Ethiopie: des élections générales sans suspense ni enjeux

L’Ethiopie, le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, vote ce dimanche 24 mai. Un scrutin sans beaucoup de suspense, car le parti hégémonique de l’homme fort disparu Meles Zenawi a verrouillé l’espace politique et social et a marginalisé l’opposition. Au pouvoir depuis 1991, l’EPRDF va donc vraisemblablement remporter ces élections, la seule inconnue concernerait l’ampleur de sa victoire.



Tout est parti d’une gaffe commise par la sous-secrétaire d’Etat aux Affaires politiques des Etats-Unis. Lors de sa visite en avril dernier à Addis-Abeba, Wendy Sherman a rendu un hommage vibrant à la démocratie éthiopienne. « L’Ethiopie est une démocratie, a-t-elle déclaré, où les valeurs démocratiques continueront de progresser grâce aux prochaines élections qui seront, nous le pensons, libres, justes, crédibles, ouvertes et inclusives. A chaque scrutin, la situation s’améliore. »

La déclaration de l'Américaine ne pouvait pas plus mal tomber. La campagne électorale bat son plein en Ethiopie ou on accuse le gouvernement de vouloir museler l'opposition. L’affirmation de Sherman va aussi à l’encontre des conclusions du rapport annuel de son propre ministère qui fait état de tortures dans des geôles éthiopiennes et d’assassinats politiques.

Depuis le passage à Addis de cette représentante de haut niveau de l’administration Obama, le débat fait rage dans la presse internationale (Washington Post, Al-Jazeera…) où journalistes et activistes s’interrogent sur le sens de la démarche américaine et attirent l’attention sur les violations continuelles des droits de l’homme par les autorités éthiopiennes. Havre de stabilité au coeur d’une région turbulente -qui compte parmi ses Etats la Somalie et le Soudan - l’Ethiopie est un allié clé des Etats-Unis dans leur lutte contre l’extrémisme islamiste dans la Corne de l’Afrique. Les Américains disposent d’ailleurs d’une base militaire en Ethiopie, mais cela justifie-t-il qu’on tresse des lauriers à la démocratie éthiopienne introuvable ?

La réponse est « non » pour le Washington Post qui écrivait dans un éditorial cinglant daté du 1er mai qu’avec 19 journalistes derrière les barreaux et 16 journalistes contraints à l’exil, l’Ethiopie bat à plates coutures tous les autres pays africains en matière de liberté de presse. La visite de Mme Sherman en avril dans la capitale éthiopienne a coïncidé, précise l’éditorialiste du Washington Post, avec le premier anniversaire de l’incarcération sans motifs de six blogueurs du collectif Zone 9 dont le seul crime aurait été d’utiliser le site internet de leur association pour militer pour la cause de la démocratie dans leur pays.

 

S’agissant des opposants politiques , ils sont incarcérés, poussés à l’exil sous prétexte de lutte contre le terrorisme, explique Awol Allo, spécialiste des droits de l’homme et chercheuse à la London School of Economics and Political Science. « Contrairement aux affirmations de Sherman, l’Ethiopie est un Etat autoritaire, écrit Allo. Au lieu de renforcer à chaque scrutin les institutions démocratiques et ouvrir des espaces de démocratie propices à la tenue d’élections libres et honnêtes, l’Etat éthiopien a surtout amélioré sa surveillance physique et technologique pour permettre au Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF), au pouvoir depuis 24 ans, d’exercer un contrôle total sur la population. »*

Un parti hégémonique au pouvoir

C’est dans ce contexte de rétrécissement de l’espace politique que les Ethiopiens se rendront aux urnes ce dimanche 24 mai pour élire les nouveaux représentants des Conseils régionaux et du Parlement. Avec 94 millions d’habitants, l’Ethiopie est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique. Mais ils seront 36,8 millions à voter ce dimanche pour élire les 547 députés de la Chambre des Représentants du Peuple.

Un scrutin sans beaucoup de suspense puisque l’EPRDF qui avait déjà remporté 99,6% des sièges aux dernières élections parlementaires, enregistreront vraisemblablement une victoire écrasante, avec de miettes pour l’opposition, fragilisée par la politique hégémonique du parti au pouvoir. Pour l’anecdote, la législature sortante compte un seul député d’opposition du parti d’Unité pour la démocratie et la justice (UDJ).

Les élections 2015  constituent la cinquième échéance électorale depuis l’instauration de la République fédérale démocratique en 1995 et la première depuis la mort de l’architecte du régime Meles Zenawi. Chef du Front de Libération du Tigré, ce dernier a pris le pouvoir à la chute en 1991 de la dictature militaire et pro-soviétique du colonel Mengistu. En tant que président du gouvernement de transition, il fait adopter en 1994 une nouvelle Constitution qui répartit le pays en neuf régions sur une base ethnique (« fédéralisme ethnique ») et opte pour un système parlementaire multipartite.

A la tête de la coalition l’EPRDF qu’il a fondée dans les années 1990 et qui a remporté les élections législatives successives tenues tous les cinq ans,Meles Zenawi a été le Premier ministre inamovible de l’Ethiopie depuis 1995 jusqu’à sa mort en 2012. Il a dirigé le pays d’une main de fer et a fait de l’EPRDF une formation hégémonique. L’homme est crédité aussi du décollage économique du pays qui, grâce à des réformes structurelles, est en train de sortir de son extrême pauvreté. Selon la Banque mondiale, sur les cinq dernières années, l’économie éthiopienne a crû au rythme de plus de 10% par an.

Crise de 2005 et rétrécissement de l’espace politique

L’un des événements qui ont le plus marqué la vie politique éthiopienne au cours de la dernière décennie, s’est déroulé en 2005. Cette année-là, l’opposition a remporté 174 des 547 sièges au parlement, suite à une campagne électorale relativement libre. « Un résultat qui a pris le régime totalement au dépourvu, se souvient Iyasou Alemyaehu, exilé politique à Paris et membre du Ethiopian People’s Revolutionary Party. Le gouvernement pensait que sa victoire écrasante en 2000 dans le conflit territorial contre l’Erythrée d’une part et l’amélioration d’autre part des conditions de vie dans les régions rurales lui permettrait d’infliger une défaite mémorable à l’opposition. Il avait par ailleurs commis l’erreur d’autoriser des débats télévisés ouverts aux opposants. Cette politique a fini par se retourner contre le régime. »

La reprise en main du pays n’a pas tardé. A la faveur des contestations des opposants qui ont suivi l’annonce des résultats, une vague de répression s’est abattue sur la population et s’est soldée par des milliers d’arrestations et près de 200 personnes abattues dans les grandes villes du pays. Pour beaucoup d’analystes, dont Iyasou Alemayehu, le rétrécissement de l’espace politique et la marginalisation de l’opposition datent de cette époque. Ebranlé par l’ampleur du score de l’opposition et soucieux d’éviter la répétition du scénario de 2005, le gouvernement éthiopien a fait voter en 2009 une loi anti-terroriste qui sert désormais de cadre légal pour réduire les critiques et les opposants au silence. Une loi sur la presse ainsi qu’une autre sur les organisations non-gouvernementales ont suivi de près, soumettant la liberté d’expression à de sévères restrictions.

« Le parti au pouvoir s’appuie également, explique Iyasou Alemayehu, sur ses 6 millions d’adhérents pour mettre au pas l’ensemble de la société à travers un système de contrôle rapproché et hiérarchisé par groupe de cinq personnes, appelé "1 pour 5". » Cette stratégie de surveillance basée sur des moyens qui vont des incitations à la coercition, en passant par rétribution et propagande, a porté ses fruits, si l’on en croit les résultats quasi-staliniens des législatives de 2010.

L’EPRDF de Hailemariam Desalegn, successeur de Meles Zenawi, mise sur sa stratégie radicale de contrôle et de surveillance pour s’assurer une nouvelle victoire aux élections du 24 mai, avec une seule inconnue qui concerne l’ampleur des gains. Car, comme le laisse entendre Iyasou Alemayeuhu, « plus ouvert au monde, Desalegn est soucieux de gagner en crédibilité vis-à-vis de ses partenaires internationaux ». Pour le vieux cacique de la vie politique, la gaffe de la diplomate américaine à Addis n’en était pas vraiment une, mais seulement un certificat de bonne conduite anticipé à un allié de poids !

*Awol Allo, spécialiste des droits de l’homme et chercheuse à la London School of Economics and Political Science, sur Al-Jazeera


Rfi.fr

Dimanche 24 Mai 2015 - 08:04



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