La problématique de la légalisation de l’avortement au Sénégal: le point de vue d’un médecin

Il apparait de plus en plus clair et évident, que le combat mené depuis maintenant quelques années, par des ONG et autres organisations de la société civile, en vue de légaliser l’avortement au Sénégal, arrive à son point d’achèvement. L’Assemblée Nationale, chevillée au corps par tout un mouvement pro‐avortement, est prête à recevoir et étudier une telle loi. Il se susurre même, que beaucoup de députés sont prêts aujourd’hui à voter la loi autorisant l’avortement. La sensibilité du sujet dans notre pays commande que s’ouvre un débat inclusif, lucide et constructif, tenant compte de nos réalités sociales, culturelles et religieuses.



La problématique de la légalisation de l’avortement au Sénégal: le point de vue d’un médecin
La constitution de notre pays en son article 7 dit ceci : “ la personne humaine est sacrée. Elle est inviolable. L’état a l’obligation de la respecter et de la protéger. Tout individu a droit à la vie, à la liberté, à la sécurité, au libre développement de sa personnalité, à l’intégrité corporelle, notamment à la protection contre toutes mutilations physiques.” Il ne fait donc aucun doute, que notre République consacre la sacralité de la vie et de toute vie. Celle-ci, dont le début est daté à partir de la conception, est un long processus fait de multiples mouvements et séquences, chacun aussi important l’un que l’autre. Dès la rencontre entre les gamètes mâles et femelles, rencontre qui n’est jamais fortuite, il n’y a plus de discontinuité entre cet instant premier de la fécondation et ce que chacun d’entre nous est devenu à ce jour. En d’autres termes, si ce processus avait été interrompu pour chacun d’entre nous par des parents irresponsables, l’humanité serait aujourd’hui dégarnie. C’est pourquoi aussi, toute atteinte à un embryon quel que soit son âge de gestation demeure une atteinte envers un être humain et contre l’humanité touteentière.
                                                                                              
Examinons maintenant les arguments des militants pour le droit à l’avortement. Leur premier argument est qu’il y aurait au Sénégal entre 8 et 13% des décès maternels qui seraient liés à des avortements clandestins. La “générosité de cœur” voudrait qu’en légalisant l’avortement, on sauverait par ricochet autant de vies maternelles. De même, suivant le même argumentaire, le nombre de cas d’infanticides serait directement lié à la rigueur de la loi qui réprime l’avortement au Sénégal et donc, permettre le meurtre d’enfants à naitre, pourrait réduire le nombre d’enfants nés et ensuite étouffés ou jetésdans des fosses septiques.
 
En analysant les déterminants de ce raisonnement, on ne peut pas ne pas s’interroger sur les biais qui entachent les études qui les sous‐tendent. Il est évident que le caractère tabou de la pratique ne milite pas en faveur de l’objectivité des études menées sur le sujet. Mais ce qui est constant, c’est qu’en scrutant les comptes rendus d’audiences des Assises, ainsi que les chroniques fait‐divers des journaux, nous nous rendons bien compte que la plupart des cas d’infanticides au Sénégal provient en général des milieux les plus défavorisés. Ce sont des femmes le plus souvent analphabètes, issues de milieux pauvres, n’ayant pas accès à la bonne éducation préventive. Que l’avortement soit légalisé ou pas, ne changera pas grand-chose à l’attitude de ces femmes. Elles préféreront toujours se cacher pour avorter dans les mêmes conditions, qui garantissent pour la plupart un anonymat total. Reconnaissons que même en cas de légalisation de l’avortement, l’accès aux hôpitaux sera toujours réglementé et la traçabilité des actes médicaux fera que la plupart de celles qui se cachent, auront toujours les mêmes raisons de continuer à le faire.
 
Un autre cheval de bataille des partisans de la légalisation de l’avortement est, la ratification par le Sénégal du protocole de Maputo en son article 14 (2003), qui obligerait notre pays à autoriser l’avortement pour les femmes victimes de viol et d’inceste ou dont la vie serait menacée du fait de la grossesse qu’elles portent. Il faut accepter, qu’ouvrir une telle brèche, risque de voir s’y engouffrer toutes les dérives possibles et imaginables. Le premier écueil à l’application d’une telle loi serait la difficulté qu’il pourrait y avoir à établir le diagnostic d’un viol ou d’un inceste. En effet dans la plupart des cas un test d’ADN pourrait être nécessaire et sa réalisation impossible à l’heure actuelle au Sénégal. Comment dès lors confondre un imposteur, qui parce que voulant avorter librement, se mettrait à inventer un viol ou un inceste? Et que dire des probables batailles d’experts autour de la reconnaissance ou non d’une paternité, pouvant durer plusieurs mois, parfois même, non vidées après la naissance de l’enfant. Par ailleurs, il serait immoral de rendre le fœtus issu d’un viol, responsable du crime commis par son géniteur violeur. Le ridicule ne tuant pas, comment justifier que pris et reconnu coupable, le violeur ne puisse écoper au maximum que de dix ans de prison, alors que, l’innocent produit de son crime, victime lui aussi plus que tout, va êtreaspiré et proprement éliminé.
 
Il semble que parfois, le plaidoyer pour la reconnaissance du droit de tuer un embryon ou un fœtus en cas de viol ou d’inceste, n’est qu’un prétexte pour promouvoir la légalisation à grande échelle de l’avortement. Il serait alors légitime de parler d’escroquerie intellectuelle. Car comment comprendre que toutes ces organisations ne mettent pas autant de hargne à combattre le viol et l’inceste qu’à revendiquer le droit d’avorter? Pourquoi autant d’inaction vis à vis du viol et de l’inceste si tant est que le sort de ces pauvres victimes puisse intéresser véritablement tous ceux qui aujourd’hui se sont jetés dans la bataille pro‐avortement? Au lieu de lutter pour renforcer la législation, sur le viol et l’inceste, on veut mettre toute son énergie pour faciliter le massacre d’innocentes vies. En plus, tous les cas de viol ou d’inceste ne se terminent pas forcément par une grossesse. Des études ont même montré la faible prévalence de cas de grossesse post viol. Comment peut‐on proposer alors, une loi sur la base de cas particuliers? Le propre d’une loi n’est‐il pas d’avoir un caractère général et impersonnel? Quand une personnalité de la société civile sénégalaise va jusqu’à affirmer que “ l’avortement est un besoin au Sénégal”, il nous faut sérieusement nous poser desquestions quant à l’avenir de notre société.
 
Et les motifs d’inquiétude sont d’autant plus grands que de la bouche même de la présidente de la commission santé à l’assemblée nationale , il est ressorti un argument que les mouvements pro‐avortement avait brandi en occident pour convaincre les femmes de se jeter à corps perdu dans la bataille pour faire reconnaitre le droit d’avorter : le droit inaliénable de la femme de disposer comme bon lui semble de son propre corps. Mais, est‐ce que disposer comme nous voulons de notre corps, doit nous autoriser à détruire la vie de quelqu’un d’autre? Est‐ce que disposer de son propre corps, doit nous dédouaner de la responsabilité que nous avons, de contrôler notresexualité?
 
Avant d’avancer dans le débat, il serait nécessaire de clarifier un terme qu’on a voulu sortir de son contexte, pour mieux rendre flou la notion d’avortement thérapeutique. Lorsque volontairement on parle d’avortement médicalisé, il ne s’agit nullement de ce que la loi qualifie d’avortement thérapeutique ou d’interruption médicale de la grossesse (IMG). Un avortement peut être à la fois médicalisé et illégal, alors que l’interruption médicale de grossesse est toujours encadrée par la loi, lorsque trois médecins dont le médecin traitant, auront de concert, constaté que la vie de la mère est menacée par la poursuite de la grossesse. Le terme « médicalisé », qualifie quant à lui, l’acte d’avorter fait dans les meilleures conditions de technicité et d’hygiène, de préférence par un médecin.
 
Or le sacerdoce d’un médecin est centré sur une mission unique et exaltante : maintenir et préserver la vie à tout prix. Dans notre métier nos cibles sont la souffrance et la mort que nous combattons avec la dernière énergie. Un médecin ne peut pas dès lors militer pour une culture de mort. Il y a quelques décennies, quand la promotion de l’avortement était en vogue dans beaucoup de pays d’occident, les moyens modernes d’exploration de la vie in‐utero n’étaient pas aussi développés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Beaucoup de nos confrères à l’époque n’appréhendaient pas l’horreur que pouvait constituer l’avortement. La plupart d’entre eux avait simplement l’impression d’aspirer “ un amas de cellules” comme on disait à l’époque. Aujourd’hui avec l’avènement de la fœtoscopie et de l’échographie en quatre dimensions, on voit clairement la forme humaine qui sourit ou se crispe en fonction de l’ambiance rassurante ou hostile du moment. Au vu de cela beaucoup de praticiens ont fait valoir la clause de l’objection de conscience pour refuser de pratiquer l’avortement. Cette dynamique qui a conduit en Europe à la fermeture de beaucoup de centres d’IVG, se pérennise aujourd’hui à travers de nouvelles générations de médecins qui ont en aversion cette pratique plus que meurtrière. Quand on voit et qu’on comprend que la vie humaine, quelle que soit sa forme, est un processus dynamique qui se poursuit de la fécondation à la mort, on mesure alors pourquoi de moins en moins de médecins pratiquent l’avortement. Un collègue a rapporté un faitinsolite qu’il a vécu ; ayant réalisé un avortement chez une dame et alors qu’il la revoyait un contrôle, une dizaine de jour après l’acte, il se surprit à lui demander si elle n’éprouvait pas de remords à la suite de ce qui s’était passé. La réponse de la dame le fit geler; il s’entendit dire :” Mais Docteur, c’est vous qui avez pratiqué l’acte! Il venait de réaliser l’étendue de sa responsabilité.
 
Une société humaine évolue immanquablement avec le temps. Par moment des mutations sont nécessaires, parfois même obligatoires. Par contre il y a des valeurs fondatrices qu’il est difficile de changer au risque de voir s’écrouler l’édifice. Lorsque le caractère sacré de la vie est remis en cause, lorsque le plus fort ne protège pas le plus faible, quand la notion de paternité ou de maternité responsables n’a plus de sens, alors la loi de la jungle s’applique à tous. Vous commencez par accepter le fait de tuer des embryons, puis des fœtus, ensuite des nouveau‐nés enfin des adultes, en fonction de vos intérêts du moment. Nous devons refuser d’importer les tares des autres. Aujourd’hui des pays cherchent à se repeupler parce qu’à un moment ils ont permis l’inconcevable : le génocide de milliard de fœtus.
 
Il me reste à lancer un appel, d’abord à tous mes collègues médecins: refusons de pratiquer la sale besogne. Nous avons été formés pour combattre la souffrance etmagnifier la vie non pour donner la mort.
 
Aux militants de la cause pro‐avortement, luttons ensemble pour qu’aucune femme ne soit plus violée dans ce pays. Luttons pour que les nouveau‐nés dont personne ne veut, trouvent des refuges sécurisés, auprès de foyers sans enfants qui voudraient bien les adopter ou auprès d’orphelinats que tout le monde s’engagerait à soutenir.
 
A nos gouvernants et surtout aux représentants du peuple, soyez à la hauteur de la confiance en vous placée. Ce sont des Sénégalais qui vous ont fait confiance et c’est selon leur sensibilité que doit être administré leur vécu. Ne pas le comprendre, c’est s’exposer à un juste retour de bâton.
 
Docteur Jean Francois Diene
Médecin
 


Vendredi 23 Octobre 2015 - 11:24



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