Hommage à Dieynaba HANNE SOW



Hommage à Dieynaba HANNE SOW

Le temps semble suspendu au Palais de Justice de Dakar : Ami FALL vient de m’apprendre l’horrible, l’incroyable nouvelle ! Mon bureau est rempli de collègues et d’amis en larmes.


Hébétée, pétrifiée, je te cherche du regard, tu manques à l’appel ! Passé le choc, un insoutenable sentiment de révolte m’envahit.


Tu n’as pas le droit de partir ainsi !


Il ne pouvait pas te rappeler à Lui maintenant, aussi brutalement.


Après les cris de douleur, à la limite du blasphème, les épaules s’affaissent, je cherche désespérément mon chapelet, me reprochant déjà la faiblesse de ma foi.


Me reviennent alors les paroles apaisantes de l’Evangile.

Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul, s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. DIEYNABA, à la cérémonie du 8e jour, hier, avec nos amies du barreau, nous avons entouré Aïda et Kisma. Et, entre larmes et rires, nous avons parlé de toi, comme si tu  étais présente. Les souvenirs ont alors afflué…


Dès les premières heures passées à l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature, tu as été l’étoile de notre promotion.


Eprise de liberté, ton intégration fut difficile dans cet univers «carcéral», comme nous aimions qualifier l’ENAM dans le secret de notre chambre à la suite de nos interminables cours de déontologie. Jeunes auditeurs de justice, nous refusions de saisir la portée de l’obligation sacrée de réserve qui allait devenir plus tard notre credo, notre fardeau.


Notre chambre fut ainsi, Grâce à toi, le point de ralliement des esprits révoltés, des âmes blessées, des cœurs meurtris et souvent, simplement, des ventres affamés. Les rares  entorses à la discipline venaient de cette chambre, d’où fusaient toujours, grâce à toi, des éclats de rire et des discussions passionnées autour du thé et de la casse croûte que nous ne manquions pas de préparer.


Toutefois, DIEYNABA, nous étions loin d’imaginer que cette Ecole allait être le dernier  témoin de notre insouciance.


A peine sorties de l’ENAM, nous étions confrontées aux dures réalités de la profession de Magistrat.


Diewo, 14 ans de Magistrature, 14 ans de sujétion, 14 ans de stoïcisme, 14 ans de réserve, dont le point culminant fut l’année 2013.


Face aux attaques injustifiées dont faisait l’objet notre corps, beaucoup d’entre nous, blessés dans leur chair, ployant sous le poids de ce fameux devoir de réserve, se recroquevillaient sur eux-mêmes et opposaient un mépris altier à nos détracteurs.


Cette année-là, tu revenais au Palais de Justice, meurtrie par un passage éprouvant à la chancellerie.


Pourtant, loin de t’apitoyer sur ton sort, loin de te laisser dominer par la rancœur, tu es encore montée au front, tu trépignais d’enthousiasme, tu remobilisais les troupes, tu acceptais de te hisser à la tête du comité de ressort de Dakar, bref, tu ramenais la vie au Palais.


DIEYNABA, que de souvenirs heureux tu as laissés derrière toi !


De tes passages au Tribunal du travail de Dakar, au Tribunal Régional, à l’Instruction, à la Direction des droits de l’Homme et à la Cour d’Appel, il n’a jamais été question ni de compromission ni même de compromis compromettant. Non, rien que le culte du Travail bien fait, l’attachement à la vérité et surtout à la Justice.


Tu t’es comportée en digne et loyal Magistrat. Profondément humain !

 Nos rares moments de joie étaient à ton actif.


Tu te rappelles ce jour où, nous trouvant particulièrement démoralisées, tu t’es désolée que nous n’ayons  jamais  fait l’expérience de la pose de faux cils ? Éberluées, nous avions rejeté toute idée de nous conformer à cette pratique.

Mais il était impossible de te résister.


Notre faiblesse devait nous coûter deux jours de quasi cécité, de ridicules battement de cils, faux et vrais, au cours de nos audiences, pourtant combien solennelles.

Mais que de fous rires !


Souviens-toi aussi du jour où le premier Président de la Cour d’Appel de Dakar, Demba KANDJI, Ngagne pour nous, s’est offusqué d’avoir vu un de nos collègues rire à l’audience.


Caricature peut-être, mais nous mesurions alors le degré de renoncement que supposait ce devoir de réserve, pourtant véritable gage de sécurité d’un Etat de droit.

Encore une fois, tu pris le parti de nous dérider, tu nous fis un speech de haute facture teinté d’humour.


Réécrivant la déclaration des droits de l’Homme, tu mis en exergue le droit au rire qui nous  était ainsi refusé, et que ne pouvait compenser aucune prime, aucune indemnité. Evidemment, tu ne manquas pas d’égratigner au passage les prétendus porte-étendards de ces droits de l’Homme sous nos cieux.

Aïssatou et moi étions mortes de rire.


Cher Kisma, nous te relaterons les hauts faits de ta chère épouse.


Chaque soir, prends soin de dire à Kader, à Zeina et à  Mohamed, que leur mère fut un exemple de bravoure, modèle accompli du Juge indépendant et intègre.


DIEYNABA, dans l’intimité de votre chambre, nous procédions souvent à une lecture croisée de sourates du Coran et de versets de la Bible.


Sur ta tombe, laisse-moi t’offrir, mon amie, ces paroles de mon Christ dans les Béatitudes : «Heureux ceux qui ont faim et soif de Justice, ils seront rassasiés ...»

A Dieu chère sœur, repose en paix !



Lundi 13 Janvier 2014. 11h. 


Marie Odile Thiakane NDIAYE, Magistrat

Lundi 27 Janvier 2014 - 15:46



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