Hommage au Professeur Sémou Pathé GUEYE : quand une étoile s’éteint, ses lumières continuent de vibrer pendant des millénaires.



Il y a un an qu’un des grands philosophes contemporains est décédé. Le 4 mars est ainsi une date importante pour ceux qui ont connu le Professeur Sémou Pathé Guèye, notamment au plan universitaire le Colloque Francophone des Doctorants en Philosophie qui lui a récemment rendu un vibrant hommage. Dans ce sillage, il me semble nécessaire de renouveler mes hommages à Sémou comme on l’appelait affectueusement, mais également à d’autres grandes figures, victimes comme lui, de la mortalité de tout être humain. Il s’agit d’étoiles qui se sont éteintes, mais dont leurs lumières continueront de vibrer pendant des millénaires. Précisément, Dr Daouda Sow (ancien président de l’Assemblée nationale), M. Babacar Ba (ancien Ministre d’Etat, Ministre de l’Economie et des Finances) et Pr Sémou Pathé Guèye ont contribué, comme d’autres compatriotes (anciens et nouveaux parlementaires, et hauts fonctionnaires) à ma découverte des logiques visibles et cachées de la vie politique sénégalaise lors du travail empirique de ma thèse. Dans ce cadre, il n’est pas exagéré d’emprunter à l’anthropologue Maurice Godelier le titre de son ouvrage, « La production des Grands hommes, Fayard, 1998 », pour affirmer autrement que le Sénégal a toujours produit de « Grands hommes ». Ce qui pourrait nous amener à méditer la modestie et l’humilité inspirant que nul ne doive se permettre de se croire plus intelligent que les autres. Le Professeur Sémou Pathé Guèye est resté modeste jusqu’à sa mort. Cicéron ne précisait-il pas d’ailleurs que «Plus on est placé haut, plus on doit se montrer humble » ? C’est pourquoi notre propos constituera un témoignage sur Sémou, même si la personne humaine garde toujours dans ce labyrinthe social, ses mystères à l’image des grands fonds d’un océan dont tout explorateur éprouve des difficultés pour les découvrir intégralement.
La dimension humaine du Philosophe, beaucoup inspiré par Karl Popper et Jürgen Habermas, se manifestait par sa simplicité, son ouverture d’esprit et sa forte sensibilité sociale. Savant et politique au sens de Max Weber, Sémou était sur le plan scientifique un éminent penseur et intellectuel au vrai sens du terme. En cela, il fut un grand épistémologue que le Sénégal a perdu. Au plan politique, il aura été un progressiste, un homme des bonnes synthèses profitables aux masses populaires. Dans ce cadre, il a été au carrefour des différentes constructions de plages de convergences politiques au Sénégal, notamment la formation du Gouvernement de majorité présidentielle élargie (GMPE) de 1991 sous le Président Abdou Diouf. On pourrait alors s’interroger sur le rôle qu’il pourrait aujourd’hui jouer dans ce contexte de blocage du dialogue politique au Sénégal. Voilà une intéressante interrogation dont seule l’histoire détient le secret !
Dans la relation entre l’homme et son terroir, Joseph Konrad qui faisait son élégie à Léopold Sédar Senghor précisait : « Tout brin d’herbe a son coin de terre d’où il tire sa source et sa vie. Aussi bien l’homme est enraciné dans son sol natal d’où il tire force, foi et vie ». Aussi Sémou ne mérite-t-il pas quelques vers, même si la poésie n’est pas notre domaine ? Que si !
Sémou chez nous Sérères, est un grand prénom !
Sémou, les lamantins de Simal n’ont-ils pas sifflé après avoir été tenus informés, du fond du bras de mer, de votre nouvelle destination ?
Les dioundioung de Diakhao n’ont-ils pas produit une singulière symphonie en raison de vos racines ?
Les grues couronnées de Fadial jusqu’aux baies du Sine, n’ont-elles pas chanté, dressant leurs belles touffes multicolores sur la tête?
Sémou, n’avez-vous pas été un symbole d’attachement indéfectible à votre terroir, le Sine ?
Dans ces circonstances douloureuses, j’ai pensé à mon cousin, Babou Faye, un grand ami à Sémou qui m’avait mis en relation avec lui. Lors de notre premier entretien il me disait : « Abdou Rahmane, je suis à la fois chercheur et politique mais je pense que je t’apporterai plus sur le plan méthodologique de ta thèse. Tu sais l’un des obstacles auxquels se confrontent les jeunes chercheurs, c’est comment entrer dans leur recherche. Là, tu as une bonne porte d’entrée dans ta recherche avec les listes électorales, les entretiens que tu feras … ». Il m’avait ensuite conseillé d’éviter l’obstacle épistémologique, cette règle si chère à René Descartes. Car, disait-il « si l’on interroge les hommes politiques sénégalais sur leur pratique de l’activité politique, on risque d’avoir des réponses qui mettent en relief l’évidence, autrement dit l’évidence que la réalité passe par là, peut nous détourner de certains mécanismes non thématisés mais socialement acceptés et qui peuvent donner sens au politique ». Nous avons fait d’autres entretiens au cours desquels nous avons échangé sur Karl Popper et Jurgën Habermas.
C’est en exploitant mon matériel empirique et revisitant ses écrits que j’ai compris que ces deux grands auteurs étaient pour lui des références dans son entreprise de construction théorique. Il citait Karl Popper pour montrer qu’il fallait discuter et contextualiser les concepts. En ce sens, il mettait en évidence la théorie de la falsifiabilité, la réfutabilité ou la testabilité des systèmes. En d’autres termes, pour qu’une théorie soit considérée comme scientifique, il faut qu’elle pose en même temps que sa construction, les conditions de sa réfutabilité. Ce qui induit cette succession de paradigmes dans le champ scientifique, et que Thomas Khun explique bien dans son ouvrage au titre intitulé « La structure des révolutions scientifiques ». Cela veut dire que la science avance par bonds, c’est-à-dire par une succession de paradigmes. Cette démarche lui a permis, en tant que marxiste, de se référer à Karl Popper dans son ouvrage paru en 2000 aux Editions Presses Universitaires de Dakar et intitulé « Faillibilisme épistémologique et réformisme libéral. Popper critique de Marx » pour revisiter la théorie du marxisme. Cette production intellectuelle et scientifique met en lumière son esprit à la fois critique et d’ouverture.
De ce point de vue, Sémou en éminent penseur et intellectuel était adepte du « consensus démocratique ». Dans le cadre de ses recherches, il part de la notion d’ « espace public » d’Habermas qu’il contextualise pour construire ce qu’il appelle « l’espace public pacifié et convivial, civilisé » : il s’agit du paradigme qu’il appelle « l’agir communicationnel ». Dans son ouvrage publié en 2003 aux Nouvelles Editions Africaines du Sénégal (NEAS) et intitulé « Du bon usage de la démocratie en Afrique. Contribution à une approche éthique et pédagogique du pluralisme politique », il explique comment on peut aménager des normes qui permettent à la fois la discussion et la confrontation dans l’espace public. Cette catégorie politique de « consensus démocratique » de Sémou Pathé Guèye permet de comprendre comment se nouent les alliances électorales dans le champ politique en Afrique et surtout au Sénégal, au-delà même des dichotomies ou clivages idéologiques. Cela veut dire que même si ces alliances peuvent être parfois qualifiées de « contre-nature », sans bases idéologiques, elles contribuent à pacifier la compétition politique qui est souvent marquée en Afrique par la violence. Les gouvernements de majorité présidentielle élargie de 1991 et 1995, et les différents gouvernements du régime de l’alternance sont des illustrations même si aujourd’hui l’espace politique souffre d’un déficit de pacification. Il est donc permis d’affirmer que le Sénégal a perdu un grand Monsieur. Dans cette trajectoire politique du Sénégal qui continue, Sémou fut une étoile qui s’est éteinte mais dont les lumières continueront de vibrer pendant des millénaires. Que le bon DIEU accompagne son âme au PARADIS !
Mes condoléances renouvelées à sa famille, ses amis du PIT dont M. Amath Dansokho, et à toute la communauté universitaire.


Abdou Rahmane THIAM Docteur en Science politique / Montpelli

Mercredi 17 Mars 2010 - 02:01



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