Egypte: révolution permanente ?

Comment réinventer la potion magique de la révolution égyptienne malgré l’absence de certains ingrédients ? C’est le défi que se sont fixées les forces politiques, syndicales et sociales qui participent aux manifestations du 25 janvier 2013. Ces forces réunissent les mouvements qui sont descendus place Tahrir, il y a deux ans jour pour jour, afin de réclamer le départ de Hosni Moubarak.



Dans une rue près de la place Tahrir, au Caire, un manifestant peint la caricature d’un Frère musulman, le 24 janvier 2013. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh
Dans une rue près de la place Tahrir, au Caire, un manifestant peint la caricature d’un Frère musulman, le 24 janvier 2013. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh
Ces forces qui ont tenu devant la police du raïs vont de l’extrême gauche (anarchistes, communistes, socialistes révolutionnaires) à la droite libérale, en passant par les nassériens et les mouvements centristes. Il ne faut pas non plus oublier les mouvements informels comme le 6 Avril, les jeunes coptes qui désobéissaient à l’Eglise ou les islamistes libéraux.

À l’époque, la Confrérie des Frères musulmans avait interdit à ses membres, à l’exception d’observateurs chargés de rendre compte de la situation, de participer à « la révolution ». Les salafistes, quant à eux, étaient contre toute contestation d’un chef d’Etat, même tyrannique, du moment qu’il respectait les préceptes de l’islam.

L'absence des Frêres musulmans et de l'armée

Mais il manque toutefois à cette potion magique deux ingrédients qui ont rejoint la révolution contre Moubarak le 28 janvier 2011 : les Frères musulmans ( Ikhwan) et l’armée. Cette dernière est rentrée dans ses baraquements tandis que les Frères sont aujourd’hui l’ennemi. Ramy Essam, un des chanteurs de la révolution, a même composé un pamphlet contre eux intitulé « La créature Ikhwan ».

À la tête de cette coalition qui cherche à déclencher une nouvelle révolution, se trouvent aujourd’hui Mohamed el-Baradei, le prix Nobel de la paix, trois candidats aux élections présidentielles : le socialiste nassérien Hamdin Sabbahi, l’islamiste libéral démissionnaire des Frères musulmans Abdel Moneim Aboul Foutouh, et le centriste Amr Moussa, ancien secrétaire général de la Ligue arabe.

Aux politiques s’ajoutent les syndicalistes : journalistes, magistrats, paysans, ouvriers ainsi que les intellectuels, écrivains, cinéastes et artistes.

La jeunesse, fer de lance de la coalition

Mais le vrai fer de lance de la coalition, ce sont les jeunes appartenant aux divers mouvements révolutionnaires, les « Ultras », ces supporters de football qui ont été de tous les soulèvements et qui ont un compte à régler avec le pouvoir (voir encadré) et les jeunesses issues du Front du salut national réunissant la plupart des partis laïcs.

La coalition qui se veut pacifique a préparé son action par le biais des médias sociaux - Facebook et Twitter - mais aussi à travers la plupart des télévisions et radios privées qui ne cachent pas leur sympathie au mouvement.

Les revendications sont les mêmes que lors du 25 janvier 2011 : pain, liberté, justice sociale et dignité humaine. Mais la coalition est aussi contestataire, avec pour première cible la Constitution que les islamistes ont fait passer en force par le biais d’un référendum dominé par les irrégularités.

Il y a aussi la nouvelle loi électorale passée par le Conseil consultatif, une Assemblée de « sages » que la nouvelle Constitution a doté du pouvoir législatif.

Une loi qui favorise les islamistes qui veulent, une fois les élections parlementaires remportées, imposer leur conception fondamentaliste de la charia. « Nous n’avons pas fait la révolution contre l’athéisme et le paganisme mais contre l’oppression et l’injustice », préviennent des membres de mouvements révolutionnaires.

La coalition espère capitaliser sur le mauvais bilan de Mohamed Morsi

La coalition espère qu’elle sera rejointe par « le parti du canapé », une expression qui vise la majorité silencieuse composée de riches ou de pauvres, de cultivés ou d’analphabètes, qui se contente de suivre les événements à la télé. Pour que ce parti du canapé rejoigne « la nouvelle révolution » il faudra qu’il ait atteint le ras-le-bol. En effet, les causes de mécontentement ne manquent pas.

Depuis la prise de pouvoir par le président Frère musulman Mohamed Morsi il y a sept mois, et en dehors de quelques progrès au niveau de la sécurité, les choses n’ont fait qu’empirer. La crise économique ne fait qu’augmenter, entraînant avec elle une hausse des prix et une baisse des revenus officiellement estimés à 15% au cours des derniers mois de 2012.

Les pénuries se multiplient : diesel et électricité qui affectent l’industrie et le transport. Le chômage est officiellement passé de 10 à 13%, le double selon les estimations indépendantes. Un chômage qui affecte surtout les jeunes et les femmes.

Dans un pays où l’on croit au mauvais œil, il y a aussi le sentiment que le gouvernement du président Morsi est porteur de guigne : accidents ferroviaires et automobiles et effondrements d’immeubles sont plus fréquents, en moyenne, que du temps de Moubarak.

De plus, aucun progrès n’a été enregistré au niveau des soins médicaux, de l’enseignement ou de la circulation.

Les promesses des Frères musulmans pour contrer la coalition


Pour éviter que la potion magique ne puisse agir grâce au le ras-le-bol, la Confrérie a réagi préventivement. Elle a lancé mercredi un programme intitulé « Ensemble construisons l’Egypte ».

Un programme pour le moins pharaonique qui promet la construction d’un million d’appartements à bas prix pour les jeunes, des soins gratuits à un million de citoyens, la restauration de 2000 écoles publiques et le nettoyage de mille villages sans oublier la plantation d’un million d’arbres fruitiers.

Aucune précision n’est pas contre donnée sur « Où, quand, comment et avec quels fonds ? ». Mais le Ikhwan compte surtout sur sa propre potion magique : la distribution de produits subventionnés (pain, huile, sucre, thé et butagaz) dans les quartiers populaires et les villages. Une distribution facilitée par le ministre de l’approvisionnement qui a confié au parti frère Liberté et justice d’aider le gouvernement dans sa tâche.

Laquelle de ces potions magiques sera efficace ? Seul un druide pourrait le dire.


La colère des Ultras


Depuis quelques jours les Ultras du club de footbal « Al Ahly » ne décolèrent pas. Ils sont convaincus que le gouvernement du président Morsi cherche, par tous les moyens, à reporter le verdict du procès du drame de Port-Saïd.

Le 1er février 2012 soixante quatorze supporters du Ahly ont été tués à la suite d’un match de football au stade de Port-Saïd. Ils ont été agressés par les supporters de l’équipe locale, Al Masry tandis les forces de police présentes se sont contentées de regarder sans intervenir. 72 personnes, entre supporters et policiers, ont été accusées d’être responsables du drame.

Un procès qui, par mesure de sécurité, s’est déroulé dans le même complexe policier où l’ex président Moubarak a été jugé au Caire.

L’affaire avait été retenue pour jugement ce samedi 26 janvier. Mais le procureur général nommé par le président Morsi malgré la contestation de la majorité des magistrats a soudain annoncé la découverte de nouvelles preuves impliquant de nouveaux accusés. Il a demandé que le tribunal permette au parquet de les exposer avant de prononcer la sentence.

Pour les Ultras il s’agit d’une manœuvre dilatoire. Malgré le décret présidentiel adopté cette semaine et qui fait des morts du stade de Port-Saïd des « Martyrs de la révolution » (cela donne le droit à un dédommagement et une pension pour la famille) les Ultras ont exprimé leur colère en bloquant les accès à la Bourse du Caire, en arrêtant les rames de métro et en paralysant le trafic sur le viaduc du 6 Octobre. Des opérations commando de courte durée mais qui ont sonné comme une mise en garde.
Source: RFI

Dépêche

Vendredi 25 Janvier 2013 - 09:56


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