Le président Macky Sall à la COP 21: "Le pollueur doit payer"



Le président Macky Sall à la COP 21: "Le pollueur doit payer"
Helene Alex : Monsieur le président Macky Sall merci d’avoir accordé cette interview à la BBC. Il semble que la COP21, c'est celle des pays pauvres et de l'Afrique, qu’en pensez-vous ?
Macky Sall : Les pays pauvres et l'Afrique attendent beaucoup de cette COP21. Premièrement, car ce sont des pays pleinement engagés dans l'adaptation. Ce sont des pays qui, sans être des pollueurs, subissent très gravement les effets du changement climatique, en particulier l'Afrique, sa zone côtière, ses forêts, la désertification et l'alternance de sècheresses et d'inondations. Nous sommes de grandes victimes des changements climatiques. Il est donc normal que les Africains attendent beaucoup de cette COP21 et d'un accord contraignant, ils veulent que le principe du pollueur-payeur et que l'alimentation du fond commun soient respectés.


Helene Alex : C'est ce que disent de nombreux chefs d'états, y compris les chefs d'Etat occidentaux, y compris l'Union européenne et les Nations-Unis elles-mêmes. Mais est-ce que ce n'est pas un moyen pour l'Afrique de se « laver les mains » de ce problème, en laissant justement le pollueur payer ?

Macky Sall : Nous, nous faisons un plaidoyer.
C'est vrai que tout le monde embouche la même trompette, mais au-delà des discours il faut des actes concrets. Par exemple, sur le Fond Vert Climat, nous voulons d'abord une action concrète sur l'énergie.
Nous pouvons rattraper le « gap » énergétique du continent grâce au développement spectaculaire des énergies renouvelables, du solaire en particulier. Ça ne coûte pas cher et c'est rapide à mettre en œuvre. Nous pensons également qu'avec 5 à 10 milliards de dollars par an pour démarrer, avec un fond où les actions seront coordonnées, les mécanismes harmonisés et les procédures allégées, on pourra passer à la réalisation de l'énergie pour tous, en Afrique en particulier.

Helene Alex : Est-il possible que l'Afrique fasse entendre une seule et même voix, vu la diversité du continent et de ses régimes politiques ?
Macky Sall : L'Afrique est tout à fait ensemble dans cette affaire. Nous avons une résolution de l'Union Africaine qui a été initiée par le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique).
Ensuite toutes les communautés régionales ont endossé la position.
Il n'y aura pas de problèmes sur la diversité des points de vue de l'Afrique.
C'est une position unique et harmonisée qui souhaite avoir un mécanisme avec un fond-énergie géré par les Africains, bien sûr avec la surveillance multilatérale.
Mais un fond qui devra s'orienter principalement sur l'énergie.


Helene Alex : Les pays Africains, sont-ils tous sur une même ligne, c'est-à-dire sur un développement propre ? N'y a-t-il pas d’états récalcitrants, qui veulent continuer l'utilisation d'énergie fossiles ?
Macky Sall : Il est normal que les gens, lorsqu' ils ont des ressources fossiles, qu'ils les utilisent c'est légitime.


Helene Alex : Il y a des pays exportateurs de pétrole en Afrique…
Macky Sall : Aucun pays ne va renoncer à ça. Le monde n'en est pas encore à se passer du pétrole, ce n'est pas réaliste. Mais si les producteurs de pétrole eux-mêmes s'engagent dans la voie des énergies propres, c'est déjà encourageant. Ceux qui ne sont pas producteurs de pétrole, déjà, si on les mettait tous sur cette voie, je pense que nous aurions gagné le combat sur le changement climatique.


Helene Alex : Quand on parle de climat, on pense forcement au développement, notamment lorsqu'on parle de l'Afrique et de l'émergence. Est-ce qu'il ne faudrait pas d'abord, venir à bout de la corruption qui sévit dans de nombreux pays et notamment dans le monde du développement ?
Macky Sall
: Vous savez la question de la corruption est une question globale. Et on ne peut accepter que cette question soit retournée à l'Afrique seule. L'Afrique connait effectivement des problèmes de corruptions. Mais si vous regardez bien, quand il y a corruption, il y a des entreprises, il y a des acteurs derrière. Ce qui favorise cette corruption, hélas, c'est l'existence de paradis fiscaux, qui ne sont pas en Afrique. Il faut donc qu'on soit juste avec l'Afrique. Nous avons une forte volonté de lutter contre la corruption. Nous avons mis des mécanismes en place au Sénégal, par exemple, d'intégrité. Nous avons amené aujourd'hui tous les acteurs qui gèrent des finances publiques à faire des déclarations de patrimoine, nous avons mis en place un office national de lutte contre la corruption avec tous les moyens d'investigation sans passer par l'exécutif. Il y a donc une volonté africaine d'aller vers cette solution mais nous ne pourrons pas y arriver s'il n'y a pas une véritable coopération des pays du Nord.
La preuve, chez nous au Sénégal : nous essayons aujourd'hui d'entrer en possession de certains biens que la justice a décidé de reprendre.


Mais s’il n’y a pas de collaboration dans les commissions rogatoires internationales, si certains pays dorment sur les dossiers, évidemment, cette lutte va avoir une portée limitée
C'est une affaire du monde entier, que ce soit en Europe, aux Etats-Unis ou encore en Afrique.
Bien sûr en Afrique, la pauvreté donne plus d’amplitude à la corruption. Mais nous nous battons.


Helene Alex : Si la lutte contre le changement climatique devient uniquement une question d’argent, est-ce que cela ne mènera pas chaque pays à essayer de récupérer le plus de fonds possibles de son côté ? Est-ce que cela ne risque pas de diviser l'Afrique et les pays pauvres ? Car il y a aussi le Bangladesh ou encore Haïti.
Macky Sall :
Oui, mais l'Afrique c'est le plus gros paquet. L'Afrique c'est presque 1 milliard de personnes.
L'Afrique a trop souffert. Aujourd'hui voir un retour vers l'Afrique, c'est normal. Nous ne disons pas que tout ira en Afrique, ça serait égoïste. Ce que nous demandons c'est très en deça de la moitié de ce fond-climat, donc le Bangladesh a largement sa part, l'Asie aura sa part, l'Amérique latine également. Mais l'Afrique doit être au centre des préoccupations. C'est un continent qui a trop souffert, qui continue à souffrir. Donc il y a aujourd'hui des dynamiques nouvelles, une démocratisation plus poussée.
Tout de même, sur 54 états, il n'y en a pas plus de 3 ou 4 qui sont en difficulté. Tous les autres sont engagés dans une voie démocratique.


Il faut apprécier cet élan et cette dynamique. C'est ça qui est important.


Helene Alex : Quand on parle de pays où il n'y a pas démocratie par exemple ?
Macky Sall : En tant que chef d'État, je ne peux pas me permettre d'apprécier comme ça un pays, je ne peux pas le faire.


Helene Alex : Est-ce possible d'avoir la lutte contre le changement climatique et la justice climatique dans des pays où il n'y a pas de démocratie ?
Macky Sall :
Oui ça encore, faisons attention. Justice climatique, oui, d’abord pour que les pollueurs paient, pour qu'on partage le fardeau. Mais si on commence à mêler la démocratie on va commencer à créer des problèmes. Et c'est la meilleure manière d'empêcher aux populations, qui sont victimes de ces changements, d'accéder aux ressources. J'inviterai ainsi les gens à vraiment éviter ce genre de comportement. Tous les pays où aujourd'hui nous avons des problèmes, où le terrorisme a pu rebondir, sont des pays où on a voulu sanctionner des leaders parce que ce sont des dictateurs.
Il faut tenir compte de toute la complexité des systèmes démocratiques et nationaux. Parce que, comme j’ai l’habitude de le dire, chaque pays ayant son propre métabolisme, gardons-nous d'être des donneurs de leçons.


Avoir une vision unique qui veut réguler le monde, cela donne toujours des résultats catastrophiques, comme nous le voyons en Libye, en Syrie ou encore en Irak. Certes, il s’agissait de dictateurs, mais aujourd'hui je ne crois pas que la situation soit meilleure.


Helene Alex : Une dernière question, en ce qui concerne le Sénégal, quelle est l'urgence absolue en termes climatiques ?
Macky Sall : Nous avons la question de la protection côtière, puisque nous sommes un pays côtier gravement affecté par l'agression côtière. Nous sommes un pays de tourisme balnéaire, et nous avons perdu pratiquement l'essentiel de nos plages. Nous nous battons pour les récupérer aujourd'hui. Donc si rien n’est fait, il n'y aura plus de tourisme balnéaire dans 2, 3 ou 5 ans. Ça va très vite. L'autre aspect, c'est l'agriculture qui suit des variations très fortes, d'une année à l'autre, sécheresse et inondations.
Donc s'adapter est difficile mais nous essayons d'avoir une agriculture durable.


Enfin sur la question de l'énergie, nous sommes à 28% de taux d'accès à l’électricité en milieu rural. J'ai fixé la barre de 60% à l'horizon 2017 donc il faut aller très vite. Le solaire va beaucoup nous aider à atteindre cet objectif sous peu de temps.

BBC Afrique

Vendredi 4 Décembre 2015 - 13:13



Nouveau commentaire :
Facebook Twitter