Just Fontaine: "Neymar est très bon mais..."



Just Fontaine: "Neymar est très bon mais..."
Just, quels sont vos favoris pour cette Coupe du Monde au Brésil ?
Je dis le Brésil à la maison, l’Argentine avec Messi et l’Allemagne parce que c’est le seul pays qui fait une trêve hivernale. Ils arrivent donc toujours frais l’été. Et ils ont des bons joueurs évidemment ! Mais vous verrez, tous les joueurs qui vont flamber auront eu une pause plus tôt dans l’année.
 
 
 
Chez les Brésiliens, quels joueurs appréciez-vous ?
Neymar est très bon, sa vitesse d’exécution est impressionnante, même si son inexpérience peut être problématique. Mais leur défense centrale est impressionnante, Thiago Silva - David Luiz, c’est très solide. Ils sont bons de la tête et David Luiz a une grosse frappe en plus.
 
 
 
Et Lionel Messi ?
J’aime bien, c’est la réhabilitation des petits. Le football est le seul sport où tous les gabarits peuvent s’exprimer. Au basket si vous êtes petits bon, c’est plus dur... Notre équipe de 1958 n’était pas particulièrement grande. Moi avec mon mètre 74 j’arrivais à chiper quelques ballons de la tête. Mais Roger Piantoni n’était pas bien grand, Raymond Kopa non plus. Tiens d’ailleurs, le corner à la Rémoise, c’est venu de là. Si on avait tiré tous nos corners direct, j’aurais pu marquer quelques buts de la tête, mais pas non plus à chaque fois. Et Kopa et Piantoni eux étaient trop petits. Alors on s’est adapté. Vous remarquerez d’ailleurs que le Barça ou l’Espagne ont repris ça…
 
 
 
1958 justement, expliquez-nous comment vous avez pu marquer 13 buts…
En 1958, je suis opéré du ménisque le 7 décembre et j’ai rejoué le 15 février. J’ai fait ce qu’il fallait pour revenir et du coup en juin, je marchais sur l’eau. Comme Jésus hé, hé…Cette année-là, j’aurais donc dû recevoir ce fameux Soulier d’Or. Mais pas que pour la Coupe du Monde… J’ai marqué 34 buts en 26 matches de championnat, 10 buts en Coupe, on a fait le doublé, 13 buts en Coupe du Monde et j’ai commencé à marquer des buts en Coupe des champions dont j’ai fini meilleur buteur avec 10 buts. Alors bon, ‘what else ?’
 
 
 
Votre entente avec Raymond Kopa a-t-elle aussi contribué à ce record ?
Raymond est arrivé plus tard au stage de l’équipe de France, parce qu’il avait joué la finale de la Coupe d'Europe des Clubs Champions avec le Real Madrid. Il s’est retrouvé dans ma chambre mais on avait des horaires très décalés : il se couchait tard comme les Espagnols, et moi je me levais tôt ! Finalement on se croisait. Mais sur le terrain, ça a été un coup de foudre immédiat. J’ai vite compris qu’il fallait attendre la fin de son dribble pour faire mes appels. On s’est trouvé de suite.     
 
 
 
Cette Coupe du Monde, c’est aussi l’avènement de Pelé. Quelle impression vous a-t-il laissée ?
Quand vous le voyiez jouer en 1958, vous vous disiez instantanément : celui-là, c’est un tout bon. Mais pour nous, le plaisir a été un peu gâché. En demi-finale, ils marquent très tôt contre nous. On avait mis André Lerond, un gaucher, au marquage de Garrincha en pensant qu’il pourrait lui bloquer le couloir extérieur. Tu parles… Garrincha est revenu trois fois sur l’intérieur, il a servi Vava qui a marqué. J’égalise à la huitième sur un une-deux avec Kopa, je dribble Gilmar et je marque du gauche. Jusque-là tout va bien. Et trois minutes après Robert Jonquet se casse le péroné. Il a essayé de rester sur le terrain, mais vous pensez, avec une fracture… Or  à l’époque, les remplacements étaient interdits. On a joué à dix. On finit à 5:2, comme la Suède en finale, sauf qu’on était un joueur de moins. On a terminé avec la meilleure attaque, le meilleur buteur et trois joueurs dans le Onze idéal : Kopa, Fontaine et Jean Vincent.
 
 
 
Mais tout de même, avez-vous pu l’observer ?
Oui, en finale, je l’ai vu faire un geste magistral. Il reçoit une passe très forte de Zito je crois, il fait un contrôle orienté en piquant son ballon, qui passe au-dessus de son défenseur, il reprend de volée et le ballon s’écrase sur la barre. 17 ans et demi… Moi, j’enregistre ça. En 1960, contre Saint-Etienne, même situation pour moi, je tente le geste et le cuir finit dans la lucarne. Cette année-là on a été champions, j’ai marqué 28 buts alors que j’ai eu ma fracture le 20 mars.
 
 
 
En ce qui vous concerne, quel est votre but favori ?
(Il réfléchit). En 1959. Nous jouions un match contre l’Autriche. Je récupère un centre de François Heutte à un peu plus de 20 mètres. J’envoie un boulet de canon en pleine lucarne. Ce qui est impressionnant, c’est la photo prise de derrière : on voit le ballon qui arrive dans les filets et le gardien qui n’a pas encore décollé du sol. C’est dire la vitesse.
 
 
 
Quel était votre secret pour être aussi précis ?
Un jour, je suis allé voir des enfants dans une école de football pour leur donner des conseils. Je leur ai demandé quelle partie du corps était cruciale pour bien tirer au but. Ils m’ont répondu plein de choses et un petit malin a fini par me dire : "les bras monsieur". "Pourquoi ?", lui dis-je. "Pour l’équilibre". Il avait tout compris : pour bien frapper au but, il faut avoir les bras bien écartés du corps, c’est la clef.
 
 
 
Comment parveniez-vous à vous défaire des défenseurs, alors que vous deviez être attendu ?
Ah, je n’ai pas inventé les appels indirects, mais je vais vous dire comment j’ai compris leur importance. Un joueur argentin est arrivé chez nous, Ruben Bravo. Un gars en fin de carrière, chauve. Très bon de la tête. Moi, j’étais blessé donc je l’observais. Et il était tout le temps démarqué. Je me disais "mais comment il fait ?" En fait, il faisait mine de demander le ballon dans les pieds pour repartir dans la profondeur et larguer son défenseur, où l’inverse. Et ça marchait à chaque fois ! Du coup, je l’ai appliqué et ça m’a beaucoup aidé.
 
 
 Avez-vous pu appliquer cette nouveauté ?
Je me souviens d’une action contre l’Italie en amical en 1958. Je jouais pour la première fois avec Léon Deladerrière et je lui explique le coup du contre-appel. On réussit un truc magnifique, je suis tout seul devant le gardien et je me débrouille pour manquer le cadre. Finalement, j’ai quand même égalisé dans les dernières minutes. Roger Marche avait dégagé n’importe comment, je suis parti tout seul et j’ai envoyé une volée lobée imparable. C’était Lorenzo Buffon dans le but, l’oncle de qui-vous-savez !
 
 
 
Y’avait-il des défenseurs que vous craigniez en particulier ?

Oh, je ne redoutais pas beaucoup de défenseurs. Lerond, le Lyonnais, était très bon, mais j’ai toujours réussi de bons matches contre lui. Je n’ai jamais perdu contre l’OL. Il m’a même fait marquer un de mes plus beaux buts. J’avais récupéré un ballon dans le rond central, il était fatigué, derrière moi, et me dit "tire !" J’étais à 35 bons mètres, j’envoie une praline, transversale, poteau, but. Il a bien regretté… (rires)
 
 
 Alors ce record, sera-t-il battu un jour ?
J’avais un bon ami, Mario Zatelli. Il était avant-centre. Il m’avait conseillé de donner cette réponse : des Egyptologues trouvent une momie intacte. Ils l’observent et s’aperçoivent qu’elle bouge sous ses bandelettes. Ils s’empressent de la libérer, et quand finalement elle peut parler, elle dit : ‘"Pardon, mais est-ce que Just Fontaine détient toujours le record de buts marqués ?" Cela m’a fait rire et je trouve que c’est une bonne réponse : je ne suis pas devin, je ne sais pas si ce record sera battu un jour ! Mais bon, si je peux le garder…

Dépêche

Jeudi 3 Juillet 2014 - 15:24