand vous pénétrez dans des économies aussi instables et corrompues avec de telles sommes d’argent, personne ne va s’opposer à votre « conquête ». La mafia n’a pas besoin d’user de la violence pour imposer sa loi dans ces pays. Tout ce dont elle a besoin, c’est de connaître des gens intégrés à l’élite du pays, des cadres, des courtiers, des intermédiaires qui parlent plusieurs langues et savent mener des négociations.

Palazzolo, encore lui, parlait couramment six langues et était assez présentable pour être introduit et évoluer dans le cercle de l’élite sud-africaine. A la fin de sa carrière, en 2009, il était même employé par quelques grandes entreprises nationales italiennes comme intermédiaire pour des négociations en Angola.

Aujourd’hui, la mafia, ce n’est plus « Coppola et Lupara  ». La mafia, c’est de l’argent, des banques, des transactions, de l’évasion fiscale, avec un énorme pouvoir. Comme elles dégagent leurs profits du trafic de drogue ou de déchets, de l’extorsion, les mafias ont besoin de nouveaux rouages financiers, à la fois pour blanchir l’argent sale et pour investir. Sur la carte interactive de la page d’accueil du site, vous allez voir beaucoup d’histoires courtes que nous n’avons pas approfondies mais que nous avons mises en avant car elles permettent de comprendre l’étendue du phénomène. La Camorra a même investi dans des boulangeries industrielles en Côte d’Ivoire !

Dans vos enquêtes, vous semblez vous focaliser plus spécialement sur la Cosa Nostra. A-t-elle plus d’influence et de réseaux en Afrique que les autres ?

Dans les années 1980, Cosa Nostra était la plus puissante des mafias italiennes. C’est à ce moment qu’elle a commencé à commercer avec l’Afrique. Quand Palazzolo travaillait comme banquier privé en Suisse, il a aidé des entrepreneurs sud-africains à contourner les sanctions imposées au pays pendant l’apartheid. Plus tard, en s’exilant là-bas, il avait déjà les contacts qui lui permettront de construire son empire. Mais il y en a eu d’autres avant lui qui ont ouvert la voie. Après Palazzolo, la Cosa Nostra a envoyé beaucoup d’investisseurs et de ses membres traqués en Afrique. Aujourd’hui, la Cosa Nostra reste bien l’une des mafias les plus enracinées sur le continent.

Quelle est la puissance des mafias dans les pays que traversent vos enquêtes ? Comment sont-elles organisées : sont-elles reliées à un centre de décision ou au contraire jouissent-elles d’une relative autonomie sur le continent ?

Elles sont très puissantes et très organisées. Elles dépendent entièrement du commandement central, en Italie. Pour la Camorra, c’est un peu moins le cas, mais la Cosa Nostra et la Ndrangheta sont hyper hiérarchisées. Rien ne peut être décidé sans l’approbation d’en haut. Palazzolo comme Vitale répondent à un boss : Matteo Messina Denaro, le numéro un de Cosa Nostra, l’un des criminels les plus recherchés du monde. La Ndrangheta est divisée en plusieurs clans mais qui reçoivent également tous leurs ordres de La Santa, un cercle de hiérarques non identifiés à ce jour.

A combien de sources avez-vous pu parler pour accoucher de ces histoires et ces portraits, précis et documentés?

Des sources humaines, pas tant que ça. Nous avons essayé d’entrer en contact avec toutes les personnes mentionnées dans nos articles, mais la majorité n’a pas répondu. Sur le terrain, en Afrique du Sud et en Namibie, c’était très difficile parce que personne ne voulait parler, tout le monde a trop peur. Liebenberg par exemple était très méfiant et très effrayé à l’idée que nous soyons des agents envoyés par la mafia.

Les anciens policiers ont peur des représailles, et ceux en activité, vous ne pouvez pas savoir s’ils sont corrompus ou s’ils sont « propres ». C’est la même chose avec les procureurs ou des membres du gouvernement : Palazzolo avait pratiquement la moitié du pays sur ses factures… Vous ne pouvez pas savoir à qui faire confiance.

Nous avons principalement parlé à d’autres journalistes qui ont enquêté au fil des années, et nous avons parlé à un procureur namibien. Ceci dit, la grosse partie de nos sources était des documents et des enregistrements. L’ANCIR avait aussi des centaines d’enregistrements d’entretiens avec des lanceurs d’alerte, une vraie mine d’or pour nous. Ils sont la source ultime.

Evidemment, avant de partir pour l’Afrique, nous avons rencontré chacune des personnes ayant travaillé sur ces affaires, les enquêteurs de police comme les procureurs. Dans le cas de Palazzolo, nous sommes parvenus à recomposer son empire, à un niveau jamais atteint par les autorités italiennes, tout simplement à cause de la coopération très marginale des autorités sud-africaines et inexistantes avec les Namibiennes.

Dans l’affaire de Messicati Vitale, les carabiniers italiens savaient qu’il avait passé un contrat pour des mines au Zimbabwe par le biais des Ferrante. Par contre, ils ignoraient comment il y était parvenu, comment les Ferrante avaient pu passer un tel contrat. Surtout ils ne connaissaient rien de la transaction de diamants achetés, au bas mot, 70 millions d’euros cash. C’est ce que nous racontons.

A quel point a-t-il été difficile pour vous de croiser et de vérifier des informations sur des affaires aussi délicates ? Quels furent les principaux obstacles à vos investigations ?

C’est effectivement le plus gros morceau du boulot. Cela peut prendre des semaines, et cela requiert à la fin une contre-expertise. Vous, journaliste, n’êtes pas en mesure de juger si la solidité des preuves est suffisante. Notre travail a été vérifié par un éditeur anglais, Craig Shaw, par deux reporters expérimentés, Khadija Sharife et John Grobler, ainsi que par un brillant expert de l’ANCIR, qui préfère garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.

Le système de capitaux et des entreprises offshore des gens sur lesquels nous avons enquêté est fait précisément pour se cacher. Remonter la chaîne des protagonistes et trouver qui se cache derrière était pratiquement impossible. Nous y sommes parvenus grâce à la l’aide de l’ANCIR et des lanceurs d’alerte. Comme nous l’avons dit, l’autre difficulté majeure a été de trouver des sources humaines directes : la mafia sait acheter ou imposer le silence.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant ces mois de prospectives?

Eh bien, le truc le plus fou, c’est le Registre namibien du commerce et des sociétés. Il n’y a qu’une seule copie des documents pour chaque société. Quand nous y sommes allés, beaucoup d’entreprises manquaient au registre. Les fonctionnaires vous donnent la pile de documents que vous pouvez rapporter chez vous ! Et apparemment, beaucoup de ces documents ne sont jamais revenus. C’est bien plus efficace que n’importe quel système offshore !

Vos enquêtes sont en accès libre sur Internet. Mais par contre, votre travail en amont nécessite des moyens financiers. Comment avez-vous été financés ?

Nous avons obtenu deux subventions : la Bourse pour le journalisme d’investigation  du Centre européen du journalisme (EJC) et celle de Journalismfund.eu. Sans elles, nous n’aurions pas pu accomplir ce travail. Ensuite, l’IRPI et l’ANCIR ont apporté un peu de budget maison, et Correctiv a fourni toute la logistique de publication, y compris l’installation du site.

Quels sont vos projets ?

Nous n’avons pas pu aller en Afrique de l’Ouest à cause d’Ebola. Maintenant que la situation est plus stable, nous avons des pistes intéressantes à explorer là-bas. Mais pas seulement. Nous allons aussi axer nos recherches sur la côte Est et continuer celles en Afrique du Sud, en Namibie, en Angola et au Zimbabwe. Il y a encore tellement à creuser sur ce sujet…


Rfi.fr

Jeudi 2 Juillet 2015 - 08:00



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