« Libérez Karim ou je secoue le Baobab » : décryptage d’un discours de négociation



« Libérez Karim ou je secoue le Baobab » : décryptage d’un discours de négociation
Dans la grande interview accordée à Jeune Afrique N°2046 du 28 mars au 03 avril 2000,  juste après son élection comme président de la République, Maitre Abdoulaye Wade nous renseignait que son livre de chevet était « Secrets of power négociating » portant sur la communication et la persuasion, écrit par Roger Dawson, un américain, spécialiste de la négociation.

Après 22 mois d'exil en France, l'ancien président sort du silence qu'il s'était imposé depuis l'élection de Macky Sall et délivre un discours de négociation articulé autour d’un seul et unique objectif : la libération de son fils Karim Wade, dans un contexte marqué par une faible visibilité des résultats du régime actuel.

Il utilise à cette fin, les secrets de la négociation inspirés par Roger Dawson et propose comme contre partie une contribution à la pacification de l’espace public et à la stabilité du pays, indispensables à la mise en œuvre des programmes du gouvernement notamment le Plan Sénégal Emergent. 

La non-prise en compte de la proposition de Me Abdoulaye Wade risquerait de remettre en cause la  consolidation du pouvoir présidentiel et de discréditer les efforts du gouvernement. Ainsi, le Président Wade exprime au Président Sall  quatre attentes :

Premièrement, que le Président  Macky Sall décrypte son message et la portée de son accueil populaire.

Deuxièmement, qu’il se sépare d’un groupe d’acteurs clés de son régime, qui à ses yeux, ne représentent pas grand chose.

Troisièmement, qu’il accepte sa main tendue  comme le Président Diouf l’avait fait en 1999.

Quatrièmement, qu’il mette un terme à la « traque des biens mal acquis » qualifiée de « chasse aux sorcières ».
 
Les 7 secrets de Wade
 
Sur quoi se fonde Me Abdoulaye Wade pour demander à Macky Sall de libérer Karim Wade ? S’appuyant sur les atouts pour mener une négociation réussie, Me Abdoulaye Wade en décline sept (7) clés.
Tout d’abord Wade surfe sur une légitimité recouvrée. Bien qu’il ait perdu la présidentielle de 2012, il n’a pas pour autant perdu l’affection d’un tiers de la population électorale. S’adossant sur ce levier, Me Abdoulaye Wade reprend  sa fonction de Secrétaire général du PDS avec la mise en scène de la restitution de ses attributs de pouvoir par Oumar Sarr, Coordonnateur du  parti, devant la permanence El hadj Lamine Badji, en présence de son bureau politique et devant ses militants et sympathisants.

Le passage de témoin se fait par le billet d’un cérémonial de discours de bienvenue au Sénégal et au siège du PDS par Oumar Sarr, donnant ainsi l’occasion à Wade de parler au Président Sall tout en prenant à témoin les sénégalais et l’opinion internationale. Ceci expliquerait pourquoi Me Abdoulaye Wade a  boudé les honneurs de la République en refusant de passer par le salon d’honneur et de bénéficier de l’escorte républicaine. La qualité de son accueil fera dire à Me Abdoulaye Wade « Comment peut-on ignorer la volonté d’un peuple aussi mobilisé, des millions de gens?  C’est le peuple, ça dépasse le parti. Je salue les hommes et les femmes, les jeunes et vieux ici mobilisés depuis le matin. (…) Beaucoup ne voulaient pas de cet accueil du peuple, certains ont tenté de m’en empêcher (…) ».

L’analyse de la stratégie politique de Me Abdoulaye Wade qui s’est soldée par une forte mobilisation et une forte présence médiatique à travers la presse nationale et internationale (Le monde, RFI, France 24, BBC…) montre qu’il reste encore un leader politique légitime doté d’un appareil politique encore fonctionnel sur lequel il compte s’appuyer pour défendre les droits et les libertés de ses partisans et de « son peuple ». « Macky Sall a dressé une liste de certains responsables du PDS pour les empêcher de sortir du pays. Il a emprisonné Karim Wade. Mais s’il plait à Dieu, en plein jour, nous allons dégager ceux qui sont là pour détruire le pays ».

Aussi Me Abdoulaye Wade dispose d’une capacité d’influence et ou de nuisance certaine. Il dispose d’une grande expérience de l’opposition et de la gestion du pouvoir, et d’un bon réseau de relations au niveau international qu’il peut mettre au service du Sénégal pour accompagner les initiatives de développement économique et le projet d’émergence du Sénégal. Me Abdoulaye Wade lui-même dit «… des hommes d’Etat aguerris que je peux mettre à la disposition de l’Etat pour régler les problèmes du Sénégal…» mais tout en insinuant une capacité de mobilisation d’acteurs politiques et de forces occultes pour contribuer à la stabilité du pays ou entrainer la subversion.  

En effet, Me Abdoulaye Wade met en évidence son pouvoir de sanction en justifiant ou explicitant sa capacité de faire un coup d’état même à partir de la France si telle était sa volonté. «  Il suffirait que je reste en France et que j’appelle le peuple à marcher sur le palais et ce serait fait ». Reconnaissant les critiques que pourrait susciter une telle affirmation, Wade conjugue au conditionnel pour ne pas se mettre à dos une partie de l’opinion et réaffirme la constance de sa position de ne jamais marcher sur des cadavres pour aller au palais.

Dans la perspective de mobiliser les différentes composantes de la société sénégalaise dans « son combat », Me Abdoulaye Wade utilise le levier de la persuasion en indiquant que « J’ai senti les souffrances du peuple dans toutes ses composantes (les étudiants, les paysans, etc.). Ils ont perdu tous les avantages que je leur avais laissés. Les bourses et aides sociales des étudiants sont supprimées, les paysans sont dépossédés des véhicules que je leur avais donnés, de même que les chefs religieux ». Il ajoute que « le Sénégal commence à manquer de tout, on a repris tous les privilèges que j’avais donnés aux étudiants, aux marabouts et aux autres responsables de l’Etat. J’avais laissé au Sénégal, la démocratie… mais Macky Sall nous a empêchés de faire notre meeting »…

Par ailleurs, Me Abdoulaye Wade se présente comme étant l’homme de la situation en indiquant qu’il va non seulement mettre un terme à la « chasse aux sorcières », mais aussi il va engager et accompagner le peuple sénégalais pour la prise en charge de sa misère et de ses souffrances.

Pour conclure son discours, Wade fait un teasing et donne rendez-vous aux sénégalais pour indiquer le chemin à suivre mais aussi pour partager des informations stratégiques sur le pays et ses dirigeants.

Dans sa stratégie de négociation, Wade pose plusieurs actes. Il décline de façon non équivoque son objectif de libération de Karim et que ses lieutenants recouvrent la plénitude de leurs droits tout en offrant en contre partie ses services. Aussi, invite-t-il les marabouts à être des influenceurs et des médiateurs dans son dispositif de négociation.

Au total, Abdoulaye Wade déroule sa stratégie de négociation, utilisant les techniques clés proposées par Roger Dawson, en mettant en valeur ses atouts. Le pouvoir se doit de répondre par des actes forts et une stratégie de communication pertinente et adaptée. 

Dr Thiendou Niang Directeur du Cabinet Afrique Communication niangthiendou@yahoo.fr

Mercredi 30 Avril 2014 - 10:52



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