Jeannine Mabunda : « Assez de la caricature ‘RDC, capitale mondiale du viol’ »

À la tête de la campagne « Brisez le silence », lancée fin septembre en RDC, Jeannine Mabunda revient sur la polémique autour du film « L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate », mais surtout sur les mesures prises par les autorités pour effacer l’étiquette de « capitale mondiale du viol » qui colle au pays. Interview.



Jeannine Mabunda : « Assez de la caricature ‘RDC, capitale mondiale du viol’ »

Il faudra désormais compter sur elle. Pas question de laisser s’installer ce qu’elle qualifie d’ «ONGénisation » de la lutte contre les violences sexuelles en RDC. Depuis sa nomination l’an dernier comme représentante personnelle du chef de l’État congolais en charge de la lutte contre les violences sexuelles,Jeannine Mabunda s’évertue à replacer les institutions publiques au cœur des débats sur la question.

Porte-étendard de la campagne « Brisez le silence » autour des violences sexuelles, Jeannine Mabunda s’est même rendue la semaine dernière au siège des Nations unies pour assister à la diffusion du film « L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate ». Un documentaire sur les violences sexuelles et l’action du docteur Denis Mukwege dans l’est de la RDC,  réalisé par Thierry Michel et Colette Braeckman. Malgré la polémique qui a suivi l’interdiction de sa diffusion sur le territoire congolais.

Jeannine Mabunda : D’abord, ce propos n’engage que ceux qui l’ont tenu. Aujourd’hui, beaucoup de Congolais ne veulent plus que leur pays soit réduit à cette caricature « RDC, capitale mondiale du viol ». Nous en avons assez ! D’autant que la RDC, c’est est aussi le pays qui a été présenté au mois d’avril par le magazine américain The Economist comme l’un des trois États au monde ayant enregistré la plus grande progression économique en termes  de taux de croissance ; la RDC, c’est aussi le pays qui est devenu depuis 2014 le premier exportateur du cuivre devant la Zambie ; la RDC, c’est encore le pays qui apporte son appui dans la région en matière de maintien de la paix. Il  y a une autre histoire positive de la RDC, mais celle-ci est souvent occultée.

Qu’à cela ne tienne, regardons les chiffres du viol : le rapport 2014 de Zainab Bangula, représentante spéciale de l’ONU dans le cadre de la campagne contre les violences sexuelles en période de conflit, indique que la RDC est passée de 15 000 cas de viols  en 2013 à 10 882 cas en 2014, soit une baisse de 33 %. Cette réduction est le fait de l’application plus rigoureuse de la loi sur les violences sexuelles en RDC et des sanctions exemplaires que le pays a infligé à différentes personnes condamnées, officiers de l’armée y compris. Contrairement à ce que pensent certains qui estiment que les militaires haut-gradés ne sont jamais poursuivis pour ce type de crime.

Je refuse de polémiquer sur le film autour du travail du docteur Denis Mukwege. D’autant qu’en RDC, j’observe qu’il y a plusieurs acteurs et autant d’initiatives en matière de lutte contre les violences sexuelles. Nous défendons tous une cause commune : les institutions publiques d’un côté, les ONG notamment l’Hôpital Panzi du docteur Mukwege et les partenaires internationaux de l’autre. C’est pourquoi je souhaite que nous soyons tous sur le même chemin en regardant dans la même direction. Ce n’est que de cette manière que toutes nos initiatives auront un impact mesurable vis-à-vis de ces populations victimes des violences sexuelles.

Oui, il y a eu une polémique sur ce documentaire. Mais je fais le distinguo entre le docteur Mukwege, qui est un citoyen congolais qui défend une cause, et Thierry Michel qui a réalisé un film suivant un parti pris artistique et sociologique qui est le sien. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un  film de ce réalisateur belge suscite des polémiques en RDC. Cette fois-ci, il a touché une question sensible : les violences sexuelles. Celles-ci rappellent d’ailleurs des périodes troublées que le pays a connues ces dernières années, lesquelles ont fait plus de 6 millions de morts. Dans un contexte post-conflit, je peux donc comprendre que certaines prises de position artistiques du film, voire des raccourcis corrélatifs entre nos militaires et les violences sexuelles, aient mis en inconfort certains spectateurs. Ceci dit, à partir du moment où l’on peut faire des ajustements nécessaires et trouver un compromis, il ne s’agit plus de savoir qui avait raison ou tort. C’est pourquoi, avec certains collègues, j’ai essayé de faciliter un dialogue entre les différentes parties afin que ce film réponde à ses objectifs : c’est avant tout un outil de sensibilisation et d’éducation de l’opinion nationale et internationale.

Après avoir sensibilisé Kinshasa au mois de mars – mois de la femme -, nous avons estimé qu’il fallait maintenant sortir de la capitale et mener une campagne dans les provinces du pays où l’accès à des outils de formation juridique sur le phénomène des violences sexuelles n’est toujours pas évident.

« Brisez le silence », est-ce aussi une façon d’encourager les victimes des violences sexuelles à dénoncer davantage leurs bourreaux ?

En lingala (l’une des quatre langues nationales en RDC), nous disons : « Ko bomba te ». Avant, les questions relatives aux violences sexuelles étaient un tabou pour différentes raisons. En conséquence,  il y a aujourd’hui peu de gens qui savent que ce sont des comportements répréhensibles.

La loi congolaise de 2006 sur les violences sexuelles est pourtant l’une des plus sévère au monde. Non seulement elle fait siennes plusieurs dispositions du Statut de Rome en la matière, mais elle a aussi ajouté un élément de sévérité accentuée. Elle condamne à la fois toute attitude brutale qui consiste à obtenir une intimité sexuelle auprès d’une personne de sexe opposé contre son gré mais surtout toute relation sexuelle avec une personne mineure, quand bien même cette dernière aurait été consentante. C’est pourquoi nous estimons qu’il faut éduquer, informer et sensibiliser pour encourager les gens – surtout les 80 % de la population congolaise qui vit en milieu rural et qui n’a toujours pas accès à l’information – à dénoncer.

Comment « [briser] le silence » lorsque l’on se vit dans ces milieux ruraux, éloignés pour la plupart des cours et tribunaux ?

Pouvoir en parler, sans se sentir mal à l’aise, c’est déjà un grand pas. Aujourd’hui, les violences sexuelles ne sont plus un tabou en RDC. Nous ne disons plus qu’elles ne nous regardent pas ou que c’est du fait du voisin. Désormais, nous assumons et nous prenons notre responsabilité en tant que nation et, hommes et femmes, nous faisons cette croisade ensemble pour lutter contre les violences sexuelles.

Dans le cadre de la campagne, nous avons mis en place un numéro – 473333 – pour permettre aux victimes de dénoncer. En appelant à ce numéro, des hôtesses qui parlent les quatre langues nationales du pays, sont disponibles pour orienter et informer les victimes sur la procédure judiciaire à suivre en cas de viol.

La campagne a-t-elle reçu un écho favorable auprès des Congolais ?

Ce qui m’a surpris, et particulièrement touché, c’est de voir les Congolais, ceux de la diaspora y compris, se réapproprier la campagne digitale sur les réseaux sociaux. On les voit brandir des pancartes « Non au viol », « Je soutiens la RDC » ici et là. En participant à cette campagne, ils veulent sans doute passer aussi un message : ils veulent voir un Congo en paix avec lui-même, avec ses femmes et ses filles. Si les gens doutaient encore qu’en RDC, il y a un espace de débat public possible sur la lutte contre les violences sexuelles, la démonstration vient d’en être faite.
source:jeune Afrique

 


Dior Niang

Lundi 2 Novembre 2015 - 10:08



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