Au Fespaco, l'Afrique muscle plus que son cinéma

​Ça y est, c’est reparti, le plus grand festival de cinéma en Afrique ouvre ce samedi 25 février ses portes à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. La 25e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision, c'est beaucoup plus que du cinéma, c'est tout un programme: le trophée de l'Étalon d'or de Yennenga, 150 films projetés dans des salles et des villages, mais aussi un mégaconcert avec la superstar Alpha Blondy et un volet fête populaire, culturelle et politique.



Vous êtes arrivé à Ouagagoudou ? Vous ressentez une poussée de fièvre ? Ce n'est pas forcément la fièvre jaune. Ces jours-là, la fièvre en question fait surtout des ravages dans des salles obscures et s’appelle « la fièvre des cinéphiles ».
 
Le phénomène est connu depuis 1969 et fête cette année sa 25e édition. Malgré 40 degrés à l'ombre, des hommes et des femmes de toute l’Afrique et de l’Europe débarquent au Burkina Faso. Ils ne sont pas attirés par son climat tropical, son musée à ciel ouvert de Laongo ou les mares aux crocodiles sacrés de Bazoulé et de Sanou, ils souhaitent tout simplement regarder des films, parler du cinéma, de l’Afrique ou du monde d’aujourd’hui. Malgré son budget plutôt modeste, avec 1,2 milliard de francs CFA [1,8 million d'euros], le Fespaco s’impose depuis des décennies comme l’un des plus grands événements culturels du continent africain.
 
Le cinéma, la musique et la politique
 
Trois événements prévus marquent déjà cette 25e édition : la projection de Frontières de la cinéaste burkinabè Apolline Woyé Traoré ouvrant le bal des films en compétition, le concert d'ouverture de l'icône Alpha Blondy et la venue annoncée du président ivoirien Alassane Ouattara, chef d'État du pays invité, pour remettre avec le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré l’Étalon d’or de Yennenga.
 
Il y a deux ans, à la dernière édition du Fespaco, tout le monde guettait la situation postrévolutionnaire du Burkina Faso après la chute du président dictateur Blaise Compaoré. En effet, la révolution avait eu lieu aussi dans les salles, avec des films en phase avec ce désir à plus de justice et de démocratie et un cinéma burkinabè présent en force et en qualité.
 
Ces deux dernières années, le Burkina a vécu beaucoup d’épreuves : d’abord un putsch d'Etat manqué en septembre 2015 suivi d’une attaque jihadiste dans le centre d'Ouagadougou. Un attentat que tout le monde craignait déjà il y a deux ans lors de la projection de Timbuktu d'Abderrahmane Sissako à Ouga, et puis, le drame arrivait finalement en janvier 2016, avec 33 morts et 71 blessés. Sans parler du plus grand revers subi par l'armée burkinabè contre les jihadistes en décembre dernier : douze soldats ont été tués lors d’une attaque près de la frontière avec le Mali. Bref, ici, chaque événement culturel reste aussi un défi démocratique et sécuritaire. Aux 100 000 festivaliers attendus au Fespaco, les organisateurs assurent d'être « en alerte maximum », « même si le risque zéro n'existe pas », admet le responsable de la sécurité, Paul Sondo. Et cela, on le sent très fortement à Ouagadougou, une ville jusqu’ici appréciée pour son sens de la fête. Aujourd’hui, les grands hôtels et les restaurants fréquentés par les Occidentaux ressemblent de plus en plus à des forteresses.
 
Ouagadougou, la capitale du cinéma africain
 
Au moins côté cinéma, les choses semblent s’améliorer. Avec presque mille films candidats, un nombre record de cinéastes se sont tournés cette année vers le Fespaco. Pendant une semaine, Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, ce pays de 14 millions d'habitants et sa soixantaine de groupes ethniques au cœur de l'Afrique Occidentale, avec ses six frontières, mérite alors amplement son titre d’honneur de capitale du cinéma africain.
 
Les 20 longs métrages fiction en lice pour l’Etalon d’or de Yennenga sont issus de 14 pays d'Afrique et de la Guadeloupe, et parlent de tous les sujets : de la politique, des émotions, de la ville, de l’amour. Parmi les films très attendus : Félicité, la mère courage congolaise du réalisateur sénégalais Alain Gomis vient de décrocher le Grand prix à la Berlinale et sera projetée mercredi 1er mars au Fespaco. Le cinéaste ghanéen Kwah Paintsil Ansah se relance 28 ans après son Étalon d’or pour Heritage Africa dans la compétition avec Praising The Lord Plus One. Mais avec trois films dans la compétition phare, c’est l'hôte burkinabè qui tire le mieux son épingle du jeu, suivi de près par les deux longs métrages ivoiriens, dont L’Interprète d’Olivier Meliehe Koné.
 
Le Fespaco 2017, très francophone, un peu anglophone et pas du tout lusophone
 
En total, l'Afrique de l'Ouest s'impose avec dix films, suivie de l'Afrique du Nord avec cinq films algériens, marocains et tunisien. La création anglophone est représentée avec cinq films de la Tanzanie, de l’Éthiopie, du Ghana, du Cameroun et de l’Afrique du Sud. En revanche, très étonnante semble l’absence totale de films nigérians, sachant que l’industrie cinématographique de Nollywood figure avec 2 000 films produits par an au deuxième rang au niveau mondial après Bollywood et a réussi d’augmenter sensiblement la qualité de ses films. Même déception pour le cinéma africain lusophone qui avait brillé il y a quatre ans avec Alda et Maria de la réalisatrice angolaise Pocas Pascoal.
 
Un des points forts de 2017 sera incarné par la Burkinabè Apolline Woyé Traoré. Pour la première fois, une réalisatrice ouvrira le volet cinématographique du plus grand festival de cinéma africain. Son film Frontières sera également emblématique pour les combats à mener sur le continent, mais aussi dans notre époque en général. Ainsi le Burkina Faso montre encore une fois le chemin.
 
Quand la culture burkinabè montre le chemin
 
Car, c’est devenu une tradition : le « pays des hommes intègres » s'exprime et s'engage par la culture : son cinéma fait partie de l'avant-garde du continent et profite du surcroît du soutien populaire. C'est à Ouagadougou que le Cinéma Numérique Ambulant (CNA) Afrique a élu domicile en 2008 pour coordonner ses projections de cinéma ambulant pour des dizaines de milliers de spectateurs chaque année. La création théâtrale burkinabè s'est révélée même prémonitoire avec Nuit blanche à Ouagadougou et la chute annoncée de Blaise Compaoré. Des initiatives exemplaires et originales comme le Festival des Recréâtrales – admiré par toutes les scènes européennes - donnent à la culture burkinabè son aura et sa vivacité. Au Burkina Faso, ça bouge, et le continent avec. À l’image de la triennale Danse Afrique Danse, en novembre dernier, avec des chorégraphes de tout le continent créant leurs propres gestes, leurs propres mouvements, leurs propres pensées, bref, façonnant la future du continent.
 
Ce n'est pas non plus un hasard que l'icône du reggae africain, l’Ivoirien Alpha Blondy, avait dédié en automne dernier son retour triomphal au Burkina Faso à la réconciliation (voir la série de 3 vidéos de RFI : Alpha Blondy, le retour au Burkina Faso), lui qui a été chassé pendant dix ans par Blaise Compaoré. Et l'emblématique reggaeman, qui fera ce samedi l'ouverture de cette 35e édition du Fespaco dans le grand stade municipal, ne viendra pas les mains vides. Il a promis de chanter pour la première fois au Burkina Sankara et Norbert Zongo, ses chansons mythiques d'un combat pour la liberté, néanmoins sans vouloir réveiller les blessures : « nous sommes redevables envers la génération à venir », a-t-il affirmé lors de la conférence de presse.
 
De Canal Olympia Yennenga jusqu’au manifeste pour la jeunesse
 
En attendant, en présence du président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré, Ouagadougou a inauguré hier, vendredi 24 février, « sa » huitième salle de cinéma (dont quatre numérisés), un exploit pour un pays de ce continent où l'absence ou la fermeture de salles reste l'obstacle majeur pour un vrai développement du 7e art. Derrière cette salle de 300 places baptisée Canal Olympia Yennenga et construite pour 2 milliards de francs CFA (3,04 millions d’euros) au Centre international Ouaga2000 se cache Canal+, une filiale de l’industriel français Vincent Bolloré, connu pour sa volonté de vouloir étendre son empire africain du commerce, du transport, de l’énergie et des médias aussi au cinéma, le royaume des images et de l'imagination. Après Dakar, Conakry, Niamey, Douala et Yaoundé, Ouagadougou devient ainsi la sixième ville africaine équipée d’une salle Canal Olympia.
 
Quant à la 25e édition du Fespaco, elle finira le 4 mars avec un spectacle chorégraphié par Seydou Boro pour cent danseurs et musiciens. Yiiki, Lève-toi, une création-manifeste adressée à la jeunesse. Bref, le Fespaco reste tout un programme, du début jusqu'à la fin.

rfi.fr

Samedi 25 Février 2017 - 15:09



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