KARIM WADE: Un prisonnier pour la bonne conscience d’une classe politique corrompue

« Nous n'enfermons rien d'autre en prison qu'une partie de nous-mêmes, comme d'autres abandonnent sur le bord de la route leurs souvenirs encombrants ou leurs chiens en disgrâce... »



KARIM WADE: Un prisonnier pour la bonne conscience d’une classe politique corrompue
Cette profonde réflexion de Jean-Pierre Guéno devrait aujourd’hui être écrite en gros caractères sur le fronton des institutions de notre pays et, particulièrement sur ceux de l’Assemblée nationale et du Palais présidentiel. Car contrairement à ce qu’on tente de faire croire, l’enrichissement des politiques par l’exercice du pouvoir est aussi vieux que l’indépendance de notre pays. Qui, parmi les grands théoriciens et défenseurs de la CREI, est en mesure de justifier sa fortune ? Qui est prêt à passer devant la CREI pour donner le bon exemple ?


Pourquoi tout le monde fait la sourde oreille face à la pertinente proposition de Talla Sylla de mettre sur pieds une commission Vérité et Transparence ? Qui a vraiment les mains propres ? Si donc Karim est en prison et les autres non, cela ne peut pas du tout être expliqué par une exigence de justice car la finalité de la justice est l’équité. Un ancien ministre d’État, actuel allié de Macky Sall, aime chanter sous tous les toits que le Président « doit aller jusqu’au bout dans la traque des biens mal acquis » ! Pourquoi une telle remarque ? D’ailleurs qui est cet homme politique qui disait, à l’occasion d’un meeting du parti socialiste, à l’endroit d’un certain Mbaye Diouf ceci « Néenagnou dangay yakh ! Yakkhal bou doyoul ma dolli la » (Il se dit que tu gaspilles de l’argent, continues et si tu n’en as plus assez je vais te renflouer les caisses) ? Comment l’auteur de propos aussi arrogants peut-il aujourd’hui nous faire la morale d’une bonne gouvernance ? La réponse à ces questions nous est fournie par les propos contenus dans l’épigraphe choisie pour illustrer ce texte. Karim Wade souffre le martyr des vices de la totalité de la vieille garde de la classe politique.


Le fils de Wade devrait donc être sacrifié pour le rachat de cette classe politique qui nous a fait tant de tort ! La vérité est que les plus grands brigands de la république projettent leurs crimes sur Karim Wade. La projection ! Ce concept freudien est non seulement fonctionnel pour une saine lecture de la scène politique sénégalaise, mais il fournit la clé de l’énigme que constitue le grand délire au sujet de la culpabilité de Karim Wade et de l’étendue de son crime. L’indécence avec laquelle certains hommes politiques parlent de cette affaire dans les médias montre que les motivations qui se cachent derrière n’ont rien d’éthique. 


C’est que la plupart du temps les hommes aiment châtier, avec le maximum de sévérité, les crimes à la commission desquels ils furent naguère champions. Cela leur permet à la fois d’avoir bonne conscience et de se jouer de la crédulité de leurs semblables en se faisant passer pour des saints. Nietzsche n’avait donc pas tort de penser qu’en prétendant lutter contre les instincts, la morale ne fait, en général, que servir de plus bas instincts. La manie à se gargariser de sobriété et de bonne gouvernance trahit un profond malaise dans la conscience collective de la nouvelle majorité. Le jour où le bon Dieu décidera de jeter une lumière définitive sur la gestion de notre pays, les Sénégalais se rendront compte de l’énorme supercherie qu’est la CREI : on ne l’a inventée que pour les aveugler.


La bonne gouvernance n’est pas de la mode politique : elle relève d’une profonde conviction et ne saurait se transformer en une espèce d’affiquet avec lequel on peut orner un costume politique déjà maculé. La logique de la traque des biens dits mal acquis devrait d’ailleurs amener les traqueurs sur la piste des partis politiques qui entretiennent si généreusement leur chef oisif et une immense et intempérante clientèle politique. Pourquoi on n’a jamais fait la lumière sur les actionnaires des sociétés qu’on a privatisées dans les années 90 ? L’argent du contribuable n’a pas d’âge, et le changement de position politique ne saurait le blanchir.


Au regard de toutes ces considérations, nous dirons qu’entre Zorro le justicier masqué et Zarathoustra le symbole de la généreuse lumière créatrice, nous avons choisi le second, car la seule différence entre le premier et ses victimes c’est la pénombre dans laquelle il les exécute si sommairement. Faire comprendre aux Sénégalais que l’éthique dans la gestion des affaires publiques est une exigence majeure est juste, mais leur vendre l’insolente illusion que c’est l’éthique qui est la clé de leur épanouissement n’est que lâcheté et mépris. Notre problème avec les politiciens est que quand le pouvoir, souvent très volatile, atterrit dans des mains inexpertes, il ouvre la porte d’une tragédie qu’on ne peut voiler que par le lyrisme ou par l’arbitraire de la force se prenant pour justice.


La situation de transe démocratique dans laquelle se trouve notre pays n’est qu’une maladroite entreprise de dissimulation d’une carence de vision et de courage politique : ils n’ont qu’un seul mot à la bouche à savoir « la traque es biens mal acquis » ! Traquez alors, parlez de traque et il y aura toujours quelque chose et quelqu’un à traquer, car comme le dit Mark Twain « Celui qui ouvre une prison doit savoir qu'on ne la fermera plus. ». En ce qui nous concerne nous ne désespérons pas de voir Macky Sall, devant ses amis, faire sienne cette parabole biblique : « vous qui m’appelez saint, qui vous a dit que j’étais un saint ? »


Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès



Vendredi 27 Décembre 2013 - 11:44



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