Lettre posthume à Madior Fall: Seule la mort est vraie !

En pays balante, il est impensable qu’un membre de la communauté ose parler aux morts sans l’autorisation et la permission des ancêtres. C’est une pratique qui existe depuis la nuit des temps et toute tentative de passer outre, excommunie son auteur. Que les dieux balante m’en gardent de prendre un tel risque…Seulement, Madior, ces muses que sont devenus mes ancêtres, ont refusé la liqueur que je leur ai offerte en libation. Ils exigent le vin de palme, notre vin blanc. J’étais alors, dans l’obligation d’envoyer mon frère au village, à Simbandi Balante, pour se procurer le liquide «précieux».



Lettre posthume à Madior Fall: Seule la mort est vraie !
Hélas ! de nos jours, ils se sont faits rares, les récolteurs de vin de palme ! La modernité et l’insécurité qui règne dans le Balantacounda (le fief des balantes) y sont, peut-être, pour quelque chose.
Mon frère était obligé de se rendre dans un autre village, situé à la frontière avec la Guinée-Bissau pour acheter cinq litres de vin de palme.

La cérémonie se déroula au pied du fromager du village, le redoutable arbre-fétiche, où en sus des gouttes de notre vin blanc, il fallait sacrifier un coq rouge, en offrande aux ancêtres. Tu comprends maintenant, pourquoi j’ai mis du temps à écrire ces quelques lignes. Ce sont des réalités du pays balante ; et le respect des traditions est un devoir sacré.
Cette libation était nécessaire pour que les dieux connectent les deux mondes, visible et invisible. Eux qui ont le pouvoir d’établir le fil du dialogue entre les morts et les vivants.

Le temps est clément et le soleil arrose de ses rayons la capitale du Sénégal que tu as quittée, pour l’éternité, il y a maintenant plusieurs mois. Certes, nous ne sommes plus dans la même temporalité. Par conséquent, les heures, les jours, les années et les siècles ne signifient plus rien pour toi. Hier, aujourd’hui, demain, peu importe à quel moment je m’adresse à toi ! C’est aussi cela l’éternité.

Tes pas résonnent encore dans les couloirs, les miroirs des toilettes ont capturé ton image -immense arrêt sur image- oui, sur les murs défilent ton ombre. Absence-présence ! « Le monde s’effondre », Madior !

Je te vois quitter ton siège, mimant les pas feutrés du « voleur »balante « volant » ses propres chaussures, parce que n’ayant pas de vache à emporter. Toute la rédaction se mettait à rire. Et je répondais au taquin « Ceddo », venu de son Cayor lointain, qu’il existe chez le Balante une « éthique » du vol qui a comme soubassement la bravoure. Pour ainsi dire, le Balante ne vole pas, il « arrache » à force de témérité. Cela te faisait marrer. On en riait…d’un rire thérapeutique qui venaient alléger nos têtes où se bousculaient mille et une choses, mille et une idées, désordonnées, aussi contradictoires les unes que les autres et dont nous avions la quotidienne mission de mettre en musique pour la consommation matinale du lendemain. Sans que les lecteurs-consommateurs ne se demandent dans quel état d’esprit étaient les auteurs de ces écrits. D’ailleurs, pourquoi se poseraient-ils cette question ? Philosophes, Nietzschéens de surcroît, nous poussions un grand éclat de rire devant tout ce que la vie nous tendait comme pièges. Parce que nous avions compris que le monde n’est pas le but, mais le prétexte à une vie meilleure, au voyage intérieur où l’âme se détache de l’enveloppe corporelle.

Derrière cette mine joviale des reporters, combien de cœurs brisés, d’horizons obstrués, d’espoirs trahis, de pauvreté ambiante, celle qui nous empêche d’honorer nos engagements vis à vis de nos familles, de nos prochains ; celle qui nous empêche parfois de payer nos factures de loyers, d’électricité et d’eau ! Nous avons refusé que cela soit une excuse pour demander l’aumône, pour tendre la main. Dignes dans l’épreuve ! Nous nous abaissons à chaque instant pour prendre la pleine mesure de notre humaine condition. Avec l’espoir que Dieu nous relèvera pour nous élever…Je perçois ton petit sourire au coin des lèvres, comme pour me faire le reproche habituel de philosopher. Et pourtant…

Tu éprouvais un malin plaisir à questionner le réel, à le relativiser. L’étonnement était ta ligne de conduite. L’enveloppe des choses a toujours constitué pour toi un prétexte pour scruter la profondeur du réel. Tout le contraire, pour ces personnes qui aiment le superficiel. Pour ces derniers, le monde est le but. Ces vaniteux ne peuvent vivre à l’abri des regards, l’apparence est leur terrier. Ils adorent que l’on parle d’eux, qu’on leur tresse des lauriers. L’autre jour, je les ai entendus fanfaronner, disant, au monde entier, le service qu’ils ont rendu à un défunt. J’ai entendu la voix du griot, transportée par le micro, briser le silence gros de toutes les tristesses. Les larmes aux yeux, mon esprit bohémien, dans son ascèse interminable, questionne l’existence et ce que l’on peut considérer, à tort, comme son antithèse, la mort. J’ai compris que ces vaniteux ne font pas le bien pour le bien, mais pour être vus, et ils en jouissent profondément et abondamment. Ils adorent les honneurs et sont prêts à passer sur des cadavres…Tu les a vus et entendus. Et tu en riais, parce que connaissant profondément leur nature. Ce sont des opportunistes pour qui la parole donnée ne compte pas ; pour qui le prochain n’est qu’un pion sur le damier du monde. Je les vois dans leur gestuelle de Ponce Pilate, ces envieux…ces…

Surtout, n’allez pas leur demander s’ils ont lu le Coran, la Bible ou la Thora ? Là n’est pas question, puisque certains d’entre eux sont allés « chercher le savoir jusqu’en Chine ». Mais qu’est-ce qu’ils en ont fait dans leurs rapports avec le voisin, l’employer, le pauvre, le faible, l’orphelin… ? J’ai échangé, à plusieurs occasions, avec toi, sur ces questions et ta conclusion était que « ces gens n’ont rien compris ».

Tu relativisais tout ; c’est pourquoi l’argent n’avait aucune valeur à tes yeux ; c’était, pour ainsi dire, une non-valeur. Tu partageais tout ce que tu avais, sans compter, sans te poser de questions. L’actif, le passif et la calculette ne faisaient pas partie de ton vocabulaire. Tu ne t’accrochais pas aux biens matériels, comme ces vaniteux qui pensent que la vie se résume aux belles femmes, belles voitures, belles villas, à la bonne bouffe. Tu n’écrasais personne ; au contraire, ton souci était de ne point heurter, choquer. Il m’est arrivé, à plusieurs reprises, d’être en désaccord avec toi sur ce point. Car, je suis de ceux qui pensent que le « masla » fait partie des maux de ce pays.

Pour toi, la vie est faite d’échanges, de discussions, voire de compromis…Et tu aimais occuper la position de la victime, celui qui connaissait les intentions de son « bourreau ». Aux tricheries du vaniteux, tu opposais un grand éclat de rire, pour dire que tu avais tout compris.

Dans le travail, tu ne trichais pas. Je t’ai vu, à plusieurs reprises, souffrir devant ta machine, tout en t’efforçant de ne pas perturber ton entourage par une quelconque manifestation de la souffrance, comme si celle-ci n’était qu’un « divin remède à nos impuretés », comme le soutenait Charles Baudelaire. Il m’est arrivé, à plusieurs reprises, de te lancer le fameux : « grand, il faut rentrer, je gère ! ». Et tu me répondais toujours par un merci.

Pour toi, le travail n’était pas une corvée, encore moins une torture, mais accomplissement de soi. Dans le travail, tu donnais sans compter. Je me souviens des heures passées à écrire tes analyses et commentaires. Ces textes que tu lisais à haute voix, en nous demandant d’apporter notre contribution. Quelle humilité ! Abdoulaye Thiam, Malick Ndaw et moi-même n’hésitions pas, un seul instant, à faire les remarques et, parfois, à communiquer aussi nos craintes…d’être incompris par des lecteurs sur certains points soulevés. Tu as tout donné à Sud jusqu’à ton dernier souffle. Je me souviens de ton texte sur la crise casamançaise que tu as écrit dans ton lit de malade.

La comédie des hommes politiques inspirait tes commentaires et analyses. Ils permettaient aux lecteurs de voir, derrière les déclarations politiciennes, ce qui fait véritablement courir ces hommes politiques. Si tu étais encore là, c’est avec beaucoup de bonheur que tu allais nous décortiquer les agissements des libéraux et de leur chef, depuis que le procureur spécial de la Cour de répression de l’enrichissement illicite a brandi le sabre de la lutte contre les biens mal acquis. Madior, le « Vieux » avait même pris la décision d’écourter son séjour à l’étranger pour venir au Sénégal soutenir Karim, son fils multimilliardaire. Mais tu comprendras qu’il faisait son show. Il suffit, pour t’en convaincre, de jeter un coup d’oeil, comme tu savais le faire, dans les coulisses de la pseudo médiation du Président Ouattara. Les ex ministres libéraux, eux aussi milliardaires, s’agitent. Ah, comme ils savent s’agiter, Madior !

Des comédiens franchement talentueux ! Seulement, dans le show de Me Ousmane Ngom et d’Omar Sarr, pour ne citer que ceux-là, il y a la guerre de succession à la tête du Pds. Tu vois comment les hommes politiques sont calculateurs. Ils sont prêts à jouer les héros sans risques, pour récolter demain les dividendes de la ruse et de l’habileté. L’on a tout compris ! Le peuple, ce peuple que tu as tant aimé, est loin d’être un peuple imbécile.

Madior, je vais devoir te quitter momentanément, il y a la production du journal qui m’attend. Transmets mes salutations à Mame Ola Faye, à Ibrahima Fall dit « Petit Chef », à Chérif Elvalid Sèye, à Antoine Ngor Faye. Dis-leur, pour parler comme le poète, que pour eux, pour vous tous, « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur ». Seule la mort est vraie !
Bacary Domingo MANE

Bacary Domingo Mané

Dimanche 6 Janvier 2013 - 21:02



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