L’Apr, un boulet pour Macky Sall ?



L’Apr, un boulet pour Macky Sall ?

 
 
Mardi dernier, en fin d’après-midi, les journalistes ont été frappés de stupeur. Un homme, se présentant comme le Conseiller en communication de Youssou Touré, Secrétaire d’Etat à l’Alphabétisation, s'est présenté à eux pour leur annoncer la démission de son patron et une déclaration imminente face à la presse. De partout, les reporters ont accouru, attirés par cette nouvelle des plus bouleversantes. Tout le monde savait que la crise couvait, que le mouvement des enseignants de l’Apr était traversé par des dissensions internes qui menaçaient son unité. Youssou Touré, à son tour, se plaignait en coulisse du peu de considération que le Président de la République accordait aux enseignants de son parti. Du peu de considération, jusqu’à ce qu’un de ses lieutenants, Suzanne Camara, lui aussi formé à l’invective, révèle le détournement presque systématique des cinq millions de francs mensuels que Macky Sall allouait à son organisation. Le malaise était tel que Youssou Touré menaçait de démissionner. Il lui fallait choisir le bon moment pour attirer l’attention et mieux mettre la pression sur son leader qui le snobait. Le référendum était le bon moment. Les journalistes présents ont retenu leur souffle, pris leur mal en patience. Un face-à-face avec Youssou Touré ne pouvait rien avoir d’anodin, de banal. De ses incartades sortaient toujours des grossièretés capables de nourrir la Une des journaux pendant plusieurs semaines. Mais la montagne a accouché d’une souris et son monologue ne l’a pas sauvé du naufrage. Là aussi, le visage tuméfié comme un piètre boxeur défait au lendemain d’un combat de quartier, il prétexte tour à tour l’intervention de la Première Dame, du Premier ministre, de ses amis pour d’abord donner à la presse rendez-vous pour le lendemain, se confondre en excuse avant de leur servir son message retoqué : lui donc, Youssou Touré, simple mortel, a fait du wax-waxeet et en fera encore et encore. Sa tête baissée sous son chandail chiffonné prend une résonnance particulière, dans le contexte actuel. La presse s’indigne de ce volte-face, s’offusque de la présence de la Première Dame au domicile de Monsieur Touré, ajoute ce énième reniement à celui de Monsieur le Président de la République. Du pain béni pour l’opposition : c’est là un mélange détonnant de reniement moral, de gestion financière peu orthodoxe, de pratiques bannies et dernier grief : la place qu’occupe l’épouse du chef de l’Etat dans la gestion du pays. Encore une polémique dont voudrait bien se passer, le Président Sall, occupé à convaincre ses alliés de la pertinence de sa réforme constitutionnelle.
 
Parti de guerroyeurs
Quelques jours avant, une tragédie a été évitée de justesse dans le quartier sensible de Grand-Yoff, fief de l’opposant Khalifa Sall. Abdoulaye Diouf Sarr, maire de Yoff et responsable Apr à Dakar, a commis la maladresse de s’y déployer, sans avertir l’ancien Premier ministre Mimi Touré, maîtresse dans sa base. Ses partisans ont menacé d’y mettre le feu, sous le prétexte qu’il s’agissait d’un affront qu’il fallait punir. Il a fallu toute l’autorité de l’ancien Premier ministre, pour les calmer et éviter ainsi une tragédie qui aurait pu se solder par de nombreux morts.

Ainsi va l’Apr de Macky Sall. Un parti bien singulier : qui réclame un Président de la République, un pouvoir, une majorité à l’Assemblée nationale, alors qu’il n’a jamais investi un seul candidat et ne s’est jamais présenté à une seule élection. Car, faut-il le rappeler, la participation aux élections Locales de 2009 s’est faite sous le label « Dekkal Ngor », alors que Macky Sall a été investi à la Présidentielle de 2012 par la coalition Macky 2012.

Le candidat Sall a été élu par la suite grâce à une mobilisation nationale qui dépasse largement les bases de son parti politique. Mais l’Apr est aujourd’hui aux commandes, menace le Président de la République de ses foudres, va contre ses mots d’ordre, ses directives, positionne même ses candidats contre ceux de son Président. Aujourd’hui, nulle part ne sont vus ou entendus ceux qui se réclament vraiment de son cru : ni Alioune Badara Cissé, ni Mor Ngom, ni Mahmout Saleh. Le Président de la République, encore une fois, s’appuie sur sa coalition, qu’il a su maintenir contre les assauts de son parti.  Les langages sont équivoques,  les modes d’action  diffus, les stratégies confuses. Les conflits internes se déclarent partout, même face à des grands enjeux comme le référendum à venir. Ecartelé entre la gestion des affaires de l’Etat et les urgences politiciennes, le Président Sall fait face à son propre parti, récalcitrant et vindicatif, comme il a su le montrer aux dernières élections locales. Les antagonismes internes s’expriment en plein jour avec des camarades de parti qui se regardent en chiens de faïence, chacun contrôlant l’un et surveillant tout le monde. Même ceux qui se retrouvent dans un même pool d’action ne s’entendent pas, ne se parlent pas et ne se concertent pas pour une harmonisation de l’action politique à mener dans une dynamique unitaire. Le navire amiral, qui devait être à l’avant-garde de toutes les conquêtes, tangue de toute part et inquiète jusques parmi les alliés, eux-mêmes mal en point.

Macky Sall ne manque sans doute pas de courage. Il est combattif et ne cède pas Point besoin de rappeler ses hauts faits d’arme, sa longue tirade contre Idrissa Seck, ses confrontations épiques avec Abdoulaye Wade. Cerné par tous les côtés, il n’avait pas hésité à démissionner de tous ses mandats électifs, ce qui fut en soi un acte de courage et de foi. Face aux dérives de son propre camp, il tape parfois sur la table, hausse le ton, rappelle à l’ordre. Mais son autorité reste inefficace et peu concluante, en raison d’un manque criard de ligne de conduite et de coordination de ce qui se dit et ce qui se fait. Il se trouve désarmé face à son propre parti, n’est jamais à la décision, ne marque jamais son autorité, n’arbitre jamais les conflits. Il donne de son parti l’image d’une armée en déroute, dans laquelle chacun, par un discours volontairement improvisé, une stratégie individuelle mal élaborée, cherche à sauver sa peau avant celle des autres. Chacun se donne le droit et la liberté de s’exprimer, de réagir et d’exécuter un plan d’action en marge du parti. Chaque responsable a son antre de guerriers qui relèvent plus de son obédience politique que de celle du parti.
 
 
APR : un parti kaléidoscopique
L’APR est un condensé de militants et surtout de responsables venus d’horizons divers, ayant des parcours politiques opposés et animés par une vision et des convictions en perpétuelle contradiction. Ces responsables sont d’anciens libéraux, des socialistes, des trotskistes, des communistes, des révolutionnaires, des syndicalistes, d’anciens hauts cadres de la société civile. Les visions politiques, les convictions et les ambitions ne peuvent, ce faisant, être homogènes.

La volonté du Président de la République de voir son parti adopter une même stratégie d’action et  mener, de façon concertée, le combat contre l’adversaire pour le maintien du pouvoir se manifeste chaque jour.  A la fois, le cœur meurtri, la mort dans l’âme et la conscience troublée, il se voit dans l’obligation de taper sur la table pour un rappel à l’ordre. Un parti au pouvoir a besoin d’une autorité qui le régisse. Il n’est pas facile à Macky Sall d’assumer cette charge. Président de la République, chef de l’Etat, il a sur les épaules de lourdes charges à assumer : mener le Sénégal sur l’orbite de l’émergence, faire face aux obstacles visibles et aux infirmités qui surgissent selon les aléas de l’économie mondiale, garantir davantage la présence du Sénégal sur la scène internationale, particulièrement en Afrique et raffermir la sécurité sociale nationale des citoyens. Il n’a pas l’instrument politique pour le faire, la base populaire pour le soutenir, l’instrument politique pour porter ses idées aujourd’hui et demain son héritage.
 
Et si Macky procédait à des réformes ?
A défaut d’être structurée, l’APR aurait dû subir des réformes internes pour une redistribution claire des tâches. Assumer les fonctions d’autorité morale du parti devrait être la seule et unique responsabilité de Macky Sall, pour être la force fédératrice du parti. L’APR est actuellement dans une situation de confusion flagrante. Chacun, en raison de sa part dans l’avènement de Macky Sall à la tête du Sénégal, se donne la liberté et le droit d’agir et de parler de façon unilatérale et cavalière. Cette dispersion de forces crée ainsi un fouillis que l’opposition a bien la présence d’esprit d’exploiter. C’est le cas quand Mame Mbaye Niang, énergique défenseur du Président de la République, se laisse à aller à du « si Macky Sall brigue un troisième mandat, je ne le soutiendrai pas ».

Revoir l’organisation du parti est devenu une impérieuse nécessité; ramener la discipline, définir les normes à respecter et tracer un sillon politique bien agencé, une nécessité. Le Président Sall en aura-t-il le courage et les moyens ?
 
Madior SALLA


Samedi 5 Mars 2016 - 11:00



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