Au fil de la 11e Biennale d'art contemporain de Dakar

Au Sénégal, la onzième Biennale d’art contemporain de Dakar bat son plein. Entre les événements du In et les 270 expositions du Off, il y a de quoi se promener et faire des découvertes dans tous les quartiers de la capitale sénégalaise. Notre envoyée spéciale, Sarah Tisseyre, a passé la journée à courir d’un lieu d’exposition à l’autre. Elle nous propose de la suivre pas à pas…



10 heures du matin. Nous voici dans un garage souterrain aux murs de béton nus du quartier Grand-Yoff à Dakar. Trois designers y exposent leur mobilier, parmi lesquels Ousmane Mbaye, figure bien connue ici. Il est assis dans son fauteuil jaune fait de fûts de pétrole et d’anciennes conduites d’eau. « Au départ, j’ai une formation de frigoriste, explique-t-il, je ne sais pas dessiner, je ne fais pas de croquis, je conçois l’objet dans ma tête et le réalise directement à l’atelier. Je vends un peu partout dans le monde aujourd’hui : aux Etats-Unis, en France, en Italie, au Japon, un peu partout ».

 

Entre les bâtiments de l'exposition, 72 drapeaux volent au vent...
Le vernissage de Dak 'Art 201411/05/2014 - par Sarah TisseyreÉcouter

 

A la librairie des Quatre-Vents, c’est l’exposition Bois Sacré de 25 artistes béninois invités par la coopération belge qui entend profiter de la Biennale pour les mettre sous les projecteurs. Ici, les masques guélédé de Kifouli Dossou, digne descendant d’une famille de sculpteurs, des masques que ce trentenaire rend contemporains en leur faisant véhiculer des messages en rapport avec les préoccupations actuelles de Béninois. Là, un lutteur sénégalais debout fait de fils de fer entremêlés. Son auteur, Rémy Samuz, fasciné par les oiseaux, imite leur technique pour construire des nids à partir de brins de paille. Martine Boucher, commissaire de l’exposition, a commencé il y a trois ans à tourner dans les ateliers d’artistes du Bénin, « j’en ai visité beaucoup », insiste-t-elle, « les artistes sont très nombreux, je ne m’attendais pas à ce qu’il y en ait tant. Il y a une grande créativité, et ce qui m’intéresse, c’est qu’à la différence de l’art contemporain occidental, le fondement est moins intellectuel et plus culturel, en lien notamment avec le vaudou, très ancré au Bénin ».

 

14 heures. Le pavillon du Maroc s’apprête à ouvrir ses portes place du Souvenir. Khadija Tnana a peint ce couple enlacé, nu, une femme blanche, et un homme noir. Elle qui s’avoue un brin provocatrice avait envisagé au départ de venir avec son immense main de Fatima composée de dizaines d’autres petites mains sur lesquels elle a peint des scènes s’inspirant du Kama Sutra. L’œuvre n’a pas été retenue, bien qu’elle ait été par le passé exposée à Casablanca, mais quoi qu’il en soit, cette native de Tétouan se dit ravie d’être là. « C’est la première fois que le Maroc a un pavillon en tant que tel, et nous sommes contents d’être là, parce que nous sommes africains. Même si notre couleur de peau nous rapproche du nord, nos racines sont africaines ».

16 heures. Au village de la Biennale, alors que le vernissage de l’exposition principale duIn consacrée à 62 artistes d’Afrique et de la diaspora est censée commencer d’un instant à l’autre, on entend encore des coups de marteaux. Mais la foule des galeristes, journalistes, artistes, professionnels des arts visuels en tout genre afflue, et une heure plus tard, quand arrive le ministre de la Culture, il n’y paraît plus rien. Dans la cour entre les quatre bâtiments qui abritent l’exposition flottent au vent 72 drapeaux blancs. 72 vierges au soleil dit le titre de cette œuvre qui tourne en dérision le rêve des Martyrs. A l’intérieur, Raïs Slimane réalise sa performance. En veste militaire, il se saisit des 70 tubes qu’il a fixés au mur pour tirer 54 000 confettis dorés. « C’est un triple hommage », explique l’artiste, « aux 54 000 tirailleurs sénégalais morts à la guerre, à mon grand père, lui-même tirailleur, et aux 70 morts du massacre de Thiaroye » (ndlr : massacre qui a eut lieu le 1er décembre 1944 quand des gendarmes français renforcés de troupes coloniales ont tiré sur des tirailleurs sénégalais, anciens prisonniers de guerre récemment rapatriés, qui manifestaient pour le paiement de leurs indemnités et pécule promis depuis des mois).

Quant à la Tunisienne Faten Rouissi, elle expose une vaste table de conférence, sur laquelle repose 17 micros, tout est recouvert de peinture jaune, y compris les WC qui font office de fauteuils. Elle a créé cette œuvre en 2012, « après notre Révolution et la création de l’Assemblée nationale constituante », précise l’artiste. « Nous étions inquiets de l’évolution de la situation et mon œuvre est un appel, parce qu’il faut arrêter ces grandes réunions, arrêter de parler et agir ». Dans les allées, Franck Ugiomoh, professeur d’histoire de l’art du Nigeria savoure cette sélection 2014 dont il estime qu’elle montre « ce qu’est la réalité de l’art africain contemporain, tout ce qu’il a de nouveau à montrer. C’est courageux, c’est fort, et c’est beau ». Dans le dernier bâtiment, chacun des artistes a déposé une œuvre en plus, sans la signer. Référence au thème choisi cette année : « Produire le commun » ; et au rôle des anonymes dans les révolutions sociales et politiques actuelles.

18h30. Le Malien Abdulaye Konaté lui travaille le textile. Grande figure des arts plastiques au Mali, il a déjà participé à plusieurs expositions et biennales internationales. A Dakar cette fois ci, c’est l’Institut français qui lui consacre une exposition solo à la galerie du Manège, d’anciennes écuries aux volumes impressionnants. Dans la cour, un DJ anime le vernissage auquel participent plusieurs ambassadeurs. Certaines des oeuvres sont composées de centaines de morceaux de tissus, que l’artiste confie aux teinturières de son pays, pour jouer ensuite avec l’harmonie des couleurs. D’autres sont en lien direct avec l’actualité, comme Nécrologie du terrorisme, qu’il a conçue pour cette exposition sur du tissu blanc de Ségou. Les drapeaux des grandes puissances réunis dans le coin droit indiquent qu’elles parviennent au moins à s’entendre sur la nécessité de combattre le terrorisme. Les sabres symbolisent « les jihadistes, qui coupent les mains, les pieds, et que nous avons connus au Mali » rappelle Abdulaye Konaté. Sur l’un de ces sabres, une cible, « parce que je pense qu’il faut les détruire, je comprends pas qu’un groupe puisse envisager de tuer pour imposer une religion », conclut l’artiste.

19h30. La nuit tombe sur Dakar. A la Biscuiterie de la Médina, de jeunes artistes venus des deux Congos ont investi les locaux de cette ancienne usine. C’est Bill Kouelany, une artiste elle-même primée au cours de précédentes éditions qui a souhaité les faire participer au Off de Dak’Art 2014. Elle leur a d’abord proposé il y a un an et demi un centre d’art où se retrouver et s’exprimer à Brazzaville, les Ateliers de Sahm. « Ce sont des étudiants formés à l’école des Beaux-Arts où lorsqu’ils font quelque chose de différent, de moins classique, on leur dit qu’ils ne font pas de l’art ; les jeunes manquent de lieux pour se laisser aller à exprimer ce qu’ils veulent au Congo ». Les voilà en tout cas pour la première fois à la Biennale de Dakar. A la Biscuiterie, un concert électro se prépare. Les visiteurs curieux s’y croisent, comme dans des dizaines d’autres lieux à travers la ville.


RFI

Lundi 19 Mai 2014 - 16:44



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