Jacques Diouf fait la leçon à Wade

L’amphithéâtre Madické Diop de l’Université « d’excellence » Gaston Berger de Saint-Louis a abrité hier, mercredi 27 avril, sa rentrée solennelle 2011 en présence du Directeur général du Fonds mondial pour l’alimentation et l’agriculture (Fao), parrain de la nouvelle Unité de formation et de recherche (Ufr) des sciences agronomiques, de l’aquaculture et des technologies alimentaires, M. Jacques Diouf. Il a prononcé la leçon inaugurale sur le thème : « L’avenir de l’agriculture en Afrique ». Un cours magistral qui sonne comme une leçon au président Wade qui ne manque aucune occasion pour ravaler le fonctionnement de la Fao et plusieurs autres organismes internationaux. Dernière en date : sa sortie au vitriol à l’occasion du Dakar agricole contre l’institution que dirige son compatriote Jacques Diouf.



Jacques Diouf fait la leçon à Wade
La vaste salle de l’amphithéâtre Madické Diop de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis a refusé du monde hier, mercredi 27 avril. Etudiants, enseignants, chercheurs, partenaires au développement, amis de l’université, autorités politiques, notamment le maire, Cheikh Bamba Dièye, un représentant de l’exécutif régional, quelques envoyés des ministres de tutelle, notamment, le ministre de l’Agriculture qui devait coprésider avec son collègue de l’Enseignement supérieur la cérémonie,-tous les deux ont brillé de leur absence,- de l’Environnement et la magnifique chorale de Saint Jean qui a brillamment animé les entractes de la cérémonie et la douce voix de la speakerine du jour ont rempli une salle rehaussée par la présence de représentants d’institutions de coopération internationale comme l’Usaid, et des universités frères. La présence du Doyen Madany Sy, recteur honoraire de l’Université Cheikh Anta Diop, ancien ministre de l’Enseignement supérieur, ainsi que celle du Pr. Kanté ont été également notée.

Ce n’est pas seulement le scientifique qui a entretenu le public sur des chiffres et des statistiques souvent barbants mais bien plus le haut fonctionnaire onusien à la posture politique internationale qui a fait montre de talent littéraire qui s’est adressé à ses « chers étudiants » pour leur faire une leçon de vie et d’éthique scientifique, tout en leur dessinant la cartographie mondiale de l’agriculture et de l’alimentation et en leur traçant les perspectives où se mélangent espoirs et craintes du fait de l’insouciance des hommes ou de leur égoïsme de « classe ». Jacques Diouf a en effet, balayé d’un revers de main les allégations du président Wade selon lesquelles la Fao ne servait pas à grand-chose si ce n’est que payer de gros salaires à des fonctionnaires qui se tourneraient les pouces à ne rien faire. Il a fourni à son auditoire qui n’a pas vu le temps passé, statistiques et exemples concrets sur les réalisations de son institution. Des actes qui ont fait progresser l’agriculture dans le monde, et à pas de géant malgré la modestie de ses ressources.

I- LA FAO ET LA GOUVERNANCE DE LA SECURITE MONDIALE

Jacques Diouf est largement revenu au cours de sa leçon inaugurale sur les mécanismes mis en place pour la gouvernance de la sécurité mondiale avec les statistiques que fournit périodiquement la Fao sur « la production, l’utilisation, les stocks, le commerce et les prix pour les cultures, les produits de l’élevage, les forets, la pêche et l’aquaculture, l’eau, les terres et la biodiversité, de même que les études et les projections correspondantes ». Cette institution dont la Banque mondiale et les banques régionales et sous régionales ainsi que le Fonds européen pour le développement des pays ACP et la banque islamique, sont les principaux bailleurs, « sert de forum neutre pour la négociation des politiques et des accords internationaux d’utilisation durable des ressources dans ces secteurs et sur les aspects d’éthique en agriculture et de droit à l’alimentation », ajoutera Mr Diouf qui précisera que l’organisme aux destinées duquel il préside depuis plus d’une décennie « établit avec l’organisation mondiale pour la santé, les normes de sécurité sanitaire et de qualité des produits alimentaires pour protéger les consommateurs et donner une base scientifique à l’application des règles sanitaires et phytosanitaires de l’organisation mondiale du commerce » et ce, compte non tenu des nombreuses action d’assistance et de soutien aux politiques et stratégies agricoles tout comme la lutte contre les déprédateurs, d’intervention en cas de catastrophes naturelles « pour rétablir les capacités productives des agriculteurs, des pêcheurs et des éleveurs ».

Le Directeur général de la Fao, pour lever toute équivoque, soulignera avec force que le rôle du Programme alimentaire mondial (Pam) n’est rien d’autre que la fourniture « de l’aide alimentaire en cas de crise à partir des stocks mis à sa disposition par les pays excédentaires et d’achats locaux réalisés par des financements externes ». S’agissant du Fonds International pour le Développement Agricole (Fida), il laissera très clairement entendre qu’il « est une banque spécialisée qui accorde des prêts bonifiés pour la lutte contre la pauvreté rurale ».

Jacques Diouf de revenir sur les indications de la Fao en 2002 au sommet mondial de l’alimentation durant lequel l’alerte a été donnée et qui semble tomber dans l’oreille d’un sourd. » Si la tendance à la baisse des ressources et les politiques agricoles n’étaient pas changées, l’objectif de diminuer de moitié le nombre de personnes qui ont faim à l’horizon 2015, ne serait atteint qu’en 2150 ».

II- « LA FAO N’EST PAS UNE INSTITUTION DE FINANCEMENT ET CE N’EST PAS LE DIRECTEUR GENERAL QUI DECIDE DE QUOIQUE CE SOIT»

Le directeur général de la Fao a levé un coin du voile sur les ressources de cette institution qui sont de deux ordres, le budget régulier qui s’élève à 1 milliard de dollars américains et les contributions volontaires pour les années 2010 et 2011 d’un montant de 1.2 milliard de dollars. Ce qui semble semble poser problème à Mr Diouf est que ces chiffres « représentent au total 600 FCFA par an pour chaque personne qui a faim, alors que le seuil de la pauvreté absolue est de 625 FCFA par jour et par personne. Beaucoup d’argent a été alloué à l’agriculture sous forme de prêt en 2009 avec « 3.4 milliards de dollars américains pour la banque mondiale, 677 millions de dollars pour le Fida et 342 millions de dollars pour la Bad. Jacques Diouf a tenu à rappeler que « la part des ressources allouées aux programmes, projets, au personnel, au fonctionnement et à l’équipement est approuvée au cours des réunions des Etats membres dans le cadre des comités de l’agriculture, des pêches, des forêts, des produits et de la sécurité alimentaire mondiale, avant d’être examinées par le comité du programme et le comité financier et soumis au conseil de l’Organisation pour le vote ».

« D’IMPORTANTS PROGRES DANS LA PRODUCTION AGRICOLE ».

Statistiques à l’appui, le directeur général de la Fao a démontré à qui pouvait en douter que des pas de géant ont été réalisés dans le sens de l’augmentation de la production.
Pour le blé par exemple, de 1961 à 2010, la production est passée de 222 à 655 millions de tonnes et de 1.1 à 3 tonnes par hectare. S’agissant du riz, elle est passée de 216 à 700 millions de tonnes et de 1.9 à 4.3 tonnes à l’hectare. Le mais est passé de 205 à 838 millions de tonnes et de 1.9 à 5.1 tonnes à l’hectare. Jacques Diouf d’ajouter que « la production mondiale de viande a plus que triplé t celle des pays en développement a augmenté de 20 à 173 millions de tonnes. Les pêches de capture et l’aquaculture ont atteint en 2009 des productions de 145 millions de tonnes de poisson, ce qui représente près de 4 fois la production de 19960 ».

Le taux de déforestation a nettement reculé, « passant de 16 millions d’hectares annuels dans les années 1990 à 13 millions d’hectares pour la période 2000-2010 », relèvera Mr Diouf avant d’ajouter que « 75% des forêts du monde sont couvertes par un programme forestier national dans le cadre d’un processus participatif pour le développement ».

Le directeur général n’a pas manqué, au cours de sa leçon inaugurale, de mettre un doigt sur les contraintes de l’agriculture , il a mis en relief la collaboration entre la Fao et las pays du G20, les actions d’urgence et l’assistance technique de la Fao qui a aussi grandement contribué « à la formulation des politiques agricoles » des Etats membres. Autant d’actions qui sont en porte à faux avec l’idée selon laquelle cet organisme ne servirait pas à grand-chose et devrait par conséquent être dissout ou recadrer.

Baisse drastique des fonds alloués à l’agriculture

Jacques Diouf a, par ailleurs souligné hier à son auditoire, que les fonds destinés à l’agriculture ont baissé de manière drastique alors que le développement durable de ce secteur requiert des moyens financiers et des investissements à la hauteur des défis à relever. « Dans l’histoire de la pensée économique, aucune des écoles à ma connaissance n’a avancé l’idée que pour développer un secteur il faut diminuer les fonds qui lui sont affectés », a-t-il déclaré. Avant de signifier que « la part de l’aide publique au développement mondiale en faveur de l’agriculture est tombée de 19 %en 1980 à 3% en 2003 ».

Selon lui, malgré la déclaration des chefs d’Etat et de gouvernement africains de Maputo 2003 qui appelle à consacrer simplement 10% des budgets à ce secteur, « les pays en voie de développement, pourtant les plus affectés par les pénuries alimentaires, n’ont pas accordé une priorité suffisante à l’agriculture ».

Pour le Directeur général de la Fao, « l’augmentation des investissements nécessaires pour réduire l’écart global entre les besoins et les niveaux actuels des investissements est de 50% environ ».
Le constat est le même pour la part des financements accordés à la recherche qui n’ont pas atteint les niveaux fixés par l’organisme onusien. (re) clin d’œil assurément au président Wade qui se plaint du manque de soutien de la Fao à l’agriculture africaine Jacques Diouf de lui souligner que son organisme n’est pas une institution de financement, tout en exposant les efforts fournis par la Fao pour impulser l’agriculture dans le monde et principalement en Afrique.

Ses actions sont ainsi perceptibles dans la coopération avec des institutions financières internationales ou des pays pour aider l’investissement direct dans le secteur de l’agriculture.

C’est ainsi que la Fao a permis « à 51 pays africains de préparer leur programme national à moyen terme d’investissement et leurs profils de projets d’investissement bancables pour un budget de 1O milliards de dollars us.’’

Concluant un cours magistral qui n’en est pas moins une réplique aux détracteurs de l’organisme onusien, le Directeur général Jacques Diouf s’est interrogé sur les moyens de parvenir à nourrir plus de 9 milliards de personnes à l’horizon 2050 dans un monde marqué par des déficits en eau et qui manque de surfaces cultivables. Outre l’amélioration qualitative de l’agriculture, des secteurs comme la pêche, la production de viande et l’aquaculture devraient y contribuer. Philosophant, il a invité aussi ses chers étudiants à faire de l’éthique scientifique leur crédo.

Sudonline.sn

Jeudi 28 Avril 2011 - 11:27



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