DES ASPECTS HISTORIQUES ET SOCIO-CULTURELS DE LA CASAMANCE

« Casamance conte moi le passé, écrivons l’avenir » est un thème pertinent et perspicace« Car du passé sort le présent qui balise le futur ». En nous fondant sur cette évidence dialectique, la problématique posée est celle des aspects historiques et socioculturels de la Casamance, pour une paix définitive.
Par son biais, notre ambition est de « défossiliser » la trame historique du fécond creuset multiethnique né d’un brassage qui remonte à la nuit des temps.
L’espace socioculturel qui nous interpelle, pour une réflexion collective est celui de la Sénégambie méridionale. Malgré les vicissitudes du temps et malgré l’altération de certaines sources (orales comme écrites) les vestiges historiques et culturels y demeurent un héritage précieux.



Des sources orales parmi les plus fiables reconnaissent : « les Baynounks constituent le peuplement aborigène ou le plus ancien de la Casamance. Ils habitaient le long des plus importants cours d’eau de la région. Leurs villages populeux étaient indépendants les uns des autres. Ils étaient composés de plusieurs sous groupes qu’on identifie par la grande diversité de leurs dialectes».

Ces sources orales admettent la même évidence que des récits oculaires des explorateurs et des témoignages pertinents de plusieurs sources écrites d’auteurs dont :
-           Le Capitaine Brosselard FAIDHERBE qui confirme ceci : « les Baynounks occupaient, en effet, la plus grande partie des territoires compris entre la Gambie et le Rio de Cacheu. Ils se trouvaient, par conséquent, à cheval sur la Casamance où ils occupaient la majorité des rives ».

-           Un autre Français, l’ethno-géographe, Hyacinthe Hecquart dans son ouvrage «voyage sur la côte et à l’intérieur de l’Afrique occidentale» dénombre neuf (9) sous groupes dont : les Ezékiers, les Izguichos, les Casanga (le groupe le plus important et le plus puissant), les Bagnouns Souna, les Bagnouns Balmadou sur la rive gauche de la Moyenne Casamance.

-           Les Bagnouns Boudhié, les Bagnouns Djassin, les Bagnouns Pakao sur la rive droite de la Moyenne Casamance.
-           Les Canja (second sous-groupe le plus puissant) dont le territoire s’étendait du Rio Bitang ou Vitang (cours d’eau séparant le kiang anglais et le Fogni) au Rio de Cacheu. Sa Capitale est Céréges
 
L’HEGEMONIE POLITIQUE BAYNOUNK –CASA
Anciennement assujettis par le Mandinmansa ou empereur du mali, les Baynounks vont s’émanciper de cette suzeraineté entre la fin du 17e siècle et le début du 18esiècle. Les Baynounks vont, alors, former une puissante confédération qui dominera à son tour des peuples voisins : les Diolas à cheval de l’embouchure de la Casamance, les Mandingues à l’Est, les Balantes (au Sud Est). Pour confirmer, cette hypothèse de la puissance confédérale Baynounk, nous allons recourir à BERENGER-FERAUD qui situe cet avènement : « au début de 18esiècle, la Confédération du Kasa était puissante. Elle dominait du Kiang anglais au Rio de Cacheu ».

Dans son livre : conquête et résistance en Casamance, le Professeur Christian ROCHE citant COELHO, apporte de précieuses précisions : « Quatre royaumes vassaux : SANGEDOUGOU ou HEREGES, JASE ou JASI, QUINQUIM, BICHAMGOR ». Le Casa impérial avait aussi placé sous sa tutelle le puissant royaume des Canja dont la dynastie régnante est celle des Tamba.

Mais la Confédération Casanga deviendra, sous le règne de MAGSOBTI BIAYE ou GANA SIRA BANA, un puissant empire. Ce puissant empire était vaste : Il s’étendait de la Rive gauche de la Gambie (au Nord) au Haut Rio Cacheu (au Sud).

Pour administrer ce vaste empire, il va le subdiviser en trois grandes provinces, dont les capitales respectives vont porter le toponyme de Brikama :
-           Kombo-Brikama (Gambie)
-           Casa-Brikama ou NIELOUM BRIKAMA (dans le Balantacounda actuel). C’était l’ancienne capitale impériale de l’empire Baynounk.
-           Biyago–Brikama en Guinée Bissau
-           Sous son règne, MAGSOBTI BIAYE va faire montre de sa volonté de rupture avec le passé. Son titre impérial de Gana Sira Bana est plus que révélateur. Sa signification littérale en mandingue-malinké est : « Le Prosaïque ou le Stoïque s’est installé à jamais ». Il apporte des réformes profondes et radicales. Ces réformes sont des prémices de l’effondrement de l’empire Baynounk.

-           LES PREMICES DU DECLIN : Antérieurement à Magsobti Biaye, le système politique était matrimonial. Il le réforme pour adopter un système patrimonial. Il en fait autant pour le mode de succession au Trône. Selon ALVAREZ DALMADA, en 1581, « le mode d’accession au trône du Casa, révèle une influence malinké. En cas de vacance de pouvoir, le Capitaine des esclaves, du roi précédent, choisit le successeur au trône. Avec Magsobti Biaye, le mode de succession deviendra alternatif. Le nouveau souverain sera, désormais choisi par un collège des ressortissants des 06 villages : Brikama, Niéné, Binako, Conjogolon, Adéane (sur la rive gauche), Boumouda (sur la rive droite).

-           Il refusera de se soumettre et de dépendre de la volonté du conseil des notables.
Cette situation a créé une grande brouille entre le pouvoir impérial et les sujets.

Mais le détonateur décisif du mécontentement populaire est la grève conjugale que les femmes ont administrée, pendant quinze nuits, à leurs maris. Cela fait suite au sacrifice macabre de Trois cent trente trois (333) plus belles filles de l’empire. Pour sauver son empire, de la domination coloniale et de l’estocade Balante, il fallait faire cette offrande aux génies protecteurs de l’empire.
 
-           LES CONSEQUENCES DU DECLIN
Le mécontentement général des sujets a affaibli, considérablement, le pouvoir impérial.
La contingence des dissensions intestines et les convulsions rebelles des mandingues et des Balantes vont déboucher sur l’assassinat du dernier empereur Baynounk : Magsobti BIAYE alias Gana Sira Bana, vers 1830, selon l’amiral ARISTIDES VALLON.

-           LES CONSEQUENCES DE L’EFFONDREMENT DE L’EMPIRE BAYNOUNK
En 1549, la dislocation de l’empire du Djolof n’a pas mis en cause le substrat linguistique, culturel communs Wolof. Partout, les structures politiques et les catégories sociales sont demeurées identiques. C’est tout le contraire de ce qui adviendra des cendres du splendide, puissant, rayonnant empire Baynounk.

On assiste à un émiettement politique sans précédent, dans l’espace des rivières du Sud. Des entités ethno-claniques, cloisonnées par des rives, des marigots, des bolong et des forêts denses. Ce qui engendre des replis identitaires, encore vivaces en Casamance. Cette situation est une tare congénitale, perceptible par un observateur averti et impartial. Cet état de fait peut engendrer des fractures micro-identitaires.

Le Culte sacré voué à la terre, la sacralité de la Femme, l’inviolabilité des totems, des us, des mœurs, des coutumes doivent être protégés comme la prunelle de nos yeux. La boulimie foncière, la profanation de certains interdits empiriques (us et coutumes, désacralisation des forêts ont été à l’origine du déclenchement de l’irrédentisme Casamançais).

Les effets de cette guerre sont très néfastes pour la Casamance elle-même et pour le reste du Sénégal. Des voies de solutions urgentes pour mettre un terme aux souffrances, à la pauvreté paradoxale, à la misère ambiante, au retard socioéconomique dont la Casamance est un condensé. Cette Casamance, jadis, grenier du Sénégal, souhaite que des tubercules : taro, manioc, patate douce, carottes et  betteraves, se substituent aux engins de la mort (mines) enfouis dans cette terre : Havre de paix, d’hospitalité, de convivialité.

DES ASPECTS SOCIOCULTURELS PROPOSES POUR UNE PAIX DEFINITIVE EN CASAMANCE
Approche patronymique
« Lorsque la parenté s’égare, le patronyme la ramène au bercail», dit un adage Mandingue. Cet adage, traduit la Lettre et l’Esprit de la Charte de Kurukanfuga ou Charte du Mandé de 1236.
Sous l’égide de l’immortel empereur Soundiata KEITA, des peuples débarrassés de la tyrannie de Soumangourou KANTE, se sont réunis à Kurukanfuga. Ils y ont scellé des parentés patronymiques par alliance ou parentés allogènes.

C’est le fameux « Santdekul fén » Wolof. « Wayé Sant amna foumou coosano ».
A cette même occasion, le cousinage à plaisanterie a été édicté. Son fond doctrinal est la régulation de la société par des vertus de la mesure, de la compréhension mutuelle, de la tolérance, du pardon et du don de soi.

En Casamance, les Baynounk constituent un croisé biologique et un creuset civilisationnel inestimable. Ils sont dépositaires de Vingt huit (28) patronymes : Biagui, Badjinka, Bondy, Diadhiou, Diendiane, Diamé, Diemé, Diandy, Dioma, Djighaly, Diassy, Diatta, Danfa, Fadiaba, Kabo, Koly, Kamby, Kombo, Mané, Manga, Massaly, Nango, Niandio, Niamana, Sadio, Sambou, Sagna.

Bien que vaincus, au plan militaire, assujettis, assimilés au plan linguistique, les Baynounk ont distillé leurs patronymes à l’ensemble des plus grands groupes socioculturels de la Casamance : Mandingue, Diola, Balante, Peulh-Kabounké, Mankagne. Par la translation des patronymes pour désigner leurs correspondances, l’échelle de parenté s’amplifie. Des liens de fraternité inter claniques s’élargissent.
 
ILLUSTRATIONS : Les parents par alliances patronymiques :
-           Mané          Keita, Waly, Dione. Par ce procédé, les Baynounk, les Malinkés, les Madinka, les Sérères, les Balantes, les Mandingues du Wouly (Gambie), les Massassi du Boundou sont des parents par alliance.
-           Biaye          Tamba, Guiro, Djiré, Djiro, rattachent des Baynounks aux Balantes, aux Diolas, aux Mandingues, aux Kabounké, aux peulhs.
NB : Ces illustrations ne sont pas exhaustives.

Par cette chaine de valeurs, le cousinage à plaisanterie rassemblerait, des entités exo claniques.
Cette parenté par alliance pluri clanique permettra un éventail large de la plaisanterie par des liens de cousinage. Elle serait, dans la quête d’une paix définitive, en Casamance, la démarche la plus globalisante, la plus inclusive.

Elle dépasserait la dimension réductrice et exclusiviste du cousinage entre Diola et sérère.
Si cette dernière tendance a été la plus utilisée, elle émane d’erreurs d’appréciation de la nature de la rébellion en Casamance. La forte ethnicisation de ce conflit a abouti à plusieurs réflexes dégradants  déshumanisants et humiliants. Les Diola vont être stigmatisés, catalogués, étiquetés par des quolibets et des anathèmes. Ils ont, aussi, été victimes de délits de facies.

Dans une telle situation très délétère, les Diola dont les totems sont Eñab (éléphant) et Esamay (Tigre) vont se ressourcer dans leur tréfond culturel pour exhiber des grandes figures emblématiques de la résistance face à la pénétration coloniale : Le Roi Guibénor des Karones, Kalugkene Diatta (celui qui a tué d’une flèche empoisonnée le Colonel Français TRUCHES, à Effok, en 1886). Sihalébé Diatta, Jamyon Badji  du Cassa, Djignabo Bassène de Séleky, Aline Sitoe Diatta de Cabrousse.

Au fil des années, à défaut d’une Paix des braves, la situation militaire se corse davantage en Casamance. C’est dans ce contexte anxieux qu’il faut situer le slogan historique du Président Abdou DIOUF en 2000 : « Si la Casamance a mal, c’est tout le Sénégal qui a mal et j’ai mal… »
Ainsi,un éclairci pour une solution de sagesse s’impose. La Basse Casamance vaste de 7 339  km2, soit 3,86% du territoire de la Casamance naturelle, va jouir d’une discrimination positive de la part de l’Etat. Ses symboles forts vont être exhumés, exhibés. Des édifices porteront des noms très emblématiques Diolas : Bateau Diola, Bateau Aline Sitoé Diatta, Bateau Aguène, etc.

L’Etat, ses démembrements, ses partenaires stratégiques vont beaucoup investir dans cette zone. Plusieurs Messieurs Casamance, avec des mallettes pleines d’argent vont tenter d’acheter la conscience de certains caciques irréductibles.

Aux yeux de certains observateurs toute cette discrimination positive parait comme une prime à la rébellion et aiguise certains appétits non fondés
A notre humble avis, le règlement de la question Casamançaise ne découlera pas de solutions fondées sur la ruse, la fourberie et le mercantilisme. Une question brûlante qui mérite des solutions courageuses s’appuyant sur une idéologie saine et une politique d’équité, d’égalité, de justice entre les enfants de notre chère nation sénégalaise.

3.         Quelques mécanismes sociaux envisagés dans la quête de la paix définitive
La parenté, dans sa dénomination Mandingue et Balante, est du statut matriarcal :
-           En Mandingue : Mbadigho signifie l’enfant de ma mère pour désigner son frère ou sa sœur.
-           En Balante : Biyada (enfant de ma mère pour indiquer son frère ou sa sœur).
Si l’homme conçoit génétiquement, c’est la femme qui donne la vie.

C’est pourquoi, la gente féminine est astreinte à jouer un rôle d’avant-garde pour les vertus de la paix.
Dans la Casamance traditionnelle, les femmes sont en première ligne dans l’éventualité des conflits. En communion avec les oracles, dont elles décryptent les langages et les messages codés, elles ont la mission de chasser les démons de la haine, de protéger mystiquement la cité et de préparer les hommes prêts à aller au front.

Ces femmes d’hier : chastes, devineresses, fidèles à leurs maris, réputées pour leurs bonnes mœurs, influaient sur les prises de décisions finales du conseil des notables. Ces femmes donnaient leur avis définitif pour la déclaration d’une guerre, son effectivité et sa fin.

En guise d’exemples : Des femmes Balantes, le 07 Mai 1906, à la suite d’une procession en colonne courbée, ont réussi à convaincre les guerriers Balantes à lever l’état de siège sur la petite poste coloniale de Diattacounda.

Lorsque ces guerriers étaient prêts à découdre avec le résident de la garnison coloniale, de Diattacounda, sous le commandement  du sous-lieutenant Yoro Diallo. Celui-ci était à la tête de 25 tirailleurs. Les femmes de Jar, soulevant leurs outils aratoires, leurs bébés, leurs ustensiles de cuisine, leurs récipients, leurs calebasses de semences, etc., ont intimé les hommes en ces termes : « Nous avons consulté les oracles, les esprits de nos ancêtres nous ont dicté à ce que les Balantes acceptent le fait accompli. Toute guerre contre les Français serait une hécatombe et une humiliation contre la nation Balante. L’état de siège sera levé. Les Balantes seront, désarmés du 6 au 24 Juin 1906.

-           L’abstinence volontaire de 15 nuits, observée par les femmes Baynounk a été déterminante dans l’assassinat de Gana Sira Bana en 1830.

-           Entre le 18 Janvier 1907 (érection de Ziguinchor en commune mixte de premier degré) et Juillet 1966 (fin de statut mixte de 2e degré) : C'est-à-dire pendant 59 ans, les femmes Baynounk et Balantes assuraient la protection mystique de Ziguinchor par des processions afin d’endiguer les forces sataniques. Elles n’étaient pas matérialistes, ni des chercheuses de primes, de prébendes et de sinécures. Elles jouaient, avec sincérité, dévouement, désintéressement, la mission divine que leurs pouvoirs miraculeux leur ont octroyée ; par la volonté de Dieu.

-           Dans cette crise Casamançaise, des neveux utérins nés de mariages entre des Casamançaises de souche et des Sénégalais natifs d’autres régions peuvent jouer des rôles très importants. Ils doivent s’organiser en réseaux de bienfaisance, de recherches de partenaires, d’actions humanitaires en faveur de la Région Naturelle de la Casamance. A ce prix, ils feront preuves d’abnégation, de dévouement, d’amour pour mériter les bons égards des oncles. Ils doivent œuvrer dans le sens de convaincre leurs cousins des terroirs pour la fin de la guerre en Casamance. Car le Casamançais ne refuse rien à son neveu.

-           Dans la tradition Balante, des cousins, des frères, des sœurs, appartenant à la même pierre lignagère, renouvellent et perpétuent le pacte d’assistance mutuelle, de solidarité et de rappel d’inceste consécutif au versement de sang d’autrui. Ce rite intercalé d’une décennie se perpétue à l’occasion de la grande initiation ou de l’inclusion dans le bois sacré. C’est l’inhumation des cordons ombilicaux d’enfants appartenant à la même lignée généalogique.

-           La confédération des conseils des sages constituée de notables charismatiques, intègres, influents, sincères doit être mise sur pied. Sa vocation est de jouer l’intermédiation entre les différents protagonistes du conflit Casamançais. Jouissant d’une autonomie d’actions, cette confédération de notables doit aider l’Etat à proposer une sortie honorable des rebelles du maquis. Ils doivent être intégrés, resocialisés par une offre d’un standing de vie au prix des énormes sacrifices consentis.
 
En guise de conclusion, nous retiendrons que la Casamance est le Sénégal en miniature. Toutes les vingt sept (27) sociocultures du Sénégal y ont toujours vécu en harmonie et dans le respect des différences. Région qui ignore les castes, pratique intégralement des mariages exogamiques. Il n’y a pas de place pour la xénophobie, l’exclusion et les replis identitaires.

« L’étranger » y est roi. Au vu de toutes ces vertus incarnées par la Casamance d’antan, nous allons tenter de décrypter l’acronyme du mot Casamance : « Charismatiques alliés, solidaires acteurs, mobilisés dans l’action pour une nation de concorde et d’émergence ».

Professeur Sény SADIO, Historien, Chercheur, Traditionnaliste

Lundi 12 Septembre 2016 - 08:32



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