Boko Haram : la lutte héroïque de deux pêcheurs sur les eaux du lac Tchad

Ils ne viennent pas de très loin. Mais ils donnent l’impression de sortir d’un univers de dangers et de mystères. Un autre Cameroun, où des pêcheurs impavides et des djihadistes de Boko Haram se toisent et risquent leur vie à bord de pirogues sur les eaux calmes du lac Tchad, qui submergent parfois des îles éphémères.



Boko Haram : la lutte héroïque de deux pêcheurs sur les eaux du lac Tchad
Grand échalas de 31 ans, Younoussa semble éreinté, le front couvert de pansements. Abderrahmane, 29 ans, est un petit homme robuste au regard perçant. Ces deux pêcheurs de l’ethnie Musgum vivent à Darak, une île camerounaise du lac Tchad qui fut occupée de 1987 à 2002 par le Nigeria. Une grande partie de ses 30 000 habitants est originaire des autres pays du bassin du lac – Niger, Nigeria, Tchad –, attirés par l’intense activité de pêche et « des filles de joie ghanéennes », disent-ils en souriant. Mais l’île de Darak subit aussi les assauts de Boko Haram. Les membres de la secte islamique ont tué dix pêcheurs en juin après avoir mené plusieurs incursions et pillages.

Cellules dormantes
 
Voilà Abderrahmane et Younoussa à une centaine de kilomètres de leur île, de passage à Kousseri, cité frontalière de l’extrême nord du Cameroun d’où l’on distingue N’Djamena de l’autre côté du fleuve Chari. Les deux pêcheurs se font discrets dans cette ville suspectée d’abriter des cellules dormantes de Boko Haram qui en a un temps fait leur lieu de transit privilégié pour les armes et munitions trafiquées en provenance du Soudan et du Tchad.
Younoussa et Abderrahmane n’ont pas eu peur de ces armes. Dans la nuit de samedi 2 juillet, deux djihadistes de Boko Haram errent sur leur pirogue, perdus dans un labyrinthe d’îlots. Assoupis sous leur moustiquaire au bord de l’eau, les deux pêcheurs sont réveillés par ces deux étrangers armés de kalachnikovs. Younoussa raconte la suite.

«Ils s’étaient perdus et ils nous ont demandé de les accompagner jusqu’au village de Kerta, dans la partie nigériane du lac, pas très loin de Darak. Ils étaient armés, donc on a accepté. On part ensemble dans l’obscurité. Nous, on connaît les îles. Puis on leur explique en arabe qu’on a oublié notre nourriture à terre et qu’il nous faut aller la récupérer, car c’était encore le ramadan. Ils sont d’accord et on a fait demi-tour.

Là, ça tourne dans nos têtes pendant qu’on pagaie et on échange quelques mots en patois. Je dis à Abderrahmane, qui est à l’arrière de la pirogue : “Si on part à Kerta, on est morts, autant mourir ici.” Je sais qu’il sait.
A l’approche de la terre, je décide de lancer l’assaut et d’attaquer le Boko Haram qui était devant avec ma pagaie en bois. Son arme tombe dans l’eau et moi avec. Celui qui était à l’arrière tire sur Abderrahmane, la balle le blesse à la tête mais cela alerte deux autres pêcheurs qui débarquent. Moi, je me débats dans l’eau avec celui de devant et je prends le dessus. Les deux autres pêcheurs aident Abderrahmane et on finit par leur attacher les bras et les pieds. On a alerté les autorités».

Avant que les militaires arrivent sur les lieux, Younoussa et Abderrahmane échangent brièvement avec les djihadistes. Ce sont deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années à la barbe oblongue et aux cheveux mal coupés. L’un est un pêcheur buduma du Tchad. L’autre est un Bornouan du Nigeria. Les propos en arabe de ce dernier sont à prendre avec précautions :

«On a une base à Tounbouma à près de 70 km de Darak. On est environ 500 là-bas, bien armés et équipés de pirogues à moteur. Pour vivre, on vend du poisson fumé, y compris à Darak et puis des militaires nigérians donnent de la nourriture».

Lac Tchad, stratégique pour les Etats et pour Boko Haram
 
Après avoir tiré avantage des monts Mandara, à la frontière entre le Cameroun et le Nigeria, et de la vaste forêt de Sambisa, au nord-est du Nigeria, le groupe terroriste a habilement déplacé son centre de gravité sur cet espace lacustre, qu’il utilise depuis plusieurs années pour sa logistique militaire, financière et alimentaire. Il a su jouer des complexes rivalités ethniques. Et a noué des alliances lui permettant de mettre la main sur une partie de l’économie informelle, a semé la terreur contre ceux qui résistent et a séduit des jeunes que N’Djamena, Niamey, Yaoundé ou Abuja ont laissés pour compte.

«La saison des pluies est favorable à Boko Haram, qui risque d’en profiter pour se réorganiser sur le lac », redoute un militaire tchadien. Stratégiques et opportunistes, les djihadistes s’adaptent à leur environnement et aux offensives de la Force multinationale mixte (FMM), dépourvue de fonds et peu à l’aise sur les eaux du lac. « Ce n’est qu’avec la FMM que les Etats découvrent l’enjeu stratégique du lac Tchad où les habitants lui sont plutôt hostiles tant ils ont été délaissés, constate un analyste de la région. C’est une zone de non-droit que n’ont pas voulu voir les Etats et dont Boko Haram a su tirer profit. »
 
Les autorités tchadiennes, qui ont évacué les populations des îles, ont prolongé l’Etat d’urgence dans la région du lac. De son côté, l’armée camerounaise a récemment déployé une unité de la marine. Pas suffisant pour rassurer Younoussa et Abderrahmane, qui redoutent des représailles de Boko Haram. Alors les deux pêcheurs restent à terre à Kousseri, loin de leur île. Là, ils ont été brièvement reçus par le préfet comme des héros. Désormais, ils attendent, en pêcheurs aguerris, que passe la tempête, et la saison des pluies.

Aminata Diouf

Lundi 18 Juillet 2016 - 15:55



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