Le climat de violences en Ethiopie fait douter les investisseurs

Le café que les femmes grillent commence à sérieusement enfumer la petite pièce fermée, mais Falmata* n’en a cure. Il a beaucoup à dire : les jeunes tombés sous les balles de la police ou de l’armée, les terres accaparées pour y construire des usines ou des immeubles dans lesquels il ne mettra jamais les pieds, les votes confisqués lors des dernières élections nationales en 2015. Et, surtout, la corruption. « Tout ce qu’on demande, c’est la liberté », répète le jeune ingénieur, sans laisser ses deux amis en placer une. Falmata poursuit. Il a le temps, aucun client ne viendra le déranger aujourd’hui.



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Dehors, la rue est calme. Depuis trois jours, Burayu, un bourg à une dizaine de kilomètres à l’ouest d’Addis-Abeba, se cache derrière les devantures fermées de ses échoppes. Aucun chauffeur de bus ne veut se risquer sur la route et la plupart des gens refusent de s’exprimer. Même les bouchers sont restés chez eux. Jamais Burayu, où la viande est moins chère que dans la capitale, n’a été aussi calme à la veille du Nouvel An éthiopien, ce dimanche 11 septembre, et de la fête musulmane de l’Aïd Al-Adha, le lendemain.
« Partage des richesses »
 
Ce matin, certains magasins ont rouvert : la police est passée plus tôt les menacer de mettre fin à cette grève du commerce. La région Oromia, la plus vaste du pays et terre du tiers de la population éthiopienne, veut prendre le gouvernement central au portefeuille. Etrangler sa croissance économique tant célébrée à la télévision nationale : 10 % entre 2003 et 2014, ce n’est pas rien. « Le développement, c’est bien, admet Falmata, mais pour ce qui est du partage des richesses, c’est injuste. »
Depuis près d’un an, l’Ethiopie tremble. Dans les campagnes, mais aussi les grandes villes Oromo, les manifestations se succèdent, souvent réprimées à balles réelles par les forces de l’ordre. En août, la région Amhara, dans le nord s’est enflammée à son tour, pour une affaire de district situé dans la région voisine que les Amhara aimeraient voir revenir dans leur giron. Le premier ministre a envoyé l’armée. D’après Human Rights Watch, qui n’a aucun correspondant en Ethiopie, la répression des manifestations aurait déjà causé la mort de 500 personnes et l’emprisonnement de milliers d’autres.
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Le 5 septembre, l’ambassadrice des Etats-Unis auprès des Nations unies, Samantha Power, s’est inquiétée de « l’usage excessif de la force » par les autorités éthiopiennes. Quelques jours plus tôt, la présidente de la Commission de l’Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma publiait un communiqué dans lequel elle appelait timidement « au dialogue ».
Ces déclarations suivaient un événement marquant. Le 29 août, aux environs de Bahir Dar, la capitale Amhara, la foule s’en est pris à un symbole de la « renaissance » éthiopienne : les investissements étrangers. Sept fermes horticoles – néerlandaises, italienne, israélienne, belge et indienne – ont été attaquées. Celle de la multinationale Esmeralda Farms, basée aux Pays-Bas, est « partie en fumée », d’après un communiqué de l’entreprise, qui y avait investi 10 millions d’euros. Le 6 septembre, Esmeralda Farms annonçait son retrait de l’Ethiopie. « C’était le pays le plus stable d’Afrique », conclut le communiqué.
Annulation sur annulation
 
C’était ? Addis-Abeba a pourtant tout misé sur sa stabilité, au cœur d’une corne de l’Afrique minée par des conflits armés, pour s’assurer le soutien des Occidentaux et attirer les investisseurs. Le discours se fissure au fil des troubles que connaît le pays. Avec des conséquences directes : les professionnels du tourisme enregistrent annulation sur annulation, les entreprises étrangères présentes en Ethiopie restent prudentes, celles qui s’y intéressent patientent. Les ambassades relaient le message aux autorités éthiopiennes, conscientes du problème mais, pour l’heure, plutôt enclines à mater les mécontents. Un Européen travaillant pour une ferme horticole tranche : « Si c’était à refaire, je ne viendrais pas. » Maintes fois sollicitée pour une interview, l’Ethiopian Investment Commission, qui accueille les investisseurs étrangers, louvoie. Le modèle de développement éthiopien, dirigiste et centralisé, a-t-il atteint ses limites ?
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Négatif, répond Harry Verhoven, de l’université de Georgetown (Washington D. C.). D’abord parce que la venue des investisseurs étrangers est la conséquence de la croissance plus que son moteur. Ensuite parce que « beaucoup d’Amhara et d’Oromo, qui peuvent avoir de la sympathie pour les griefs des manifestants, ont trop à perdre économiquement » pour laisser le pays s’enfoncer dans le chaos, argumente le chercheur. Et puis la coalition au pouvoir, le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF), a encore une marge de manœuvre : « Le parti peut encore mener des réformes. Il sera inévitable pour le gouvernement de sacrifier un certain nombre de personnalités haut placées, analyse Harry Verhoven. Ce sera embarrassant, douloureux et difficile mais, pour apaiser le public et donner un exemple au sein de la hiérarchie bureaucratique, il faudra se séparer de ceux qui se sont ouvertement mouillés dans la corruption et ont manipulé le système. »
Profondes réformes
 
Les réformes devront être profondes. Malgré son image de champion de la croissance africaine, l’Ethiopie occupe le bas du classement des pays où il fait bon investir : 146e sur 185, d’après l’index Doing Business de la Banque mondiale. Le pays dégringole au 176e rang lorsqu’il s’agit d’y lancer une affaire. A bien des égards, l’Ethiopie fait mieux que beaucoup de pays d’Afrique sub-saharienne, mais sa bureaucratie peut en effrayer plus d’un.
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Son système bancaire aussi, avec sa gestion arbitraire des réserves nationales en devises étrangères. Un grossiste témoigne : « Pour avoir des dollars qui me permettraient d’importer, je dois attendre que mon nom remonte sur la liste des demandeurs de la Banque centrale. Mais la priorité est donnée à certaines industries, aux importateurs de ciment par exemple. » Lui n’a rien importé depuis des mois.
Dans son dernier rapport, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une croissance économique éthiopienne à 4,5 % cette année, moitié moins qu’en 2015. La sécheresse causée par le phénomène météorologique El Nino y est pour beaucoup. La Banque mondiale se montre quant à elle plus confiante avec une prévision de croissance de 7,1 %. Des chiffres qui, pour beaucoup d’Ethiopiens, ont bien peu de valeur.


Source: lemonde.fr 


Mercredi 14 Septembre 2016 - 10:45



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