Au soir du 19 décembre, à Kinshasa, l’élite trinque à « l’apocalypse qui n’a pas eu lieu »

Reportage dans une villa cossue de la capitale congolaise, au bord de la piscine. Ils sont architectes, entrepreneurs, banquiers. La politique ne les intéresse pas, ils la subissent, s’en accommodent ou en tirent profit.



Au soir du 19 décembre, à Kinshasa, l’élite trinque à « l’apocalypse qui n’a pas eu lieu »
Il est 20 heures, ce lundi 19 décembre à Kinshasa, et l’appel à la prière de « isha » (la nuit) résonne dans le centre-ville. Quelque part dans le quartier chic de La Gombe, un muezzin perce un silence pesant et apaise une mégapole qui, à cette heure-ci, ne sait plus trop si elle doit se recroqueviller, se soulever ou simplement attendre. Mardi matin, au sortir d’une nuit déjà marquée par des violences sporadiques, les quartiers populaires de Lemba Foi et Ngaba seront le théâtre de scènes d’émeutes que la Garde républicaine et la police, caillassées par des groupes de jeunes, tenteront de contenir par des tirs à balles réelles, en procédant à des arrestations, en ratissant les points chauds.
 
« Ce n’est pas Kaboul »
 
Mais en ce lundi soir, dans une villa cossue de la Gombe, on est bien loin de tout cela. Un échantillon de l’élite congolaise se retrouve autour de la piscine, bercé par les tubes de stars nigérianes. La plupart de leurs amis ont quitté le pays, « par précaution », disent-ils. Histoire de ne pas revivre ces scènes de guerres qui ont déchiré le pays dans les années 1990. De source autorisée, les revenus de la taxe sur les départs des passagers aériens a généré 460 000 dollars la semaine dernière contre une moyenne de 200 000 dollars en temps normal. « Vous revoulez du vin blanc, du whisky, du rhum ? »
 
Ils sont architectes, entrepreneurs, banquiers. La politique ne les intéresse pas, ils la subissent, s’en accommodent ou en tirent profit grâce à leur entregent. Les femmes sont belles, les hommes élégants. Tous bavardent, s’amusent. Ils décompressent d’une atmosphère chargée ces derniers jours. « Ce n’est pas Kaboul non plus, il faut relativiser, ça va passer », entend-on autour de la piscine où l’on trinque « à l’apocalypse qui n’a pas eu lieu ». Outre un embryon de manifestation à l’université de Kinshasa tôt dans la matinée, la journée tant redoutée a été particulièrement calme, pour le moment.
 
 
A quelques rues de là, le boulevard du 30 juin est désert. Des barrages de militaires de la garde présidentielle sont positionnés dans les artères perpendiculaires. L’imam s’est tu. Et les mélopées nigérianes ont disparu. Les Kinois restent claquemurés chez eux. Ceux qui en ont les moyens ont fait des provisions. Hormis quelques échoppes et bars de quartier, les magasins n’ont pas ouvert aujourd’hui. Il est 23 heures et la capitale frénétique de la RDC semble inanimée. On compte les heures, les minutes.
 
De l’autre côté, dans cet autre monde fait de gigantesques bidonvilles, de venelles cahoteuses et de déchets, certains se préparent, repèrent les positions des militaires et ajustent leurs stratégies. Peut-être vont-ils mourir sous les balles des militaires, cette nuit. Cela fait tellement longtemps qu’ils se disent « prêts au sacrifice », qu’ils martèlent que le 19 décembre marque la fin du deuxième et dernier mandat de Joseph Kabila. Les Nations unies ont appelé au calme et les leaders de l’opposition sont restés ambigus, comme pour se dégager de toute responsabilité en cas de dérapages. L’opposant historique, Etienne Tshisekedi, 84 ans et malade, a appelé à la « résistance pacifique » dans un message vidéo d’un autre temps. Pas de quoi freiner les ardeurs de ces miséreux qui rêvent d’une vie meilleure qui, pensent-ils, nécessite une alternance, la liberté d’expression, la démocratie. A 23 h 59, Joseph Kabila ne sera plus leur président, veulent-ils croire. Ce qui fait sourire son conseiller diplomatique, Barnabé Kikaya Bin Karubi : « Il n’a pas changé la Constitution et sera encore au pouvoir le 20 décembre. Ce n’est pas sérieux de penser que le président Kabila va partir. »
 
Le chef d’Etat ne peut plus se représenter mais a négocié, en octobre, avec une frange minoritaire de l’opposition, son maintien au pouvoir jusqu’à l’organisation des élections en avril 2018. Face à des opposants divisés, il se sait en position de force. En ce mois de décembre, ses hommes de confiance, brillants, cyniques et manipulateurs, ont participé au dialogue avec toute l’opposition, cette fois sous l’égide de l’Eglise congolaise. Faute d’accord, les négociations reprendront une fois les évêques rentrés de Rome, le 21 décembre.
 
Nouveau gouvernement
 
Mais Joseph Kabila a son agenda, sa stratégie, son habileté à surprendre et à s’imposer. Quelques minutes avant minuit, la télévision publique congolaise annonce la formation d’un nouveau gouvernement d’union nationale. Depuis la nomination du premier ministre le 17 novembre, il n’y en avait plus. Quid de la reprise du dialogue prévue mercredi ? La majorité présidentielle, inflexible durant les négociations, apparaîtra encore plus forte, elle veut être perçue comme celle qui gouverne, contribue à la paix en faisant la guerre dans les quartiers populaires de Kinshasa.
 
Autour de la piscine à La Gombe, on entend au loin des coups de feu. Les messages affluent sur les smartphones équipés de connexions VPN pour contourner le blocage des réseaux sociaux. Ça tire à Lingwala, des échauffourées sont signalées à Matete, Kasa-Vubu, Bandal et dans d’autres communes populaires qui bordent le centre-ville.
 
Sur place, dans la nuit brumeuse, des jeunes gens apparaissent et disparaissent au gré des mouvements des militaires massivement déployés et qui reçoivent encore du renfort. Ils frappent sur des casseroles, soufflent dans des sifflets devenus un symbole forgé par les activistes de Filimbi (un mouvement citoyen dont le nom signifie justement sifflet), érigent des barricades, et allument des feux qui éclairent d’une lumière inquiétante ces rues désolées. Certains scandent des slogans hostiles à Kabila puis s’évaporent lorsque les pick-up chargés de militaires font irruption. Il est minuit passé. Une odeur de gaz lacrymogène se répand dans la nuit. Les rues de Kinshasa sont sillonnées par des militaires qui poursuivent ces militants téméraires.
 
 

Aminata Diouf

Mardi 20 Décembre 2016 - 09:33



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