Les Québécois aux urnes - Charest veut aussi le vote souverainiste

Lors de sa dernière journée de campagne, Jean Charest a multiplié de surprenants appels aux souverainistes afin qu'ils votent pour le PLQ. Face à la «tempête économique» qui se profile à l'horizon, les Québécois de «toutes les allégeances politiques» doivent s'unir autour d'un gouvernement libéral stable, a-t-il répété dans toutes ses assemblées. Un appel que les chefs des partis d'opposition, Pauline Marois et Mario Dumont, ont interprété comme un signe de «découragement».



Mais aux yeux du chef libéral, les difficultés économiques feront bientôt s'évaporer toute partisanerie: «Le lendemain du 8 décembre, il n'y en a plus de couleurs politiques», a-t-il clamé hier après-midi à Shawinigan en expliquant que la «tempête économique qui est devant nous aura un impact sur la vie de tout le monde sans distinction politique». Selon lui, la crise «ne fera pas une différence entre les souverainistes et les fédéralistes, ou tous les autres Québécois, elle va frapper tout le monde de la même façon».

Devant un auditoire de Saint-Maurice où certains libéraux paraissaient surpris, il a même lancé: «Il faut pas se gêner pour dire aux souverainistes: on veut travailler avec tout le monde.» Le chef libéral a alors donné un nouveau sens à un élément de son slogan «l'économie d'abord, oui»: «Le oui que nous voulons, c'est un oui qui est capable d'inclure tout le monde, c'est un oui qui est inclusif, c'est un oui affirmatif -- évidemment -- et un oui d'inclusion. C'est le oui qui nous permet d'être unis les uns aux autres pour faire face à la tempête.»

L'appel lancé par Jean Charest aux souverainistes est «absolument incompréhensible», aux yeux de Pauline Marois.

«J'ai un peu de difficulté à imaginer que les souverainistes vont voter pour Capitaine Canada», a affirmé la chef du Parti québécois dans un point de presse en fin de journée à La Malbaie.

Appel à l'unité

Plus tôt en matinée, au Centre de foire de Québec, devant quelque 1500 militants en liesse, il avait entonné pour une première fois le refrain de l'unité. Ayant fait le plein de ses votes, a-t-on interprété dans les rangs libéraux, M. Charest veut y ajouter des voix des souverainistes et des nationalistes mous. «J'invite tous les Québécois à se rallier à nous, à se joindre au Parti libéral du Québec, peu importent leurs allégeances politiques.» (On se souviendra qu'après s'être proclamé «aussi nationaliste que Gilles Duceppe», le chef du Parti libéral fédéral, Stéphane Dion, avait tenté un appel aux souverainistes lors de la campagne électorale, plus tôt cet automne.)

Pourquoi Jean Charest a-t-il fait cet appel hier? À ses yeux, c'est là l'aboutissement de sa campagne, un appel à l'«unité» qui constitue «une grande synthèse» de ce qu'il a voulu dire depuis 33 jours. Il semblait ainsi revenir au thème de sa campagne de 2007 (pendant laquelle le slogan était «Unis pour réussir»).

Pourquoi les souverainistes accepteraient-ils de répondre à cet appel? «Il y a des fois dans la vie où il y a des enjeux qui transcendent les autres, et l'enjeu économique est tellement important à court terme [qu'il] transcende les autres», a répondu le chef libéral. Il n'a même pas demandé aux souverainistes de renier leurs convictions: «Je ne demande pas aux gens de mettre de côté un rêve. Moi, je leur demande de travailler avec nous pour faire face à un enjeu économique qui aura un impact important sur la vie des Québécois.»

Se dresser devant le gouvernement fédéral

M. Charest a insisté à plusieurs reprises sur l'importance pour le Québec de se donner un rapport de force devant le gouvernement fédéral, actuellement en position de faiblesse en raison de la crise politique. Il a dit vouloir donner aux Québécois «un gouvernement qui, face au [...] fédéral, face à cette tempête économique, pourra se dresser et défendre nos intérêts».

Des membres de l'équipe libérale ont semblé tétanisés par les propos de leur chef. Lorsque on l'a questionné sur le sens à donner à cet appel au vote souverainiste, peu après la fin du discours, Sam Hamad (Louis-Hébert) a répondu: «On va attendre le chef. Ce n'est pas moi qui fais [la] conférence de presse aujourd'hui. Regardez, je ne suis pas souverainiste...» Son voisin de comté, Yves Bolduc (Jean-Talon), s'est senti obligé de préciser que les candidats libéraux avaient «une grande liberté d'expression», mais a refusé de répondre aux questions :«On a va attendre M. Charest, c'est la seule chose qu'on doit faire.»

Tournant nationaliste

Le tournant nationaliste du PLQ et de son chef se constatait dans le pavoisement. Deux immenses drapeaux du Québec jouxtaient des écrans géants où ont été projetées en direct les images de M. Charest et de son épouse, Michèle Dionne, arrivant en autobus au Centre de foire. Dans la foule de militants, les petits drapeaux du Québec, distribués par l'organisation libérale, étaient légion.

«Ce drapeau, ils nous appartient [à] tous. C'est Duplessis qui l'a donné à la province. Il n'appartient pas à un seul parti», a opiné Jean Trudelle, militant libéral de Montmorency qui portait le fleurdelisé à la boutonnière. M. Trudelle se disait fier que M. Charest ait souligné l'entente de main-d'oeuvre entre le Québec et la France. «Le PQ se vantait tout le temps d'être proche de la France. On est capables nous aussi et en plus, on a du concret», a dit M. Trudelle. Dans son discours, Jean Charest a soutenu qu'en cette année du 400e anniversaire de Québec, il avait «reconstruit les ponts» avec la France, notre «allié historique» qui a fondé le Québec. Fleurdelisé en main, un ancien péquiste de la circonscription de Jean-Lesage, André Paquette, a soutenu que la souveraineté «avait été un beau projet de jeunesse». «Mais maintenant, je n'y crois plus», a-t-il dit, soutenant que le PLQ était le parti de l'heure.

Au reste, depuis que Nicolas Sarkozy, en France, et Barack Obama, aux États-Unis, ont recruté certains des membres éminents de leurs camps adverses, le principe de mettre des adversaires dans le coup est plus attrayant que jamais, a-t-on expliqué. L'entourage du chef libéral a insisté sur le fait que l'«inclusion» des membres de familles politiques différentes du PLQ a été un principe fréquemment appliqué depuis 2007. L'ancien ministre péquiste Michel Létourneau (et ancien député d'Ungava) a été mandaté par le gouvernement libéral pour faire des consultations dans le Nord. On a aussi signalé que l'ancien ministre péquiste Pierre Marc Johnson a été envoyé en Chine pour représenter le premier ministre Jean Charest. Est-ce que ce principe d'inclusion conduirait ce dernier à nommer des péquistes éminents? «On va commencer à se faire élire», nous a-t-on répondu.

L'effet contraire

Selon Mme Marois, le chef libéral doit sentir le tapis lui glisser sous les pieds. «J'ai le sentiment qu'il est craintif pour demain [aujourd'hui]», a ajouté la chef péquiste qui a vanté «l'adhésion» manifestée sur le terrain à l'endroit de sa formation politique. Elle croit que cet appel aux souverainistes aura un effet contraire à celui recherché par M. Charest. «Ça va les [les souverainistes] stimuler à venir voter pour leur parti», a prédit la chef péquiste.

Quand on lui a rappelé que le chef du PQ l'époque, Bernard Landry, avait lancé un appel aux fédéralistes à quelques jours du vote en 2003, Pauline Marois a éludé la question. Elle a elle-même invité les électeurs de toute allégeance à voter pour le PQ. «À tous les citoyens du Québec, qu'ils soient fédéralistes, qu'ils soient du Parti vert, qu'ils soient de Québec solidaire, j'ai à offrir une expérience solide, un plan d'action concret et le fait que le Québec va se tenir debout vis-à-vis Ottawa», a-t-elle fait valoir. «Tous les fédéralistes québécois souhaitent que leur premier ministre se tienne debout. Or ça n'a pas été le cas avec M. Charest.»

Pauline Marois s'est dite «totalement estomaquée de voir M. Charest changer d'idée d'une heure à l'autre.» Elle a relevé l'affirmation de M. Charest comme quoi il n'aurait pas de plan d'urgence à proposer, ou peut-être que si finalement. «Il est un peu mêlé; il dit une chose et son contraire», croit-elle.

Pour sa part, la chef péquiste estime qu'il y a «un très grand risque de tempête économique» et que cette crise est d'ailleurs déjà commencée dans le secteur manufacturier et dans l'industrie forestière. «Un chef d'État devrait avoir un plan d'urgence», a soutenu Pauline Marois.

À Montmagny, Mario Dumont a laissé entendre que cette nouvelle sortie de M. Charest pourrait servir son parti. «Après quelques jours les pieds sur le pouf, j'ai l'impression qu'il a eu un soudain réveil et qu'il s'est mis à faire des appels», a indiqué le chef de l'ADQ au cours d'un bref point de presse.

«Mais les gens qui ont vu dans les derniers jours Stéphane Dion dans la même chambre à coucher que le Bloc et que Pauline Marois, et qui maintenant entendent M. Charest qui fait ce genre d'appel-là, je pense que demain ils seront plusieurs à avoir un appétit pour un parti comme l'ADQ, qui a des convictions, qui marche droit, qui est autonomiste, qui s'assume et qui sait il où il s'en va. Plus il y a d'appels à gauche et à droite qui ont l'air mêlés, plus la ligne droite de l'ADQ prend de la valeur pour demain.»

Un appel préparé

L'appel de Jean Charest au ralliement des souverainistes s'est fait au terme d'une semaine où il s'est porté à la défense des bloquistes soumis aux attaques des troupes conservatrices à Ottawa. Plus tôt dans la campagne, à la question «est-ce que le mouvement souverainiste attache le Québec, menotte le Québec?», le chef libéral avait répondu «c'est un choix qui est légitime» et avait dit respecter «ceux qui défendent la souveraineté». Lorsqu'on lui a demandé si, comme «fédéraliste», il s'inquiétait pour l'unité du Canada, il a répondu qu'il n'était pas fédéraliste d'abord, mais «Québécois» d'abord.

Le Devoir

Lundi 8 Décembre 2008 - 20:45



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