Électricité : pourquoi les Africains paient-ils si cher ?

Les tarifs auxquels sont soumis les Africains sont parmi les plus élevés de la planète, alors que les coupures de courant sont fréquentes. En cause : le prix du fioul, des réseaux inadaptés et le manque d’investissements.

Trois fois plus qu’en Asie: le consommateur africain paie en moyenne 14 cents de dollar (13 centimes d’euro) son kilowattheure, quand celui d’Asie du Sud paie seulement 4 cents. Si l’Europe de l’Ouest affiche un prix un peu supérieur, 18 cents, le pouvoir d’achat des ménages y est beaucoup plus élevé. Conséquence : une famille résidant dans une grande ville d’Afrique consacre environ 30%de ses revenus à l’énergie et, notamment, au paiement de son électricité. Un tarif qui n’est pas toujours synonyme de qualité de service, certains pays comme le Nigeria accusant jusqu’à 260 heures de coupure dans un même mois. Comment s’expliquent ces factures faramineuses ? Peut-on réduire la note ? Jeune Afrique a mené l’enquête.



Électricité : pourquoi les Africains paient-ils si cher ?
Trop de pétrole

Derrière la facture d’électricité se cache d’abord le prix du pétrole. Plus que tous les autres, le continent dépend des dérivés de l’or noir, comme le fioul, pour sa production d’électricité : 46%des centrales africaines fonctionnent avec ces combustibles, contre seulement 6 % dans le reste du monde. Qu’ils soient ou non producteurs de brut, la plupart des États importent leur combustible, faute de raffineries. Résultat : une facture salée, notamment quand les cours flambent, comme entre 2001 et 2005, période où le tarif moyen de l’électricité a presque doublé en Afrique subsaharienne, selon une étude de l’Agence française de développement (AFD).
 
Au Sénégal, au plus fort de la crise énergétique du début des années 2010, le pays n’avait même plus les moyens d’acheter du combustible pour faire tourner ses installations. À cela s’ajoute l’utilisation intensive de groupes électrogènes par les sociétés d’électricité; ce qui devait n’être qu’une solution temporaire s’est pérennisé. Pourtant, leur emploi fait exploser les compteurs: le prix du kilowattheure est 50%à 100% plus élevé que celui produit de manière classique à partir d’hydrocarbures, soulignait en 2013 la Banque africaine de développement (BAD).

À l’inverse, le recours aux barrages hydrauliques, qui délivrent une électricité à un prix défiant toute concurrence, parfois quelques francs CFA le kWh, reste trop limité. « La part de l’hydraulique dans le mix énergétique est la principale variable qui permet à un pays d’avoir des prix faibles, voyez le Ghana et la Côte d’Ivoire», note Matthieu Bommier, spécialiste de l’énergie à l’AFD. Le potentiel est immense, notamment en Afrique centrale.

 
Des réseaux trop petits

La taille des réseaux africains, conçus pour une faible demande, ne permet pas de réaliser des économies d’échelle en matière d’exploitation et consommateur.Pour résoudre ce problème, une solution existe : si un pays n’y parvient pas seul, il faut alors réunir les forces disponibles en construisant des interconnexions électriques. « C’est l’un des facteurs majeurs dans la réduction des tarifs », souligne Abel Tella, directeur général de l’Association des sociétés d’électricité d’Afrique (ASEA).

Le Niger par exemple est un pays sahélien, enclavé. Mais, à l’inverse de ses voisins, comme le Tchad et le Burkina, qui pratiquent des tarifs parmi les plus élevés du continent, il bénéficie depuis trente-deux ans d’un tarif bas, à 4 cents, grâce à une interconnexion avec le réseau nigérian.


Pas assez d’industriels
En matière d’électricité, la consommation d’un seul industriel équivaut à celle de milliers de ménages.Les factures,beaucoup plus importantes, acquittées par ce type d’entreprises permettent aux sociétés nationales d’énergie de financer le développement de leurs réseaux. Les miniers notamment sont très « énergivores ». Pour Abel Tella, raccorder ces grands comptes est essentiel : « Plus la part des industries augmente, plus celle des ménages devient marginale. »

 
Un élément d’autant plus déterminant que le recouvrement des factures des «usagers résidentiels » peut se révéler hasardeux (en moyenne, 30% de celles – ci ne sont pas honorées dans les pays n’ayant pas mis en place le prépaiement), sans parler des pertes techniques et des vols d’électricité (30% au Cameroun, par exemple), qu’il faut dans les deux cas répercuter sur les tarifs. Pourtant, souligne l’expert, les exemples de mauvaises pratiques sont légion.
 
« La Guinée a fait pendant cinquante ans, avec l’exploitation de la bauxite, ce qu’il ne faut surtout pas faire, dit-il.C’est-à-dire laisser les miniers produire eux-mêmes leur électricité. En outre, c’est bien plus coûteux pour eux que de se raccorder au réseau. Le développement minier de l’Afrique, s’il ne profite pas directement aux populations, doit au moins bénéficier au secteur de l’électricité. » Et de citer l’exemple de la Zambie, où 80%de l’électricité produite sont absorbés par les industriels de la Copperbelt, cette région minière proche du Katanga congolais.
 
Trop peu d’investissements
S’il est déjà élevé, le prix de l’électricité pourrait encore augmenter à l’avenir, car de nombreuses compagnies vendent leur énergie à perte. Selon une étude du cabinet de conseil Bearing Point, les tarifs ne recouvrent les coûts de revient que dans six pays sur cinquante-quatre.
Jacques Moulot, spécialiste de l’énergie à la BAD, confirme: « On peut donc dire que les Africains ne paient pas leur électricité au juste prix » – avant de reconnaître par ailleurs que le service qu’ils reçoivent laisse souvent à désirer.
Un cercle vicieux, souligne Bearing Point,car cette non-couverture des coûts ne permet pas d’assurer l’exploitation et la maintenance du système électrique, et encore moins de réaliser des investissements, pourtant essentiels pour répondre à l’explosion de la demande.
 
Résultat, ce sont les États qui, très souvent, comblent les déficits en octroyant d’importantes subventions. En 2014, les autorités sénégalaises ont versé une compensation de 77 milliards de F CFA (117 millions d’euros) à la compagnie nationale, ce qui revient à financer le tiers du coût de production de l’électricité. À la moindre tension de trésorerie, c’est donc l’ensemble du secteur énergétique qui risque le court-circuit.


Jeune Afrique
 
 


Mercredi 24 Juin 2015 - 13:39



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