L'Inde malade de son racisme anti-africain

Trois jeunes étudiants d'Afrique de l'ouest ont été les derniers à faire les frais de la montée de xénophobie en Inde. Les incidents racistes visant les Africains se sont multipliés au cours des dernières années. Les autorités indiennes traînent les pieds pour sanctionner les assaillants.



La brutale agression physique de trois jeunes étudiants gabonais et burkinabè dans une station de métro au centre de New Delhi il y a deux semaines a relancé le débat sur le racisme et la xénophobie dont les Africains sont victimes dans le pays de Gandhi et de Nehru.
Paradoxalement, cette agression a eu lieu au moment où le Premier ministre indien se trouvait en visite officielle à Washington, un séjour pendant lequel Narendra Modi s’est rendu au mémorial consacré à Martin Luther King, en compagnie du président Obama. En effet, ce qui s’est passé dans la capitale indienne dimanche 28 septembre n’est pas sans rappeler les moments sombres de l’Amérique sous la férule des lois Jim Crow…
Les trois Africains, âgés entre 20 et 22 ans, ont été pratiquement lynchés par une foule indienne hystérique qui les accusait de harcèlement sexuel dans le métro. Yohan Koumba Daouda, Mapaga Yanis et Guira réfutent l’accusation avec la plus grande véhémence. D’ailleurs aucune femme ne s’est présentée à la police pour porter plainte pour conduite indécente.
« Nous saignions abondamment »
Venus en Inde pour faire des études universitaires (informatique et gestion), le trio vit dans la grande banlieue de Delhi. Ils avaient passé la nuit du samedi chez un ami dans le centre-ville, avant de prendre le métro le lendemain soir pour rentrer chez eux.
Selon le récit des événements que les trois amis ont depuis fait sur la page Facebook de leur université, ils ont eu des échanges vifs avec des passagers du métro qui voulaient les prendre en photo contre leur gré. Les choses en seraient restées là, mais lorsque les trois étudiants sont descendus à la station Rajiv Chowk  pour prendre leur correspondance, ils ont été de nouveau pris à parti par les passagers qui les avaient déjà insultés. Les services de sécurité du métro ont dû intervenir pour séparer les deux groupes avant de les conduire au local de police situé à l’intérieur de la station du métro.
Les vidéos de la scène publiées depuis sur YouTube montrent une foule compacte,  composée essentiellement de jeunes hommes, s'agglutinant devant l’abri en verre de la police. La foule ne tarde pas à prendre le local d’assaut et de s’attaquer aux trois Africains que les agents de sécurité débordés abandonnent alors à leur sort.
Sur YouTube on les voit en train de rigoler, pendant que les coups pleuvaient sur les victimes. « Nous avons été frappés à coup de barres de fer, a écrit Yohan sur sa page Facebook. Ils se sont servis des débris de verre, des chaises pour s’attaquer à nous. Nous saignions abondamment, sans que cela arrête nos assaillants. » La vidéo montre les trois hommes réfugiés sur le toit de l’abri pour échapper à la colère de la foule.
Finalement, ils ont eu la vie sauve grâce à l’arrivée de renforts policiers et à la présence d’esprit de quelques usagers qui se sont interposés entre les assaillants et les victimes. Ces derniers ont fini la nuit à l’hôpital où ils ont été soignés pour des entailles à la tête. L’un d'eux a même dû être opéré au bras.
Racisme et xénophobie
Il y a deux ans, l’Inde a fait les gros titres des journaux dans le monde entier suite à l’agression et au viol d’une brutalité inouïe d’une jeune femme à Delhi dans un bus de nuit. La victime est décédée après avoir souffert le martyre aux mains de ses violeurs.  Ce drame a contribué à une prise de conscience collective de la fragilité de la condition féminine dans ce pays où les mentalités patriarcales continuent de régir la vie sociale. L’attaque barbare qu’ont subie les trois étudiants africains le 28 septembre dernier sera-t-elle l’occasion pour les Indiens de s’interroger sur le racisme qui est profondément ancré dans leur psyché ?
Selon des observateurs, travaillés par des sentiments d'intolérance et de rejet de l'autre, les Indiens vivent mal leur propre diversité. Les populations de type asiatique du nord-est, installées dans les grandes villes du pays en savent quelque chose. Ils sont régulièrement cibles d’agressions en raison de leurs différences physiques et culturelles. Delhi a été récemment le théâtre de plusieurs attaques racistes contre les Indiens en provenance des Etats du Nord-Est.
En début d’année, un jeune de 19 ans a été battu à mort par des commerçants qui se sont moqués de la couleur de ses cheveux et de ses yeux bridés, avant de s’en prendre à lui physiquement. En toute impunité, car les agresseurs de Nido Tania n’ont toujours pas été ni appréhendés, ni jugés.
Attention, images violentes
Les Africains sont les nouvelles cibles du racisme indien. Les actes hostiles à leurs égards se sont multipliés au cours des denières années au fur et à mesure que les Africains sont entrés dans l’espace public indien à la faveur de la mondialisation de l’économie indienne. Plusieurs dizaines de milliers d’Africains ont fait le choix de s’installer en Inde qui pour suivre des études, qui pour travailler dans la restauration ou dans d’autres industries.
Sur les 50 000 étudiants étrangers inscrits officiellement dans les universités et les grandes écoles indiennes, beaucoup sont originaires d’Afrique noire. Leur présence surprend, inquiète nombreux Indiens qui ne sont jamais sortis de chez eux et ont du mal à imaginer que le monde soit habité par des gens si différents d’eux. « Quel ne fut mon embarras, raconte un étudiant noir américain parti visiter le zoo dans une ville de l’Inde profonde, de me retrouver face à une cinquantaine de familles qui me dévisageaient plutôt que les girafes que nous étions venus admirer ! »
Drogués et prostituées
Parfois, la surprise se transforme en hostilité, nourrie de stéréotypes sur les femmes africaines faciles ou sur les Nigérians qui seraient tous des trafiquants de drogues ! L’ambassade du Rwanda à Delhi a demandé à ses ressortissants de faire preuve d’extrême prudence lors de leurs interactions avec les autochtones. Les jeunes expatriées rwandaises sont priées de ne pas se lier d’amitié avec les Indiens, surtout depuis qu’en décembre 2012 une Rwandaise a été victime d’un viol collectif aux abords du campus universitaire de Delhi où elle habitait.
Plus récemment, le racisme a pris une tournure officielle lorsque le ministre de l’intérieur de l’agglomération de Delhi a conduit personnellement une équipe de policiers dans un quartier populaire dans le sud de la ville où se sont établies des familles africaines. Ils ont fait irruption en pleine nuit dans des immeubles qui avaient été dénoncés par les voisins indiens comme deslieux de perdition fréquentés par les drogués et les prostitués noirs. Des incidents racistes touchant des Africains ont également eu lieu à Bombay, à Bangalore, à Goa ainsi que dans d’autres grandes villes.
L’année dernière, la télévision indienne s'est longuement attardée sur  l’histoire tragique de l’étudiant burundais Yannick Nihangaza, venu se spécialiser en informatique dans une université du Punjab, au Nord de l’Inde. Le jeune homme a passé neuf mois dans le coma après s’être fait fracasser la tête par une bande de voyous locaux. Selon le rapport de police que le père de la victime a pu consulter, l’attaque était de nature raciste. Yannick est certes sorti du coma, mais ne pourra plus jamais mener une vie normale.
L’obsession de la peau claire
Les racistes indiens s’en prennent aux Africains à cause de la couleur de leur peau. « C’est la haine de la peau sombre qui est à l’origine du racisme en Inde », explique l’étudiant américain Diepriye Kuku qui n’a pas laissé son expérience aussi mémorable qu'embarrassante au zoo de Luckhnow entamer son intérêt pour la culture indienne.
Il suffit en effet de parcourir les annonces matrimoniales dans les journaux indiens pour s’apercevoir combien la peau claire est valorisée par la société indienne qui a pourtant combattu la domination «blanche». Ce n'est sans doute pas un hasard si les vedettes du Bollywood qui incarnent le modèle de la beauté indienne, sont presque toutes très clair de peau. Interrogez n’importe quel publicitaire indien, il vous dira que la moindre montre ou jean porté par un modèle européen a plus de succès auprès du grand public que s’il était présenté par un mannequin local.
L'Inde est malade de son racisme, a titré la presse indienne au lendemain des événements du 28 septembre. Pour Siddharth Varadarajan, journaliste réputé et bon connaisseur des relations économiques indo-africaines, « le rejet des autres races n'a cessé de s'accroître en Inde, à mesure que le pays s'est enrichi ».
Dans les colonnes de son journal le Times of India, Varadarajan a appelé les autorités indiennes à prendre sans tarder les mesures qui s'imposent pour prévenir de nouveaux actes racistes envers les étrangers, en particulier envers les Africains: « Eduquez, réprimandez, sanctionnez, humiliez, rappelez à l'ordre » les récalcitrants, a-t-il écrit, faisant écho à l'appel lancé dans leurs Notes Verbales (communication diplomatiques entre Etats, ndlr) par les ambassades dont dépendent les trois jeunes Africains, les dernières victimes en date des racistes indiens.
« Nous avons demandé au ministère des Affaires étrangères par note verbale qu'une enquête sérieuse soit menée par la police pour déterminer les motivations des assaillants », explique Henri Igonjo, le premier conseiller de l'Ambassade du Gabon à New Delhi. Le diplomate s'impatiente de ne pas avoir encore reçu de réponse de la part des autorités indiennes.
Pendant ce temps, le trio - Yohan Koumba Daouda, Mapaga Yanis et Guira - reste terré chez lui, dans sa banlieue lointaine. Dans leur détresse, ils ne peuvent s'empêcher de se demander si au moment où l'Inde courtise le continent africain en pleine émergence, les notes verbales sont les seuls atouts que leurs diplomates peuvent faire valoir pour faire entendre leurs voix.

RFI

Dimanche 12 Octobre 2014 - 11:03



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