Heptatlon: Nafissatou Thiam, l’échappée belge

A 21 ans, la jeune athlète a pulvérisé ses records persos pour dominer la tenante du titre britannique.



Il se passe beaucoup de choses sur un stade d’athlétisme. Peut-être trop pour qui ne sait pas où regarder. L’heptathlon est un fil rouge qui s’étire humblement le long des deux premières journées des épreuves d’athlétisme olympique, écrasées par les blockbusters du sprint. Ceux qui n’ont eu d’yeux que pour la finale du 100m féminin ont raté un truc qu’on voit rarement, pourtant : l’éclosion d’une athlète hors norme, Nafissatou Thiam, Belge de 21 ans. Et c’était une naissance à flanquer le frisson.
 
Il était 23h15 passées, le stade était semi vide, quand les coureuses de la dernière série du 800m de l’heptathlon, dernière des sept épreuves, se sont élancées. Après six épreuves, c’est Thiam, 21 ans, qui menait contre toute attente la compétition devant la Britannique Jessica Ennis-Hill, championne olympique en titre : 5939 points contre 5797. Pour emporter l’or, Thiam nettement moins forte que son adversaire sur le 800, ne devait pas terminer à plus de 9,5 secondes. Et 9,5 secondes, c’était précisément la différence entre les meilleures performances des deux athlètes sur la distance.
 
La suite, c’est Nafissatou Thiam qui est venu la raconter à minuit à la vingtaine de journalistes, belges à 90%, encore présents au pied du stade, avec un calme ahurissant pour une étudiante en géographie qui vient, à 21 ans de renverser une icône de son sport : «Je savais qu’essayer de la suivre ce n’était pas une bonne option. Elle est beaucoup plus rapide que moi, j’allais me griller et terminer à genoux. J’ai essayé de partir sur mon rythme, je suis passé en 1’4 » au 400, c’était ce que je devais faire. Et puis tout donner dans les 200 derniers mètres. Pendant toute la course, je ne l’ai pas lâchée des yeux, pour ne pas laisser trop d’écart. Quand elle a franchi la ligne, j’ai commencé a compter dans ma tête. Je savais que c’était 9 secondes. Une fois que j’ai passé la ligne, je savais que c’était bon. C’est vraiment bizarre. Avant le 800m, j’étais totalement calme, alors qu’il y a eu plein de 800 sans aucun enjeu où je perdais totalement mes moyens. Et là, c’était la médaille d’or et j’étais tellement calme!». Thiam a terminé 7 secondes et demie derrière Ennis-Hill, lui permettant de préserver 35 petits points d’avance.

Heptatlon: Nafissatou Thiam, l’échappée belge
Record du monde à la hauteur
 
Et tout a été du même tonneau, pendant ces deux jours, frappés par la même grâce. On savait la Belge capable de grandes choses. Elle avait battu le record du monde junior du penthatlon de Carolina Klüft (qui n’avait pas été validé faute de médecin pour faire les contrôles), un jour de 2013 où sa mère, qui l’a initiée à l’athlétisme, disputait l’hepta dans la même salle en catégorie vétérans. Mais elle s’était foirée dans les grandes largeurs lors des mondiaux de Pékin l’an passé. Les Belges l’attendaient pour 2020. Jessica Ennis-Hill ne l’attendait probablement pas avant, qui a dû se frotter les yeux en voyant une gamine déglinguer, un à un, ses records personnels.
 
En sept épreuves, Nafissatou Thiam a amélioré cinq de ses meilleures performances. Les haies, la hauteur – où elle a dégommé avec un bond à 1,98m le record du monde de la hauteur en hepthatlon – puis la longueur. Mais même là, elle affirme n’avoir jamais pensé à la victoire. «Après la longueur, je me suis dit qu’un podium était possible. Mais pas l’or, parce que Jessica était à 5 points, et elle est vraiment une bonne coureuse de 800m. Et puis il y a eu le javelot, je ne m’attendais pas à faire aussi bien.»
 
«Ça a fait très mal, mais le javelot était déjà parti, donc c’était pas grave»
 
L’épisode du javelot pourra être raconté aux petits athlètes belges pendant cent ans. Nafissatou Thiam, blessée au coude avant Rio, ne savait pas si elle pourrait concourir. La Française Antoinette Nana Djimou est venue lui parler : «Je lui ai dit : la seule chose qui te reste à faire, c’est lancer, quitte à t’exploser le coude. Peu importe, derrière, t’auras la médaille.» Thiam : «J’ai fait beaucoup d’exercices à l’échauffement, mais j’ai tout de suite vu que ça faisait mal. J’ai préféré stopper directement, j’ai décidé de ne pas faire de courses d’élan complètes, et tout garder pour le premier essai, pour essayer de lancer sans la douleur. C’est ce que j’ai fait, et il est vraiment parti très loin. Après, ça a fait très mal, mais le javelot était déjà parti, donc c’était pas grave (elle se marre).»
 
Et puis enfin, il y a eu le 800m, pour exploser son record de Belgique de quelque 300 points, devenir championne olympique, et ne pas en revenir : «Quand je dis que je suis championne olympique, les mots me paraissent trop gros.» A la fin de l’interview, un journaliste lui a dit :«Tu vas être attendue maintenant, tu viens de changer de statut. On va attendre de toi des podiums, et l’or un peu plus souvent.» Elle a bafouillé pour la première fois : «Ouais…» Et on a eu l’impression qu’à ce moment-là, elle pensait pour la première fois à ce qu’elle venait de devenir. Elle a eu ces mots comme un mouvement de recul et de léger effroi : «On m’a dit que beaucoup de gens en Belgique m’encourageaient. J’espère que dans les moments plus durs ils seront aussi là. Je suis toujours jeune. Même si j’ai fait quelque chose de bien aujourd’hui.»
 Source Libération 
 
 
 
 

Khadim FALL

Dimanche 14 Août 2016 - 11:55



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