«Gaza est une prison à ciel ouvert où il est facile de tuer les gens»

Le bilan est très lourd dans le conflit au Proche-Orient. Plus de 1 600 morts depuis le début de l’opération israélienne sur la bande de Gaza, très majoritairement des civils. Jusqu’où ira cette escalade militaire ? Entretien avec Jean Guisnel, journaliste et spécialiste des questions militaires et du renseignement.



RFI : Quelle est la stratégie militaire israélienne sur la bande de Gaza ?
Jean Guisnel : Il ne faut pas aller chercher plus loin que ce que dit Israël. Ils veulent que la sécurité de l’Etat israélien soit garantie, qu’il n’y ait plus de tirs de roquettes, que les tunnels qui permettent de les tirer soient détruits et qu’il n’y ait plus de confrontations à partir de Gaza avec les Israéliens. Il ne faut pas aller chercher plus loin que ça. Ils ont peut-être des intentions de cacher quelque chose ou des choses en tête au-delà, mais ce qu’il faut voir, c’est qu’ils ont des intérêts tactiques qu’ils mettent en œuvre aujourd’hui.
Il y a de très nombreuses victimes civiles. Comment peut-on expliquer cela alors que l’on sait à quel point les armes israéliennes sont d’une grande précision aujourd’hui ?
D’abord, il faut regretter très vivement cette disproportion totalement erronée entre les attaques que les Israéliens ont subies et qui ont provoqué trois décès, puisque les militaires qui sont morts sont morts au combat, et les ripostes vers Gaza, qui est une espèce de prison à ciel ouvert où c’est facile de tuer les gens si on ne prend pas d’extrêmes précautions et où on a aujourd’hui près de 1 600 morts. Donc il y a une disproportion beaucoup trop importante pour que la guerre conduite de cette façon soit une guerre justifiée. C’est-à-dire Israël a le droit à sa sécurité, mais si c’est en provoquant 500 fois plus de morts d’un côté que ce que vous avez subi, il y a un sérieux problème.
On dit que l’armée israélienne est l’armée la plus morale. Est-ce que la morale est mise de côté cette fois-ci ? Est-ce que l’on peut parler de crimes de guerre pour Israël ?
Ça, c’est une appréciation que des juristes ou des moralistes pourront faire. Moi, je suis journaliste et j’observe les choses. Dire qu’Israël est une armée morale ou l’armée la plus morale du monde, j’ai envie de dire, là n’est pas le problème. Le problème, c’est que la guerre obéit à des lois qui ont été définies par les pays démocratiques et les hommes de bonne volonté, qui ont défini des lois qui s’appellent les Conventions de Genève. Quand la guerre est conduite par un belligérant ou par un autre, qu’elle soit offensive ou défensive, elle doit respecter ces lois. Une de ces lois avec laquelle on ne peut pas transiger, c’est que l’on ne s’en prend pas aux populations civiles. Or là, il y a encore une fois un énorme problème de ce point de vue.
Est-ce que c’est une guerre à armes égales ?
Non, ce n’est pas une guerre à armes égales évidemment. Mais les guerres peuvent ne pas être à armes égales. Mais en l’espèce là, la disproportion dans les bilans est tellement flagrante que n’importe qui peut comprendre qu’il y a une vraie difficulté, un vrai problème et qu’Israël doit y faire face. Israël a droit à sa sécurité, il a le droit à son existence, mais certainement pas en conduisant des opérations aussi meurtrières contre ses voisins les plus immédiats, fussent-ils parfois un peu agressifs.
Quel est l’impact des tirs de roquettes sur Israël ? On sait qu’avec le système « Dôme de fer », Israël aujourd’hui peut stopper ces tirs de roquettes. Quel est leur impact ?
Concernant l'’impact des roquettes, vous avez parfaitement raison de souligner le système « Dôme de fer » d’artillerie anti-missiles ou anti-roquettes qui fonctionne plutôt correctement après avoir eu beaucoup de mal à être mis au point. Mais en tout état de cause, les roquettes qui sont tirées par les Palestiniens sont des armes, je ne veux pas dire symboliques parce qu’elles peuvent provoquer de gros dégâts, mais ce sont des armes qui ne sont pas des armes militairement efficaces. Elles sont imprécises, les charges militaires sont faibles. C’est une menace réelle, mais une menace relativement faible. C’est une arme qu’on appelle à juste titre une arme de terreur puisqu’elle est destinée à faire peur à la population. De ce point de vue, c’est une efficacité indéniable. En même temps, militairement, au bilan, on voit bien que les imprécisions, les imperfections de cet armement liées au système de défense antibalistique font que les effets militaires de ces roquettes sont quasiment nuls.
Il y a aujourd’hui la capture probable d’un soldat israélien. Qu’est-ce que ça aura comme conséquence sur ce conflit ? On dirait que pour Israël, c’est une ligne rouge qu’il ne faut pas franchir. Ça nous rappelle la capture de Gilad Shalit qui avait conduit à un conflit militaire.
C’est une ligne rouge qu’il ne faut pas franchir, mais en même temps dans toutes les guerres il y a des prisonniers. On parle de ligne rouge, très bien, mais les prisonniers de guerre, ça existe depuis qu’il y a des guerres. Et à mes yeux, le problème de ce soldat, s’il est effectivement aux mains du Hamas ou d’une autre organisation, c’est qu’il soit respecté conformément aux lois de la guerre. C’est-à-dire que des diplomates désignés par Israël ou par d’autres puissent le rencontrer, qu’il soit détenu dans des conditions parfaitement dignes et conformes une fois encore à la Convention de Genève, qu’il soit physiquement bien traité, intellectuellement bien traité, ne subisse pas de pressions physiques ou morales, et que son sort fasse l’objet d’une discussion. Souvent, quand les Conventions de Genève sont bien respectées, ce sont des discussions qui ont lieu à travers une organisation internationale, comme la Croix-Rouge internationale.
Vous pensez qu’Israël peut aller très loin dans ce conflit ? Jusqu’où le pays peut-il aller ?
Je ne suis pas dans le cerveau de Monsieur Netanyahu qui veut visiblement aller très loin. Les pressions militaires sur la population gazaouie, je ne vois pas bien comment il peut faire davantage. Quand vous avez un bilan de 1 600 personnes, je ne conçois pas qu’il puisse vouloir tuer plus de gens. Ça me paraîtrait aberrant. Il veut certainement détruire les tunnels. Il veut certainement dans une certaine mesure installer une zone de sécurité. Peut-être certains disent qu’il veut réoccuper Gaza, qui est libérée de la présence israélienne depuis 2005, de la seule volonté unilatérale des Israéliens. L’urgence aujourd’hui, c’est les négociations, c'est que la guerre s’arrête au moins temporairement, qu’il y ait des négociations et qu’on sorte de cette spirale terrifiante qui ne mène nulle part.

RFI

Dimanche 3 Août 2014 - 13:21



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