Jean-Yves Le Drian: «La sécurité de l’Afrique passera par l’Afrique»

Le ministre français de la Défense était l’invité de RFI ce vendredi matin, alors que s’ouvre à l’Elysée le Sommet pour la paix et la sécurité en Afrique. Il a annoncé le début de l’opération militaire française en République centrafricaine, revient sur la situation sécuritaire au Mali et sur le rôle de la France dans le nord du pays. Le ministre français dit également espérer que le Sommet soit l’occasion d’une « prise de conscience des pays africains sur la nécessité de s’organiser ensemble pour assurer la sécurité ».



Jean-Yves Le Drian, le 26 avril dernier à Gao, au Mali. REUTERS/Francois Rihouay
Jean-Yves Le Drian, le 26 avril dernier à Gao, au Mali. REUTERS/Francois Rihouay

 Vous êtes avec nous ce matin pour parler, bien entendu, de l’intervention française en Centrafrique et du Sommet de l’Elysée. Mais l’actualité, ce matin c’est bien évidemment la disparition de Nelson Mandela. En un mot, que retiendrez-vous de cet homme exceptionnel ?
 

Jean-Yves Le Drian : C’était un phare, il le restera. C’était le phare de la liberté, le phare d’une Afrique qui aspire au développement et à l’égalité. Il a éclairé beaucoup de combats et il continuera, je pense, à le faire.
 

Jeudi, le Conseil de sécurité de l’Onu a adopté à l’unanimité la résolution proposée par la France pour une intervention en Centrafrique. La capitale du pays a connu hier une journée particulièrement violente. Le bilan n’est pas tout à fait certain, mais relativement important. Est-ce que, d’après vous, l’imminence de l’intervention française est en cause dans le déchaînement de violence ?
 

Ce n’est pas certain. En tout cas, ce pays vit dans un chaos humanitaire et un véritable effondrement sécuritaire. Il n’y a plus d’Etat, il y a des bandes armées qui s’affrontent, des exactions horribles qui sont commises, une situation catastrophique, une population qui a peur.
 

Et maintenant, une réaction très forte de la communauté internationale - puisque la résolution des Nations unies a été adoptée à l’unanimité - et qui engage les forces africaines, ce qu’on appelle la Misca, à assurer la « sécurité minimum » avec le soutien des forces françaises mandatées expressément par les Nations unies. C’est la raison pour laquelle le président de la République a décidé [jeudi 5 décembre] de faire en sorte que l’intervention ait lieu et elle commence.
 

François Hollande a annoncé jeudi soir que cette intervention était « immédiate ».

L’opération a-t-elle commencé ?

 

L'opération a commencé, dans la mesure où les forces françaises qui étaient déjà présentes à l'aéroport de Bangui, avec une mission limitée à la protection de cet aéroport et de nos ressortissants, dès cette nuit, ont développé des patrouilles dans Bangui. La nuit a été calme. Et par ailleurs, une compagnie est arrivée de Libreville, hier soir. Et, aujourd’hui, un détachement d’hélicoptères sera sur zone avec, parallèlement, la montée en puissance de la force multinationale africaine, qui se coordonne avec les forces françaises.


Ce qui fait que j’espère que les deux objectifs que nous nous donnons pourront être réalisés rapidement. C'est-à-dire, d’abord, faire en sorte qu’il y ait une sécurité minimum, une sécurité humanitaire, permettant en particulier à l’intervention humanitaire de se mettre en œuvre, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

 

Assurer cette sécurité minimum, cela passe par quoi ? Par la sécurisation de l’aéroport ?
 

Non, pas uniquement de l’aéroport – l’aéroport est surveillé –, mais cela passe par la sécurisation des rues de Bangui, des itinéraires principaux qui permettent aux gens d’aller à l’hôpital, ce qui n’est possible aujourd’hui.
 

Donc, cette mission-là est commencée, elle va se poursuivre. Et parallèlement, notre mission est de faire en sorte que les forces africaines, la Misca, soit en situation d’assurer la sécurité du territoire de la République centrafricaine en attendant la transition politique qui doit être mise en œuvre par les Africains eux-mêmes.
 

Quelle est la priorité ? Est-ce le désarmement ?
 

Pour sécuriser, il faut désarmer et cantonner. Et pour sécuriser il faut, physiquement, que les vandales, les brigands, les milices, s’aperçoivent qu’elles ne peuvent pas utiliser les rues de Bangui comme des champs de bataille. Il faut arrêter ce drame. Et je pense que les chefs d’Etat africains qui sont aujourd’hui à Paris lanceront un appel au calme, comme l’a fait François Hollande hier.
 

Vous attendez-vous à une résistance importante de la part ces groupes armés ?
 

J’espère que la raison va l’emporter et que le fait que la communauté internationale et la communauté africaine soient unanimes sur cette nécessité d’arrêter le sang et la violence va être entendu.
 

Avez-vous une idée de leur nombre ?
 

C’est variable selon les moments. C’est peu identifiable pour l’instant. Les gens sont parfois mêlés à tel ou tel groupe, sans que l’on puisse identifier l’origine ni la volonté qui s’expriment derrière. Donc, il importe que le désarmement et le cantonnement se généralisent.
 

Et leurs motivations, d’après vous, ne sont pas politiques ?
 

Peut-être que pour certains il y en a. Mais les motivations de base ne le sont pas. Il s’agit beaucoup de rapines, de violences parfois des violences gratuites. Mais avec le risque qu’il ne faut pas négliger, d’une dérive confessionnelle qui est apparue ces derniers jours et qu’il convient de maîtriser parce que ce pays n’avait pas connu ces affrontements-là depuis longtemps.
 

Désarmer, cantonner et, ensuite, reconstruire ?
 

Transition politique et présence de la force africaine multinationale pour assurer cette transition politique.
 

Tout cela, en combien de temps ?
 

La France est là pour un moment court, pour permettre le minimum sécuritaire, le minimum humanitaire et l’accompagnement du déploiement de la force africaine.
 

Peut-on faire tout cela en six mois, à peu près ?
 

Ce n’est pas exclu.
 

Mais on peut, aussi, être amenés à prolonger l’opération...
 

Ce n’est pas dans la logique de ce que nous avons décidé et qu’a décidé le président de la République. C’est une phase transitoire, dans l’application du mandat des Nations unies, pour permettre à la force africaine d’être en situation d’exercer la sécurité sur le moyen terme et de faire en sorte qu’en République centrafricaine, il y ait une vraie transition politique, qui prendra un certain temps, mais qui sera assumée par les forces africaines, qui sont organisées.
 

Il y a maintenant des éléments du Gabon, du Cameroun, du Congo, du Tchad. Il y a le général gabonais qui dirige tout cela, en bonne coordination avec le général français, le général Soriano qui est arrivé hier [jeudi 5 décembre] sur Bangui. Et je pense que le calme pourra revenir. En tout cas, je l’espère.
 

A propos du Mali. Dans une interview au Monde, le président malien Ibrahim Boubacar Keïta explique que la présence des troupes étrangères – notamment françaises - à Kidal a empêché le rétablissement de l’autorité de l’Etat. « On nous oblige à négocier avec un groupe armé, le MNLA, qui a pris les armes contre l’Eta et qui s’en vante », dit le président malien. Il y a aujourd’hui, selon lui, un recul de l’enthousiasme envers la France au sein de la population malienne. Autrement dit, il vous reproche d’être trop complaisant avec le MNLA...
 

Oui. Mais j’ai entendu des propos du même président IBK, qui étaient plus modérés. La position de la France est claire. Il n’y a qu’un Mali et il ne doit y avoir qu’un seul Mali avec une seule armée malienne.

 

Il y a donc un seul président qui a été largement élu. Il va y avoir une Assemblée nationale. Il importe que le président IBK mène les actions nécessaires pour conforter l’intégrité du territoire malien. Et c’est la position de la France.
 

Est-ce qu’il a toute la latitude nécessaire pour le faire à Kidal ?
 

Complètement. L’autorité du président malien est forte et reconnue par la France. Et nous travaillons, au niveau des éléments militaires, en bonne coordination avec les forces armées maliennes.
 

Je vous précise d’ailleurs à cet égard que, après les élections législatives qui vont avoir lieu dans quelques jours, progressivement, les forces françaises vont diminuer leurs effectifs pour rester à un étiage d’à peu près 1 000 militaires dont la vocation sera uniquement du contre-terrorisme.
 

« Croire qu’un soutien au MNLA, dit IBK, peut conduire à résoudre des prises d’otages, est d’une naïveté déconcertante », dit IBK. Comment vous expliquez ses propos ?
 

Nous n’avons qu’un seul partenaire au Mali, c’est le président IBK. Il y a un peu d’irritation dans cette région de Kidal. Il ne faut pas, non plus, focaliser tout le Mali à Kidal. Il y a Kidal : 40 000 habitants, certes zone de passage, zone souvent de conflits depuis 50 ans. Et il y a le reste du Mali : 17 millions. Donc, relativisons les choses et manifestons notre total soutien au président IBK dans sa volonté de réconciliation. Il faut réconcilier. C’est indispensable. Et Je suis convaincu que le président du Mali fait les gestes nécessaires. Il a déjà commencé à le faire.

 

Le sommet de l’Elysée pour la paix et la sécurité en Afrique s’ouvre ce vendredi après-midi. Que peut-on en attendre ?
 

Sans doute une prise de conscience, déjà réelle, des pays africains sur la nécessité de s’organiser ensemble pour assurer la sécurité. Que la sécurité de l’Afrique n’est pas une sécurité d’assistance, mais une sécurité de partenariat avec la France et avec l’Europe.

Et le fait qu’on envisage la mise en œuvre d’une force africaine de réaction rapide à l’horizon 2015 est, je crois, une avancée considérable. La sécurité pour l’Afrique est l’élément clé du développement. Mais c’est aussi le point de passage obligatoire pour la solidarité africaine. La sécurité de l’Afrique passera par l’Afrique. Et je crois que ce passage-là sera très significatif lors de ce sommet.

Source : Rfi.fr
 


Dépêche

Vendredi 6 Décembre 2013 - 15:46



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