L'intérêt pour #bringbackourgirls est en train de faiblir. Et c'était prévisible.



La diffusion mondiale de la campagne #BringBackOurGirlsn'est pas sans rappeler  celle de #StopKony, datant de deux ans, et relance le débat  sur l'efficacité du militantisme par voie de hashtag. Le premier clip de Kony 2012, la vidéo la plus virale de l'histoire, et la campagne #StopKony qui s'ensuivit dans les médias et les réseaux sociaux, fut un succès indéniable sur un point: le monde entier connaît désormais les exactions de Kony et de son Armée de Résistance du Seigneur (LRA).

Mais la vidéo, réalisée par l'ONG Invisible Children, suscita aussi des critiques quasi immédiates  à cause de sa présentation factuelle pour le moins tronquée, notamment en termes de géographie et de chronologie, et de son absence de contextualisation sociale, politique ou économique de la violence de Kony.

 
 

Les traces que laissaient ce clip sur le spectateur pouvaient relever d'une vision exagérée de la force et de l'influence réelle de Kony, de la certitude que sa non-arrestation était uniquement liée à la trop faible médiatisation de ses agissements, tout en passant sous silence le fait qu'une intervention aussi internationale que musclée pour le débusquer – à laquelle les États-Unis allaient finalement participer  – ne pouvait que militariser encore un peu plus une région d'ores et déjà instable et soutenir des gouvernements eux aussi responsables de violations des droits de l'homme. 

Une nouvelle étude  portant sur le phénomène Kony 2012, menée par trois chercheurs en psychologie expérimentale, conclut – tristement – que la raison du succès de cette première vidéo réside justement dans sa simplification excessive. Pour reprendre les mots de leurs auteurs – Daniel Sullivan de l'Université d'Arizona, Mark Landau de l'Université du Kansas et Aaron Kay, de l'Université Duke –, «l'identification claire d'un ennemi suscite un mouvement d'indignation morale, qui inspire à son tour un désir d'action et de représailles contre cet ennemi».

L'article cite une interview sur CNN du réalisateur de la vidéo, Jason Russell, d'Invisible Children, pour qui «L'air du temps actuel, que ce soit l'état du monde ou de notre culture, nous pousse à avoir un ennemi, nous en avons besoin. (…) Nous avons besoin de connaître le pire». De fait, la vidéo présente Kony comme un personnage intégralement maléfique et décrit des «problèmes complexes – la guerre civile, une injustice généralisée, les déséquilibres structurels qui rongent l'Afrique Centrale, mais aussi l'Afrique par rapport au reste du monde – en des termes simples, comme s'ils étaient la conséquence des exactions d'un seul homme».

Un mois après cette première vidéo, Invisible Children mettait en ligneKony 2012: Part II – Beyond Famous. En réaction aux critiques suscitées par le premier clip, cette suite était plus nuancée et«introduisait davantage de complexité quant à la situation en Afrique Centrale».

En termes de popularité, ce second clip n'est pas arrivé à la cheville du premier et l'événement «couvrir la nuit», prévu pour les semaines suivantes et au cours duquel des bénévoles étaient censés placarder le visage de Kony dans toutes les villes du monde, a été un beau flop.

Pour les chercheurs, de la même manière que la simplification toute narrative du Kony = ennemi avait suscité une indignation morale généralisée et alimenté le succès viral de la première vidéo, l'intérêt du public commença à s'émousser dès que la complexité de la situation se mit à émerger. (Et le pétage de plombs  de Russell, lui aussi très médiatisé, ne fit rien pour arranger les choses, notamment en termes de crédibilité de la campagne).

Cette hypothèse est testée empiriquement dans l'étude, où des sujets devaient regarder l'une ou l'autre des deux vidéos Kony 2012, tandis que leurs réactions étaient mesurées. Les auteurs observent ainsi que«si l'indignation morale et le désir d'agir augmentent avec le visionnage de Kony 2012 ou de Kony 2012 – Part II, l'ampleur de cet effet est considérablement plus importante chez les participants ayant regardé la première vidéo».

Après la seconde vidéo, les réactions des spectateurs face à des articles critiquant les motivations de la campagne étaient elles aussi plus positives. (J'ai été heureux de voir que le post de blog de Michael Wilkerson, que j'avais repris sur Foreign Policy, et qui fut l'une des premières critiques de Kony 2012 à être publiées sur Internet, faisait partie des documents utilisés dans l'expérience).

«La première vidéo véhiculait un message simple, où Kony était concrètement dépeint en tant qu'ennemi, ce qui augmente radicalement les niveaux d'indignation morale et de détermination à agir, tandis que la seconde vidéo, avec sa mise en perspective plus complexe de la situation, ne réussit pas autant à déjouer les critiques, d'où une augmentation bien moins substantielle de l'indignation morale», écrivent les chercheurs.

Les partisans de ce genre de campagnes arguent souvent qu'elles sont un moyen de se familiariser progressivement avec la complexité des situations réelles. Leurs spectateurs sont «harponnés» par l'indignation morale puis, quand ils en apprennent davantage sur les tenants et les aboutissants de la crise en question, deviennent des citoyens du monde mieux informés et plus actifs.

Malheureusement, c'est l'exact inverse qui ressort de l'étude. L'intérêt du public est manifeste quand on lui présente de bons gros méchants, comme la LRA ou Boko Haram, qu'il faut simplement juguler. Mais quand le public en apprend davantage et commence à comprendre, qu'au fond du fond, le monde est un endroit très complexe, que tuer le monstre sera moins facile que prévu  et que d'autres problématiques, plus importantes, sont à prendre en ligne de compte, au-delà de la simple existence du monstre, l'attention retombe comme un soufflé.  

Et, pendant ce temps là, Kony court toujours, les lycéennes nigérianes ne sont pas rentrées chez elles, et le monde passe tranquillement à autre chose:

Joshua Keating 


slateafrique

Mardi 27 Mai 2014 - 10:04



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