«Cher Kobe...» : notre lettre à Kobe Bryant

Après 20 saisons NBA, Kobe Bryant mettra un terme à sa carrière la nuit prochaine. Il avait annoncé son départ en novembre dernier, via une lettre ouverte au basket. Il est temps de lui répondre.



«Cher Kobe...» : notre lettre à Kobe Bryant
Cher Kobe,
 
Il y a quatre mois, tu as officialisé notre séparation à l’aide d’un étonnant texte écrit à mon attention : «Dear Basketball».
 
Notre liaison a duré près de vingt ans. Probablement une ou deux saisons de trop : ces derniers mois, nous étions tels deux vieux amants frustrés et je comprends en ce sens ta volonté de prendre tes distances. Mais je ne suis pas dupe. Tu veux me faire croire que tu vas tourner la page sans regret, désormais prêt à «savourer tous les moments passés ensemble, les bons comme les mauvais». On croirait lire un sage. La vérité, c’est que notre rupture est passionnelle, donc douloureuse.
 
Nos adieux, cette saison, ont semblé durer une éternité. Ils ont souvent été pénibles à voir et je n’ose imaginer à quel point ils ont été amers à vivre. Jamais tu n’as perdu autant de matches en une saison (64), jamais tu n’as été aussi maladroit (35%), jamais pourtant on ne t’a autant flagorné, applaudi et remercié.
 
Je suis presque soulagé de savoir que tu me tourneras définitivement le dos cette nuit, à l’issue d’un ultime match à Los Angeles, là où dès ton arrivée en 1996, ton enthousiasme est devenu frénésie, engendrant des excès et des disgrâces que tu n’osais sans doute imaginer. C’est là le lot de toute liaison amoureuse, qui sublime et désenchante et transforme en profondeur. Je t’ai changé, dis-tu : à mon tour d’admettre que l’inverse est aussi vrai.
Tu as apporté au jeu ces fondamentaux rares, directement importés de France et d’Italie où tu as grandi pour suivre la carrière de ton père. Tu y as également injecté un culte aveugle de la compétitivité, qui divisait hier et inspire aujourd’hui. Cette double culture a non seulement été la raison de ta réussite précoce en NBA, mais aussi la clé de ta longévité.
 
Elle t’a également conféré une intelligence de jeu rare, qualité sous-estimée à juste titre puisque tu es souvent allé à l’encontre des besoins tactiques et collectifs des Lakers. «Il comprend mieux le jeu qu’il ne le joue», a ainsi dit un jour Tex Winter, le gourou de l’attaque en triangle. Un hommage à ton Q.I basket. A ton égoïsme, aussi.
 
Te demandes-tu parfois combien de titres tu aurais gagné si tu avais collaboré avec Shaquille O’Neal? Tu n’avais pas 25 ans, tu étais «un p*tain de sauvage», tu avais besoin d’espace pour jouer en isolation, humilier tes équipiers à l’entraînement et chasser les records. Voilà comment tu as terminé une saison à 35,4 points de moyenne, un mois à 43,4, une rencontre à 81. Voilà comment tu termineras aussi ta carrière avec un seul titre de MVP au compteur.
 
Au moins, tu es toujours resté fidèle. A ton caractère imbuvable, à ton jeu, à ses défauts. A ta franchise, aussi : qui, dans cette ligue en perpétuel mouvement, passe encore vingt saisons dans la même équipe?
 
Depuis la fin des années 90, tu as été en NBA une constante rare, une présence immuable et rassurante.
Aujourd’hui, mon avenir est assuré, et il sera spectaculaire : la multiplication des ailiers athlétiques capables de jouer aux cinq postes va transformer le jeu, Stephen Curry a relancé le débat sur l’instauration d’une ligne à quatre-points, les joueurs vont tirer de plus loin, sauter plus haut, attaquer plus vite, défendre plus fort. L’évolution esquissée depuis la retraite de Michael Jordan va probablement s’accélérer. Le traitement médiatique, les méthodes de coaching, l’utilisation des analyses statistiques : presque tout a changé ces vingt dernières années. Tout, sauf toi. A 38 ans, tu es le même joueur qu’à 18, génial et insupportable.
 
Il restera de toi ces chiffres, ces records, ces polémiques, ce numéro blanc sur un maillot pourpre et or, cette coupe afro, ce sourire insolent, ces histoires au sujet de ton éthique de travail, ton instinct de tueur, ton sens de la formule, ce regard noir, ces joues creusées, ce poing serré, ce profil sur la table de marque du Staples Center, sous une pluie de confettis.
 
Ces 33 500 points, 1000 de plus que Michael Jordan. Ces cinq titres, un de moins que Michael Jordan.
 
Demain, tu seras un ancien joueur NBA, et je dois bien avouer que cette perspective m’inquiète. «Vous voyez à quel point Jordan avait eu du mal à prendre sa retraite? Ça va être pire pour Kobe, avait un jour déclaré un manager NBA. Il a le même sens de la compétitivité mais Jordan, lui au moins, aimait jouer au golf et aux cartes.» Toi, tu n’as toujours eu qu’une obsession.
 
Tu écris : «J’ai joué, malgré les blessures, non pas pour le challenge, mais pour toi. J’ai tout fait pour toi. Parce que quand quelque chose te fait sentir aussi vivant, tu n’as pas vraiment d’autre choix.»
 
Je ne te souhaite pas une «belle retraite», expression qui à tes yeux ne sera qu’un oxymore maladroit.
 
Par contre, je me dois de te souhaiter bien du courage.
 
Le basketball
 

Khadim FALL

Mercredi 13 Avril 2016 - 15:00



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