Interview avec Dr Modou Sarr, oncologue à l’Institut Curie: Ce qu’il faut savoir du cancer et comment l’éviter

Les chiffres sont hallucinants. Et le cancer est l’une des maladies les plus effrayantes. Dr. Modou Sarr rassure et fait l’autopsie de la pathologie. Ses explications sont tellement limpides que même un élève de l’élémentaire qui lit l’interview peut comprendre les développements, le traitement, la durée, le coût mais surtout ceux qui interviennent dans cette chaîne et leurs conditions de travail. Profitant du mois «Octobre Rose», PressAfrik fait un focus sur le cancer sachant que l’information est au cœur de la prise en charge médicale. Entretien….



Cancer : une prise en charge très complexe

 De manière générale disons que le cancer particulièrement le cancer du sein pose un vrai problème de santé publique. Cela, de par sa fréquence actuellement et le coût élevé de sa prise en charge. Au Sénégal, comme un peu partout dans le monde, nous sommes confrontés à ce problème. Nous y sommes très fortement confrontés. Et on a un déficit de ressources humaines surtout un problème de plateau technique.
 
Ce qu’il faut savoir, c’est que la prise en charge du cancer est très complexe parce que c’est une maladie qui fait intervenir trois (3) armes thérapeutiques autrement dit trois (3) manières de traiter le cancer: soit on procède par chirurgie (on opère, on enlève) ou radiothérapie (qui consiste à brûler la tumeur) et la chimiothérapie. Chacune de ces spécialités nécessitent des connaissances particulières. Il y a des chirurgiens cancérologues, des radiothérapeutes et des chimio-thérapeutes qui interviennent dans la prise en charge du cancer, sans parler maintenant des psycho-oncologues, etc.
 
5 chirurgiens cancérologues pour 14 millions d’habitants

Il faut retenir que pour ces spécialités (chirurgie, radiothérapie et chimiothérapie), le Sénégal n’est pas bien pourvu. Pour 14 millions d’habitants, nous avons à peu près cinq (5) chirurgiens cancérologues. Pour le service spécialisé dans le cadre du traitement, nous n’avons que deux (2 radiothérapeutes et trois (3) chimiothérapeutes au Sénégal. Nous voyons le gap qu’il faut combler par rapport à ce déficit sur la prise en charge.
 
Un traitement long, coûteux et difficile
 
Le traitement dépend des stades de la maladie parce que la particularité du cancer, c’est que c’est une maladie qui nait sur place mais qui évolue et se déplace. Entre une maladie qui est locale et une maladie qui est locorégionale c’est-à-dire une maladie qui a fini de coloniser tout l’organisme, la prise en charge diffère. Parfois, on peut faire une chirurgie pour régler le problème, parfois, il faut une chirurgie et une radiothérapie. Parfois, il faut une chirurgie, une radiothérapie et une chimiothérapie. Tout cet arsenal est stratifié (gradation en fonction du stade). Vous comprendrez que cela va être long, coûteux et difficile par rapport à l’environnement psychologique.
 
Tout organe peut être atteint d’un cancer
 
Chaque cancer a sa manifestation et ses signes. Le cancer du sein ne va pas se manifester de la même manière que le cancer de l’œil… Au niveau de l’organisme, chaque organe ou chaque entité de l’organisme peut faire l’objet d’un cancer. Le cancer du sein peut se manifester sous la forme d’une tuméfaction, d’une tumeur au niveau du sein, sous forme d’éboulement, de manifestations cutanées. Un cancer du col de l’utérus va se manifester par des saignements après rapport sexuel le plus souvent.
 
Quand un cancer se manifeste localement, cela peut entraîner deux (2) chimio parfois même trois (3) quand il évolue pour aller comprimer par exemple un nerf. Cela peut se manifester par des signes neurologiques.
 
Du diagnostic à la mise en place d’une stratégie thérapeutique
 
La prise en charge diffère du type, du siège et du stade. Cela ne se fait pas du tic au tac mais c’est une prise en charge réfléchie. La personne atteinte fait d’abord son diagnostic puis la classification (type de cancer, stade de la maladie, entre autres…) autrement dit le bilan d’extension avant la mise en place d’une stratégie thérapeutique. Ce n’est pas aussi automatique que pour le traitement par exemple du paludisme. Ce qui fait que c’est tellement complexe quand terme de cancer, on se dit que la personne seule ne peut pas décider de la prise en charge. Il y a ce qu’on appelle des rencontres de concertations pluridisciplinaires. Le radiologue, le chirurgien, le radiothérapeute, le chimio-thérapeute sont tous là, parfois le psycho-oncologue est là et on discute, on se concerte. Chacun donne son avis sur le cas. Ce n’est pas aussi simple que cela. Ces réunions, il y en a tous les mercredis ici à partir de 13 heures pour tous les dossiers cancer du Sénégal.
 
Un cancer découvert tôt a toutes les chances de guérison
 
Les choses ont évolué parce qu’avec la communication des spécialistes autour du cancer, les gens sont au courant et ont de moins en moins peur et ont pris conscience de la possibilité de traiter cette maladie. Les gens maintenant viennent se faire consulter. Ce qui explique qu’avec les consultations, on découvre de plus en plus de cancers. L’intérêt actuellement, c’est de les dépister tôt parce qu’un cancer découvert tôt a toutes les chances de guérison.
 
On découvre les maladies à des stades tardifs et les gens n’ont pas les moyens surtout financiers de mener cette guerre, qui dit guerre dit plusieurs combats: le combat de la chirurgie, de la radiothérapie et de la chimio.
 
Les complications du cancer sont liées à son évolution notamment l’existence de métastases parce qu’un cancer né au niveau du sein, la principale complication qu’il faut craindre, ce sont les métastases qui vont se localiser au niveau du cerveau, des genoux, des poumons, du foie. Tout cela, ce sont des complications liées à ces métastases.

On est parti pour avoir des taux de mortalité assez élevé vu tous ces problèmes que j’ai évoqués (diagnostic tardif, prise en charge,…). Ce qui fait que le taux de mortalité est élevé et va rester élevé.
 
Le rôle d’un psycho oncologue à l’annonce du cancer à un patient
 
La présence d’un psycho-social est nécessaire et même capital dès le départ du traitement. C’est exactement ce qu’il faut mais nous, nous (Sénégal) ne le pouvons. En France, c’est une partie intégrante de la prise en charge. Pour annoncer à une personne qu’elle a le cancer, dans les pays développés, il faut que le psycho-oncologue soit là, que le médecin chimio-thérapeute, le radiothérapeute soient là, pour qu’on lui explique sa maladie, le stade de la maladie et les possibilités thérapeutiques qu’il y a. Le psycho-oncologue dans ce cas, joue un rôle très important mais au Sénégal, il n’y en a pas.
 
Accompagnement psychologique et sociale & les possibilités de guérison
 
Si sur le plan psychologique, on n’est pas armé, avec le stress qui on sait est un facteur négatif, cette personne aura certainement des problèmes pour gérer sa maladie. Il faut un accompagnement psychologique, sociale à ces personnes. Ce qui n’est pas évident chez nous.
 
Il y a des malades qui n’acceptent pas qu’ils sont malades et qui vous diront : «ce n’est pas la peine, je vais mourir». Alors que le cancer, ne rime pas systématiquement avec la mort. Non, sinon qu’est ce qui pourrait justifier ces spécialités dans le traitement du cancer. Il y a les cancers qu’on peut guérir rien qu’avec la chirurgie, la radiothérapie ou la chimio, du premier coup, en un an. Il y a des cancers qu’on guérit après cinq (5) ans, dix (10) ans.
 
Difficultés des conditions de travail et manque de matériel
 
Vous voyez tous ces gens (près d’une cinquantaine) qui attendent, ils souffrent tous du cancer. Certains ont besoin de chimio. Vous avez-vu nos lits. C’est l’institut qui gèrent tous les cancers au Sénégal et qui est dans cet état. Je partage le bureau avec deux collègues. C’est difficile. Si on ne regardait que les conditions d’exercice, on ne travaillerait pas mais y’a d’autres choses qui nous motivent.
 
13 ans d’études pour être cancérologue
 
J’étais médecin généraliste, j’avais mon bureau et tout. Mais, quand je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas assez de cancérologues, je l’ai fait. Le problème aussi, c’est que pour être cancérologue, il faut faire huit (8) ans de médecine et ensuite cinq (5) ans de spécialisation. Tout le monde ne peut pas le faire. Les parents attendent et on doit se marier et faire sa vie… Refaire cinq (5) parfois avec ou sans bourse de 150.000 F CFA, ce n’est pas évident. Il faut que la personne soit vraiment motivée.
 
Comment éviter un cancer chronique ?
 
Les femmes doivent savoir que le cancer est une maladie comme les autres maladies qu’on diagnostique et qu’on traite. Parfois, on peut arriver tardivement mais il n’est jamais trop tard pour bien faire parce qu’on peut en faire une maladie chronique. L’hypertension, le diabète, par exemple, sont des maladies chroniques. Donc, tout comme ces maladies, le cancer peut devenir une maladie chronique. Tu prends tes médicaments tous les jours et tu restes en vie.
 
Chaque type de cancer peut être prévenu d’une certaine manière. Déjà si une personne a déjà eu un cas de cancer dans la famille, par exemple, une femme qui avait un cas de cancer du sein dans sa famille, doit se dire demain je peux attraper cette maladie. Généralement, c’est plus que la moyenne normale. Une femme qui est en activité génitale (qui a commencé à avoir des rapports sexuels), elle doit se dire je peux faire un cancer du col de l’utérus. Une femme ménopausée avec des antécédents de cancer dans la famille, doit se poser des questions. D’abord, il faut définir le type de cancer qu’on peut avoir dans ces cas-là.
 
Comment prévenir le cancer chez l'homme ? 

Prévenir le cancer chez un homme, un jeune adulte, c’est peut-être arrêter de fumer, de boire de l’alcool, faire du sport, revoir son alimentation, prévenir tous les facteurs environnementaux. Il y a la vaccination, les dépistages.
 
Les facteurs-risques
Le cancer, c’est une maladie de cause polymorphe. Il y a plusieurs facteurs qui réunis peuvent entraîner la naissance de cancer. C’est pourquoi on parle de facteurs risques. Il y a les facteurs génétiques (antécédents dans la famille) qui montrent des gènes de susceptibilité de cancer.
 
Une femme, c’est un organisme mécanique hormonal, sa vie génitale est régulée par l’influence de deux (2) hormones : œstrogène et progestérone. Quand, on est dans une situation où l’œstrogène domine, est plus abondant, c’est un facteur risque du cancer. Ce qui provoque cette situation, c’est que la femme n’a pas eu beaucoup d’enfants et n’a pas allaité et s’est peut-être mariée tardivement. Ce sont vraiment des facteurs risques.
 
L’alimentation trop riche en graisse est un facteur risque de cancer du sein parce qu’il y a transformation de graisse en hormones.

Aminata Diouf

Lundi 10 Octobre 2016 - 11:07



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