Le général Bruno Clément-Bollée sur RFI: «Remotiver l'armée malienne autour de son projet national»

Au Mali, loin des projecteurs, l'armée se reconstruit progressivement, avec l'aide de quelque 500 formateurs européens venus de 22 pays différents. Six mois après le lancement du programme, où en est-on ? Le général français Bruno Clément-Bollée est l'un des maîtres d'oeuvre de ce projet. Il ne s'exprime généralement pas publiquement. Mais ce 1er août, après 40 ans de carrière dans l'armée française, il quitte la Direction de coopération de sécurité et de défense (DCSD) au ministère des Affaires étrangères. Il se confie au micro de Christophe Boisbouvier.



L’armée malienne au défilé du 14-Juillet à Paris
L’armée malienne au défilé du 14-Juillet à Paris
Six mois après son lancement, où en est la mission de formation donnée par les militaires européens au Mali ?
Pour cette mission, le premier bataillon a été formé et même engagé comme vous avez pu le suivre.
Combien d’hommes cela représente-il?
850. Le deuxième est en cours de formation. Il est prévu la formation de quatre bataillons dans cette première mission EUTM-Mali (Mission de l'Union européenne de formation de l'armée malienne) et les instructeurs européens font leur travail conformément à ce qui était prévu.
Cette mission doit s’achever début 2014. Est-ce qu’il ne faudra pas la prolonger ?
La réflexion est en cours effectivement. Ça marche bien. Quatre bataillons doivent être formés pour cette future armée malienne. Pourquoi pas quatre de plus. La réflexion est en cours.
Dans l’armée malienne, les gens ne se croyaient pas capables de vaincre, dit votre collègue français qui a lancé cette mission, le général Lecointre. Est-ce que vous confirmez ?
Ce qu’il voulait dire par là, c’est qu'au-delà des savoir-faire techniques qu’il faut se réapproprier, une bonne armée, c’est une armée qui a du moral, qui a retrouvé son unité, qui a retrouvé des chefs qui savent parler, etc… Au-delà du travail technique que fait l’EUTM-Mali, il y a aussi ce travail qu’a fait le général Lecointre avec ses instructeurs qui est de remotiver cette armée autour de son projet national.
On sait que cette armée est traversée par de graves divisions, on l’a vu lors du putsch de mars 2012. Que faire de la junte du camp militaire de Kati près de Bamako ?
C’est très difficile de répondre. C’est aux Maliens de répondre à cela. Ce qu’il faut au Mali réunifié, après le succès de ces élections, c'est assurer un seul et unique outil de sécurité et défense au service du pays.
Avec l’arrivée d’un nouveau chef d’Etat légitime ?
Avec l’arrivée d’un nouveau chef d’Etat issu des urnes, qui aura la légitimité des urnes, qui garantira que le projet national au plan de sa légitimité soit bien là.
Est-ce que c’est vraiment la première mission internationale pour former l’armée malienne ? Est-ce qu’il n’y a pas eu par exemple dans le passé la mission Flintlock menée par les Américains ?
Par le passé, d’autres pays ont aidé l’armée malienne, à commencer par nous. Le dispositif de coopération de sécurité et de défense que nous avions avec ce pays, c’est une action au profit de l’armée malienne. D’autres pays, comme les Etats-Unis, ont des programmes également centrés sur l’insécurité et l’aide, l’outil de sécurité de défense des pays. Flintlock est un des programmes, comme le programme Acri [Renforcement des capacités de maintien de la paix, ndlr], comme le programme Acota actuel [Contingent africain d'opérations d'entraînement et d'assistance], comme le programme Recamp [Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix]. Ce sont des outils qui permettent d’aider, des outils de sécurité et de défense.
Au vu de l’effondrement de l’armée malienne l’année dernière, on a le sentiment que tous ces programmes ont échoué. Pourquoi le programme EUTM pourrait réussir ?
Ces programmes ont échoué, il faut se poser la question effectivement. Régulièrement, on nous pose la question de savoir pourquoi, malgré cette aide que nous faisons depuis une cinquantaine d’années, ces outils de sécurité et de défense de temps en temps s’effondrent. La souveraineté des pays peut expliquer aussi pas mal de choses. En particulier, la souveraineté des pays en matière de gestion des ressources humaines : qu’est-ce qu’on fait des chefs ? Qui sont les chefs ? Comment on les place ? Comment on les forme ? Est-ce qu’ils sont bien utilisés ? Est-ce qu’ils proviennent de toutes les composantes du pays ou seulement d’une région ? La souveraineté empêche parfois ce qu’on pourrait appeler nous l’efficacité d’un outil de sécurité et de défense.
Ce qui veut dire que, sous les régimes précédents au Mali, ce n’était pas toujours les meilleurs officiers qui étaient nommés à la tête des troupes ?
Disons que les nominations ne se faisaient pas forcément au mérite des personnels et officiers.
Cela pouvait se faire sur la base du clanisme ou du copinage ?
Cela pouvait se faire sous d’autres formes, avec d’autres clés.
Pour l’instant, l’Afrique n’est pas en mesure d’assurer sa sécurité face à des groupes armés très déterminés comme al-Qaïda au Maghreb islamique. Quelle est la solution ?
D’abord, il ne faut pas aller trop vite en disant que l’Afrique n’est pas en mesure d’assurer sa sécurité. Ce grand projet des Forces africaines en attente (FAA) n’a que dix ans. En dix ans, alors qu’on est parti de rien, regardez quand même où on en est arrivé. Toutes les sous-régions aujourd’hui ont absorbé une dimension sécuritaire avec une composante d’état-major, avec un projet de montée en puissance de brigades sous-régionales, et au niveau de l’Union africaine, il est sûr qu’il faut plus de dix ans pour former ça. Regardez combien de temps il nous faut pour faire l’Europe de la défense. J’observe quand même que depuis dix ans, il y a des progrès sensibles qui ont été faits en termes de rapprochement, en termes de mélange des forces, en termes même d’intervention. Regardez ce qui a été fait récemment en Guinée-Bissau : l’envoi d’une force interafricaine. Ce n’est pas rien tout ça. Mais c’est vrai que cette force africaine en attente boite un peu dans le sens de la réaction immédiate.
On l’a bien vu le 11 janvier quand les jihadistes ont attaqué et tenté de prendre Bamako. Si les Français n’étaient pas intervenus, Bamako était prise ?
Bien sûr. Et donc cet outil de réaction immédiate, ce n’est pas une substitution de la Force africaine en attente, c’est un outil complémentaire. C’est un défi nouveau que l’Afrique s’est lancée avec quand même une difficulté à résoudre supplémentaire au plan politique : comment se décide l’affaire? On le voit bien avec le Mali, on voit avec la Mauritanie, avec le Tchad, on voit que d’autres pays peuvent être intéressés par cette affaire-là.
Des pays qui ne sont pas membres de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) ?
Par exemple la Cédéao. Et c’est même trois sous-régions qui sont concernées : pour la Mauritanie, c’est l’Union du Maghreb arabe (UMA) ; pour le Tchad c’est la CEEAC [Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale]. Et donc qui coordonne ? Il y a non seulement le défi technique, mais il y a aussi et surtout le défi politique de savoir comment on emploie cet outil de réaction immédiate.

Source : Rfi.fr

Dépéche

Jeudi 1 Août 2013 - 12:50



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