La chèvre sénégalaise de Monsieur Rufin

Ancien ambassadeur de France au Sénégal, Jean-Christophe Rufin aime Dakar et se pique d'abondants commentaires sur Abdoulaye et Karim Wade. Trop, pour le journaliste-écrivain Cheikh Diallo.



La chèvre sénégalaise de Monsieur Rufin
«Lorsque la chèvre est présente, il est inutile de bêler à sa place.»
Proverbe sénégalais.


Inhabituellement Sénégalais et nerveusement Français, Jean-Christophe Rufin a provisoirement été aimé à Dakar. Médecin sans blouse, romancier à succès, politologue sans dignité conceptuelle, diplomate rentré, académicien babillard, ce causeur éblouissant et charmant est un dandy de la plume qui entretient des fidélités multiples avec la France, l’Ethiopie et le Sénégal. Il est parfaitement vrai que l’ancien ambassadeur de Nicolas Sarkozy auprès de Me Abdoulaye Wade, pistonné par Bernard Kouchner, son complice des années romantiques de l’humanitaire, a également aimé le Sénégal d’une furieuse tendresse.

Ce spécialiste de la bravade diplomatique a nourri pour Dakar un amour sincère mais précaire, furtif mais jouissif, drôle mais cruel. Sans le savoir, en trois années (2007 à 2010) de diplomatie littéraire, Monsieur Rufin a développé des défauts mignons et des gros caprices qui caractérisent les «enfants gâtés» de la démocratie sénégalaise. Insupportable mais indispensable sur le Sénégal, hâbleur et bonimenteur sur les Sénégalais, mauvais perdant sur l’Elysée et bon gagnant sur le Quai d’Orsay, ronchon et grognon sur Wade père et fils, ce personnage romanesque aura eu beaucoup de gueule sur un cœur d’or. Prototype de «l’ami excessif», il a agacé les uns et a plu aux autres, à Dakar et à Paris.

Joyeux globe-trotter et écrivain attachant, Rufin a roulé sa bosse au Brésil, au Nicaragua, en Afghanistan, aux Philippines, dans les Balkans, en Ethiopie et au Sénégal. Il est en train de faire de sa vie un roman. Expert dans l’art de se faire aimer de la presse dakaroise et sûr de son érudition impeccable sur le pays de la Téranga (hospitalité en wolof), le neurologue français comptabilise depuis bientôt douze mois une trentaine de sorties fracassantes et autant d’acharnements thérapeutiques sur deux prodigieux «clients» de son cabinet médical.

Croyez-vous que ses centres d’intérêt soient la France, les Français, la culture française dans le monde, le déchaînement des extrémismes, l’intolérance religieuse, le printemps arabe, l’Afrique dans les échanges mondiaux, la lutte contre la pauvreté, l’environnement, le nucléaire civil, les catastrophes naturelles ou encore la lutte contre les grandes pandémies? Oh que non! Il a plus que le diagnostic d’Alain Minc, de Jacques Attali et de Bernard-Henri Lévy et plus que l’expertise d’André Levin, de Bruno Joubert et d’André Parant. C’est, à la limite, infériorisant de solliciter ce toubib à l’effet de prescrire une si p’tite ordonnance. On ne demande pas à un amateur du désastre ce qu’il préconise, on s’en tient à sa capacité d’indignation.

Voyez-vous l’heureuse formule de Nietzsche: «Nul ne ment autant qu’un homme indigné.»

Wade en cœur de cible

Croyez-vous enfin qu’il maîtrise donc la grammaire des mutations politiques au Sénégal? Que nenni! «Le médecin du Sénégal», tout près de la dépression professionnelle, s’abandonne dans un état d’ébriété médiatique; il n’aime rien tant qu’évoquer deux cas afin de mieux parler de sa personne. Le cœur de sa cible s’appelle Wade. L’un, Abdoulaye, est président de la République et l’autre, Karim, son fils, est ministre de la Coopération internationale, des Infrastructures, des Transports aériens et de l’Energie. Depuis qu’il a été viré, Rufin sature sur les deux personnages. Son empire médiatique sera en déclin le jour où il ne balancera plus sur le Sénégal. Dakar est une ville chère à son cœur; c’est aussi le siège de ses frustrations les plus intimes et les plus légitimes.

Les jours pairs, Wade trouve grâce aux yeux de l’auteur de Katiba: «C’est un homme politique qui sait capter la force et l’opinion d’un peuple et les traduire dans des actes et des décisions.» Quelques semaines plus tard, l’auteur de l’Abyssin rajoute une couche: «J’ai une admiration pour l’homme politique qu’est Abdoulaye Wade, qui, incontestablement, sait être en phase avec les écoutes de son pays. C’est un homme qui, je crois, au terme de ses deux mandats, va laisser un bilan important.» Quand on a tenu de tels propos, il est difficile d’en dire mieux.

Les jours impairs, l’auteur de Rouge Brésil perçoit chez Wade «une tendance lourde à faire des dépenses somptuaires, totalement déconnectées des besoins du pays», telles que le Festival mondial des Arts nègres, le Grand Théâtre, le Monument de la renaissance africaine. Pour sûr, si Rufin avait appartenu à la galaxie de l’écriture au moment de la construction de la Tour Eiffel, il aurait signé tout de go la pétition d’artistes comme Maupassant, Victorien Sardou et Charles Gounod, entre autres, qui s’opposaient à son érection. Ils trouvaient qu’elle était d’une «laideur absolue», en plus d’être «vertigineusement ridicule». Ces illustres disparus, revenus sur terre, auraient parlé, à propos d’elle, de «laideur sublime».Gustave Eiffel a imaginé le projet, a tracé les plans définitifs et a construit la tour la plus haute du monde. Si le président Sadi Carnot écoutait Dr Rufin, il n’y aurait pas de tour, «"ces" dépenses somptuaires» ne rapporteraient pas à la France plus de 250 millions de visiteurs. Dans quelques décennies, Dieu voulant, se peut-il que le Monument de la renaissance africaine et le Grand Théâtre (compris dans les sept merveilles), soient des pivots essentiels du tourisme africain!

Quant à Karim Wade, Rufin-chef-d’opposition-sénégalaise, attend les week-end pour répandre sur lui un stock d’idées reçues. Son handicap et son avantage: être «fils de». Après avoir raconté dans les dîners en ville, avec une certitude mathématique, que Wade s’apprête à transmettre le pouvoir à son fils, quelques mois plus tard, l’auteur des Causes perdues recadre ses propres dires: «Le fils du président Abdoulaye Wade a tiré des conclusions sans attendre que les gens descendent dans la rue pour demander sa tête. Beaucoup disent que Karim a décroché, d’une certaine façon.» Mais avant cela, Karim Wade a vigoureusement démenti ce mensonge national entretenu par l’opposition et une partie de la presse. Déjà en juillet 2010 à Paris, il affirmait d’une voix imparable:

«Au Sénégal, le pouvoir ne se transmet pas de père en fils. C’est une insulte faite aux Sénégalais que de parler de projet de dévolution monarchique du pouvoir. Au Sénégal, comme aux Etats-Unis, ou en France, le pouvoir ne s’hérite pas, il se mérite.»

Vanité ou humilité

Pris à son propre jeu, l’auteur du Piège humanitaire prophétise alors une triste fin des Wade. Pour lui, une contagion du printemps arabe est bien possible en Afrique subsaharienne. «Au Sénégal, oui, mais les Sénégalais ne livrent pas les combats perdus.» Vous y comprenez quelque chose? Dans la même veine, il martèle avec un aplomb considérable: «Une explosion sociale à la tunisienne sur fond de coupures d’électricité n’est, peut-être, pas à exclure.» A neuf mois de l’élection présidentielle, les Sénégalais, qui votent depuis le XIXe siècle, ont appris à faire la révolution dans l’urne plutôt que par les armes. Presqu’ivre d’aigreur et noir d’amertume à propos de Karim et de Wade, sa vanité sera toujours excessive, son attitude extraordinairement enfantine, son absence de recul pathologique.

Pourtant, il arrive à l’auteur d'Un Léopard sur le garot d’avoir un sursaut d’humilité: «Plus on avance, on se rend compte qu’on n’a pas compris, rien compris ou, en tout cas, beaucoup à apprendre parce que le Sénégal révèle sa complexité.» Alors lorsqu’il délibérera avec sa propre conscience, (J-C?) Rufin pourra méditer sur un autre proverbe sénégalais: «Si tu incendies et la brousse et la plaine, où iras-tu habiter?» Au rythme où va Jean-Christophe, un jour Rufin sera emporté par ce même rythme.

Slateafrique

Jeudi 5 Mai 2011 - 10:47



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