Libye: La France en quête de nouveaux réseaux

Le chaos libyen est aussi un casse-tête pour la France, qui peine à y trouver des interlocuteurs pour conclure des affaires. Peu de temps après la publication de cet article, Ali Zeidan a été démis de ses fonctions de Premier minsitre par le Parlement libyen, le mardi 11 mars.



Grands bouleversements en Libye. Depuis la fin brutale de Mouammar Kadhafi  et l'extrême instabilité qui s'est installée dans le pays, les puissances occidentales sont en mal de relais auprès des nouvelles autorités, un terme tout aussi difficile à cerner que les institutions nationales.

Il existe très peu de pays où un Premier ministre en exercice peut être kidnappé, puis libéré par des ravisseurs apparemment plus puissants que lui! L'aventure vécue par Ali Zeidan, victime d'ex-rebelles en désaccord avec sa politique, a juste rappelé, en octobre dernier, à quel point le pouvoir central peinait encore à imposer son autorité aux nombreux groupes armés restés actifs sur l'ensemble du vaste territoire libyen.

Aujourd'hui, la fréquence des enlèvements et des assassinats impunis n'est que le corollaire des rivalités féroces entre différentes  factions politico-confessionnelles ou des clans régionaux. Qu’elles soient djihadistes ou mafieuses, toutes ces forces centrifuges donnent le tournis aux chancelleries occidentales, divisées par les successeurs de Kadhafi en «amies» et «ennemies». Quand ce n'est les deux. C'est le cas de la France.

A priori, la France qui, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, très en pointe, comme on sait, dans le déboulonnage du «Guide» et la mise en selle des «révolutionnaires» qui occupent aujourd'hui la scène, devrait être aux premières loges pour engranger les bénéfices de son soutien.

Coup dur pour les «réseaux» français

Les besoins de reconstruction  sont énormes et la manne pétrolière, bien que touchée par les affrontements meurtriers entre clans pour son contrôle, reste hautement attrayante. Sur place, néanmoins, les soupçons de collusion avec Kadhafi, qui aurait financé la campagne électorale de 2007 de l'ancien président français à coup de dizaines de millions de dollars, valent à ce dernier le courroux de plusieurs milieux de Libyens qui l'accusent de «corruption» et font rejaillir l'opprobre sur une partie de son camp politique, surtout depuis les déclarations fracassantes —à charge— d'un ancien intermédiaire tombé en disgrâce, le Franco-Libanais Ziad Takieddine. Si le feuilleton politico-judiciaire est loin d'être clos, il existe au moins une certitude: pour ses anciens amis et encore plus pour le gouvernement actuel de François Hollande, Takieddine est «grillé».

L'homme dont le patrimoine immobilier est estimé à plus de 40 millions d'euros fit pourtant les beaux jours de l'industrie française de l'armement en négociant plusieurs gros contrats, notamment avec l'Arabie Saoudite, la Syrie, le Pakistan —et la Libye. Plus maintenant. Autre coup dur pour les «réseaux» français, l’on a appris, à la mi-janvier, l'assassinat de Hassan Aldroe, vice-ministre libyen de l'industrie, considéré comme le relais de la France en Libye...

Alors, la Libye, quel numéro de téléphone? A qui s'adresser pour conclure de belles affaires dans un pays toujours instable et déconcertant, où les hommes les plus influents ne sont pas ceux qu'on croit ?  La récente visite à Tripoli d'un ancien membre du gouvernement Sarkozy présente donc, à ce titre, un intérêt certain. C'est avec beaucoup d'égards, bien que en toute discrétion, queGérard Longuet, ex-ministre de la Défense, a été reçu en janvier dans la capitale et à Misrata. Au menu, des questions sécuritaires telles la formation des troupes, la remise à niveau de l'armée de l'air, le contrôle des frontières, dossiers mis en chantier, pour certains, avant son départ du ministère en 2012.

Gérard Longuet, ancien ministre français de la Défénse, à Tripoli, février 2014 © Laurent Clément

A Tripoli, Longuet a eu droit à une réception privée chez le ministre libyen de la Défense, Abdallah Al-Thani. Signe de l'époque troublée que vit le pays, son fils venait tout juste d'être relâché d'une prise d'otage de plusieurs mois... A Misrata, ville martyre en quête de reconstruction, le vice-président de l'UMP a pu rencontrer tout le gratin politico-militaire pour plusieurs réunions de travail, avant de recevoir une médaille en reconnaissance du soutien de la France lors de la «révolution».

Ici, seuls les bons souvenirs étaient mis en avant...  A y regarder de plus près, on découvre un homme de l'ombre dans l'organisation de bout en bout de ce périple incluant plusieurs chefs d'entreprise français, Mohamed Benjelloun, dont on sait juste qu'il est un Suisse d'origine marocaine, visiblement très introduit auprès du nouveau pouvoir libyen, mais aussi au Moyen-Orient. Devant ses hôtes, le ministre Al-Thani l'a qualifié «d'ami authentique qui ne s'est pas compromis avec Khaddafi». Une condition qu'on sait désormais essentielle pour entamer une relation fructueuse avec ceux qui octroient contrats et milliards...

Revendications tous azimuts

Au-delà des aspects commerciaux, la France, engagée dans des opérations militaires au Mali  et enRépublique Centrafricaine, ne saurait se passer de relais crédibles en Libye, point focal des stratégies militaro-industrielles dans une région qu'elle a bien contribué à déstabiliser pour longtemps. Comme un pied de nez de l'histoire, des tribus issues des pays voisins, qui, par le passé, ont subi les attaques impérialistes de la Libye de Kadhafi, tel le Tchad, ou leur contrecoup, tel le Niger, font valoir leurs revendications sur le partage de la manne pétrolière. De victimes, elles passent à l’offensive, profitant du chaos actuel, dans un contexte où l’action politique repose avant tout sur le communautarisme institutionnalisé.

C’est dans ce contexte que se sont également mis à «bouger» les Toubous, ethnie nomade originaire du Tchad et du Niger et dont le président tchadienIdriss Deby  est issu. Les Toubous étaient majoritaires dans le contingent tchadien de l’opération Serval au Mali.

Début décembre, une rencontre a eu lieu entre le Premier ministrelibyen, Ali Zeidan, et le chef militaire toubou, le colonel Wardougou Barca; ce dernier a revendiqué une meilleure représentation dans l’appareil étatique, mais aussi la possibilité de profiter directement d’une partie de l’argent du pétrole extrait du Fezzan, notamment des sites de Sebha et Koufra.

Avec des menaces à la clé: en cas d’insatisfaction, ils envisagent dedéclarer un Etat fédéral —avec le soutien  des pays africains frontaliers!

Les Touaregs, au cœur du conflit malien, ne sont pas en reste: avec une population à cheval, notamment sur l’Algérie, le Niger et le Mali, ils réclament la nationalité libyenne pour 14.000 familles;  ils ont mené une action contre un champ pétrolier à El Sharara dans le Fezzan pour défendre leurs droits... Alors, y a-t-il quelqu'un dans la salle pour aider les Européens en général et les Français en particulier, à naviguer dans ces dédales à perdre la tête, avant d'atteindre le saint Graal des contrats juteux?

Marie-Roger Biloa


slateafrique

Vendredi 14 Mars 2014 - 11:23



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