Mali Présidentielle 2013: Ibrahim Boubacar Keïta : « Il nous faut un Etat responsable, protecteur et stratège»



Mali Présidentielle 2013: Ibrahim Boubacar Keïta : « Il nous faut un Etat responsable, protecteur et stratège»
Question : Monsieur Ibrahim Boubacar Keita, vous êtes parvenu au deuxième tour de l’élection présidentielle. Quelles conclusions avez vous tiré du vote des Maliens ?

Ibrahim Boubacar Keita : Tout d’abord, les Maliens ont décidé de prendre leur destin en main. Malgré les difficultés, ils se sont mobilisés comme jamais dans notre récente histoire politique. La forte participation au scrutin du dimanche 28 juillet est un premier succès, une première victoire pour le Mali. Deuxièmement, l’esprit de responsabilité et de paix dans lequel s’est déroulé le vote est également un formidable acquis démocratique pour notre nation. Enfin, je veux remercier les électrices et les électeurs qui m’ont placé en tête de ce premier tour. C’est un immense honneur et déjà une très grande responsabilité.

En m’accordant environ 40% des suffrages, et une large avance sur les autres candidats, le peuple malien a exprimé un premier choix très clair. Je lui demande d’amplifier ce choix pour me donner une majorité claire et nette au soir du 11 Août 2013.

Q : Cette élection intervient dans un contexte particulier pour le pays qui revient de très loin après le coup d’Etat et l’occupation des régions du nord en 2012. Que comptez-vous faire pour que ce qui est arrivé ne se reproduise plus ?

Ibrahim Boubacar Keita : Il faut tout d’abord restaurer la confiance. La confiance doit être restaurée entre tous les acteurs : société civile, communautés, Etat, citoyens. Pour ce faire, le prochain Président de la République devra être responsable, tenir ses engagements et avoir un langage de vérité vis à vis des citoyens, des différentes communautés de notre pays, de nos partenaires étrangers, et de notre armée.

Si je suis élu, je créerai un choc de confiance, pour que plus jamais notre pays ne vive cette crise sans précédent, dont nous ne sommes pas encore sortis.

Q : Quel est votre projet pour la réconciliation nationale ?

Ibrahim Boubacar Keita : Si vous me donnez votre confiance, l’une de mes priorités sera la réconciliation nationale. Je veux recoudre le tissu national, abîmé, déchiré par des mois de crise. Pour réussir, j’appellerai à un vaste dialogue national. C’est une urgence absolue. Je convoquerai les Assises nationales du Nord avant la fin 2013. Cette plateforme réunira toutes les composantes communautaires du nord du pays, les forces politiques, les chefferies traditionnelles, les représentants de l’administration locale et centrale, des experts et des représentants de la société civile. Autour de la table, sur la base de l’existant, en faisant le bilan des accords passés, les Maliens pourront discuter de façon sereine et constructive des grands défis du nord du pays : développement économique et social, rôle de l’Etat, lutte contre le terrorisme et le narcotrafic. Tous ensemble, nous pourrons renforcer la cohésion nationale, et tracer les lignes d’une nouvelle gouvernance au Nord Mali, dans le souci de rapprocher l’Etat des citoyens, de rétablir la sécurité, pour faire en sorte que personne ne se sente plus exclu.

Q : Beaucoup s’accordent à dire que la mauvaise gouvernance est à l’origine de la profonde crise dont sort péniblement le pays. Quelles mesures comptez-vous prendre pour rétablir les vertus de la bonne gestion et du rétablissement de l’autorité de l’Etat ?

Ibrahim Boubacar Keita : Si les Maliens m’accordent leur confiance, l’une des premières tâches auxquelles je me consacrerais sera de reconstruire un Etat digne de ce nom. Un Etat fort au service de l’efficacité, et dont l’un des socles devra être la justice et la bonne gouvernance. Ainsi, face à la loi du plus fort, nous opposerons la force de la loi.

Il nous faut un Etat responsable et protecteur, qui garantisse à chaque citoyen un égal accès aux soins, à l’éducation, et à l’ensemble des services publics, sur tout le territoire. Il nous faut un Etat stratège, qui mette en place les conditions du décollage économique du Mali à travers l’émergence d’un secteur privé solide et responsable.

Mais pour garantir l’efficacité de l’Etat, nous devons ouvrir les administrations publiques à de nouveaux modèles de gestion en vue d’améliorer leurs performances et de réconcilier les Maliens avec leurs institutions. Pour ce faire, je propose la mise en place d’une Agence du Management Public qui aura pour mission la prestation de services aux départements ministériels, en matière de diagnostic organisationnel, de re-engineering des processus, de promotion de la qualité et de gestion des ressources humaines.

La lutte contre la corruption sera organisée sur la base d’un principe : la Tolérance zéro. La justice sera implacable, mais juste, car je bâtirai une République exemplaire et intègre. L’exemple viendra d’en haut.

Q : Avec la double crise institutionnelle et sécuritaire, l’économie nationale s’est retrouvée au bord de l’asphyxie. Quel projet portez-vous pour la redresser ?

Ibrahim Boubacar Keita : En effet, l’économie a beaucoup pâti de cette crise, avec son lot de destructions d’emplois. L’un de mes principaux objectifs sera de donner des emplois à notre jeunesse, car le chômage des jeunes est, parmi les maux qui affligent notre société, un des plus douloureux. Sans emploi, il n’est pas d’intégration sociale réussie, pas de réalisation de soi dans la communauté. 

Tout sera mis en œuvre pour créer des emplois en nombre suffisant pour tous ceux qui y aspirent. J’envisage notamment d’axer ma politique économique sur des secteurs phares : le développement de l’agriculture et de l’agro-industrie, l’optimisation du secteur des mines, la mise en place d’une nouvelle politique énergétique, et le développement des infrastructures de transport et de télécommunications. Pour soutenir l’emploi, je veux créer un fonds de 250 milliards de F CFA pour favoriser l’entreprenariat des jeunes, et lancer 5 Pôles de Compétitivité Régionaux (agro-industrie, mines, élevage et pêche, tourisme, logistique et transport), ainsi qu’une banque d’investissement dédiée aux PME/PMI. Cette politique volontariste permettra de créer au moins 200 000 emplois en cinq ans.

Pour accompagner cette politique, j’encouragerai l’émergence de « champions nationaux », qui créeront des emplois et pourront aller conquérir des marchés dans d’autres pays d’Afrique et du Monde.

Cela dit, pour créer ces emplois et attirer des investisseurs dans notre pays, il nous faut impérativement restaurer l’autorité de l’Etat afin de garantir un climat des affaires stable, ainsi que la justice et la sécurité pour tous.

Q : Quelle ambition avez-vous pour l’école qui se trouve depuis des années dans un état de déliquescence critique ? 

Ibrahim Boubacar Keita : Depuis 15 ans, la société malienne regarde, sans réagir, son école s’effondrer, prise en otage par les corporatismes et rongée par une corruption morale et une violence croissantes. L’école malienne traverse une crise majeure, qui deviendra demain une crise sociale profonde si rien n’est fait pour y mettre fin. Faut-il le répéter, seules les Nations dotées des ressources humaines adéquatement formées, pourront participer à la construction de la Civilisation de l’Universel.

Les mesures de redressement viseront, principalement, à : revaloriser la fonction enseignante ; rationaliser la gestion administrative du personnel enseignant; développer un Partenariat Stratégique avec les acteurs du système (Syndicats, APE…) ; moderniser les programmes d’enseignement ; renforcer les infrastructures du réseau scolaire ; renforcer le partenariat avec le Secteur privé en vue de l’élargissement de l’offre scolaire ; favoriser la formation professionnelle, à travers la création de plusieurs écoles de métiers, réparties sur l’ensemble du territoire national. Ainsi, nous allons répondre aux besoins réels de l’économie et de la société maliennes, et former des jeunes partout sur le territoire.

Q : Quelles réformes proposez-vous pour l’armée afin qu’elle redevienne forte et soit véritablement républicaine ?

Ibrahim Boubacar Keita : L’une de mes premières priorités sera la sécurité des Maliens. Car aucun pays ne peut se développer dans la peur, aucun pays ne peut entamer sa marche en avant si les biens et les personnes ne sont pas sécurisés. Pour l’honneur du Mali, je rétablirai la sécurité sur l’ensemble de notre territoire. Je serai le garant de la sécurité de tous les Maliens. Mais aussi des étrangers qui viennent sur notre territoire, et dont l’appui nous est décisif. Pour moi, la sécurité n’a pas de prix. Pour la garantir, je veux reconstituer une capacité de défense et de surveillance du territoire.

Je ferai voter et appliquer de manière très rigoureuse une loi d’orientation et de programmation militaire. Elle devra prévoir pour les 10 ans à venir les besoins nécessaires pour remettre à niveau notre appareil de défense, et lui permettre de faire face aux nouveaux défis. La conséquence sera une hausse très importante des moyens alloués au budget de la défense. L’utilisation de moyens mobilisés, sera scrupuleusement contrôlée, pour qu’aucun centime dédié à la sécurité des maliens ne soit dévoyé.

Q : Avec quelles forces politiques comptez-vous gouverner ?

Ibrahim Boubacar Keita : Lors de cette campagne, j’ai déjà appelé au grand rassemblement, de tous les patriotes qui partagent certaines valeurs : intégrité, patriotisme, et dignité. Je gouvernerai donc avec tous ceux qui se reconnaissent en ces valeurs et croient en mon projet « le Mali d’abord », sur la base de leurs compétences. Il n’y aura pas de logique clanique ou de groupes d’intérêts. Cela dit, pour moi, une démocratie vivante est une démocratie où existe face à la majorité une opposition structurée et constructive. Elle aura toute sa place dans le débat et sur la scène politique.

Q : Au cas où les Maliens vous accordent leur confiance, quelles sont les mesures phares que vous prévoyez de prendre durant les 100 premiers jours de votre mandat ?

Ibrahim Boubacar Keita :

PAIX SECURITE RECONCILIATION

- Organisation des Assises nationales du Nord
- Retour effectif de l’administration et des services de base dans le Nord
- Programme de retour et de réinstallation des réfugiés
- Création de zones spéciales de développement économique au Nord
- Création de l’Institut de prévention des crises et des conflits
- Vote et application rigoureuse d’une loi de programmation et d’orientation militaire
EDUCATION JEUNESSE

- Création d’une école de métiers dans chaque région
- Un ordinateur portable pour chaque étudiant
- Création du service civique malien
SANTE

- Lancement de la Couverture Maladie Universelle
- Création de « Caravanes de santé mobiles » pour lez zones nomades et rurales
- Distribution de 5 millions de moustiquaires imprégnées aux plus vulnérables
AGRICULTURE

- Réforme du foncier dans les zones rurales
- Mise en place de Fonds de Développement Agricole
- Mise en place des « Centres Agrobusiness » pour relier les producteurs aux marchés
ECONOMIE ET EMPLOI 

- Lancement d’un fonds de 250 milliards de F CFA pour favoriser l’entreprenariat des jeunes
- Le Programme Présidentiel d’Urgence pour la Reconstruction (PPUR)
- Création de 5 Pôles de Compétitivité Régionaux (PCR) : agro-industrie, mines, élevage et pêche, tourisme, logistique et transport
- Création d’une banque d’investissement dédiée aux PME/PMI
- Création d’une zone franche pour promouvoir les investissements étrangers
ETAT – GOUVERNANCE

- Adoption d’une loi contre l’enrichissement illicite
- Rendre effective la décentralisation par un transfert de moyens et compétences
- Création d’Agences régionales d’Investissement des collectivités territoriales (ARICT)
- Création de « Caravanes de justice mobiles » pour lez zones nomades et rurales
URBANISME – LOGEMENT

- Informatisation et transparence du cadastre
- 50 000 logements sociaux en 5 ans


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Ibrahim Boubacar Keïta 

Portrait IBKLa persévérance, l’instinct de compétition et la foi en son destin ont de bonnes chances de s’avérer payantes cette fois-ci pour Ibrahim Boubacar Kéita arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle du 28 juillet dernier. L’ancien Premier ministre et ancien président de l’Assemblée nationale avait été candidat pour la première fois en 2002 avant de remettre cela en 2007. Ibrahim Boubacar Keïta est né le 29 janvier 1945 à Koutiala. Il obtient son BEPC en 1962, puis son baccalauréat option « Philo Lettres Classiques » en 1965 au lycée Terrasson des Fougères (actuel lycée Askia Mohamed). Il poursuit ses études supérieures hors du Mali en s’inscrivant ensuite successivement à la faculté des Lettres de l’Université de Dakar, à la faculté des Lettres de Paris Sorbonne et à l’Institut d’histoire des relations internationales contemporaines (IHRIC). 

Ce cursus universitaire lui permet d’obtenir une propédeutique classique, une maîtrise d’histoire et de sciences politiques et un DEA en politique internationale et en relations internationales. Ibrahim Boubacar Keïta choisira tout d’abord de séjourner en France où il sera successivement chargé des recherches au CNRS de Paris et chargé d’enseignement sur les systèmes politiques du Tiers-monde à Paris Tolbiac. Il revient au Mali comme conseiller technique principal du Fonds européen de développement avant de prendre la direction de l’antenne de l’ONG « Terre des hommes France » dont l’action couvrait le Mali, le Niger et le Burkina Faso.

Quand se lève le vent des exigences démocratiques, le futur patron du RPM est sur le pont. Ibrahim Boubacar Kéita milite activement dans le Mouvement démocratique jusqu’à la chute de Moussa Traoré et rejoint après les élections de 1992 la présidence de la République où il sera tout à la fois le conseiller et le porte-parole de Alpha Oumar Konaré. IBK ne fera qu’un court passage dans ces fonctions et sera nommé ensuite ambassadeur pour la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Niger et le Burkina avec résidence à Abidjan. Il restera à ce poste jusqu’en novembre 1993, avant d’être rappelé pour occuper le poste de ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement dirigé par Me Abdoulaye Sékou Sow. Sa conduite de la diplomatie malienne sera des plus brèves. Un brutal échauffement de la situation sociale entraînera le départ de Me Sow et l’arrivée de IBK à la Primature le 4 février 1994.

IBK restera chef du gouvernement jusqu’en février 2000, établissant ainsi un record de longévité qui sera certainement difficile à égaler, à plus forte raison battre. De IBK Premier ministre, l’opinion publique malienne retiendra surtout l’image d’un dirigeant à poigne qui fit énormément pour le rétablissement de l’autorité de l’Etat aussi bien face aux troubles sociaux que dans le traitement de la question du Nord du Mali. Cette fermeté, de l’avis de beaucoup, était la bienvenue au moment où notre démocratie était encore fragile. Sur un tout autre plan, le poids politique de Ibrahim Boubacar Kéita s’est renforcé avec son accession à la présidence de l’Adema PASJ en 1994 sous la poussée d’une base qui avait entièrement adhéré à son style abrasif.

Confronté à une fronde au sein du parti blanc et rouge, IBK démissionne avec fracas en octobre 2000 en indiquant qu’il préférait quitter un parti que son évolution éloignait de plus en plus de ses valeurs antérieures. Le 30 juin 2001, il crée le Rassemblement pour le Mali (RPM) dont il est depuis lors le président. Candidat à l’élection présidentielle de 2002, il est éliminé au premier tour, devancé par l’ancien chef d’Etat, Amadou Toumani Touré et Soumaïla Cissé qui défendait alors les couleurs de l’ADEMA.

IBK fait contre mauvaise fortune bon cœur en acceptant les résultats du premier tour, même s’il trouve que celui-ci a constitué « un feuilleton lamentable et honteux ». Le vaincu et d’autres membres de l’opposition en appellent à voter pour ATT au second tour, choix selon eux préférable à celui de mettre leurs militants dans la rue, ou encore celui de prôner un boycott. IBK prend cependant soin de préciser que leur appui à ATT n’équivaut pas à un chèque en blanc et qu’ils sauraient se montrer « exigeants et intransigeants ». En 1997 IBK se présente à la députation en Commune IV du district de Bamako. Il passe triomphalement dès le premier tour pour ensuite être élu président de l’Assemblée nationale. Toujours en 2002, il est désigné député de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). La même année, il prend la présidence de l’Union des parlementaires africaine.

En 2007, le président du RPM est à nouveau candidat à la présidence de la République. Il recueille 19,08% des voix contre 70,89% à ATT déclaré vainqueur dès le premier tour. L’après résultat est plutôt houleux. Le RPM et 15 autres partis regroupés dans le Front pour la République et pour la démocratie, contestent les chiffres donnés par l’administration et le patron du RPM estime les élections du 29 avril ont donné lieu à une mascarade et constituaient une insulte au peuple malien. Il appelle au « sens de l’Etat » du président ATT pour que le scrutin soit repris avec un fichier électoral audité et mis à jour.

L’élection législative lui réussit mieux puis qu’il est réélu député en août 2007 en Commune IV. Mais dans le même temps le RPM et ne permet pas à son leader de garder la présidence de l’Assemblée nationale. Dimanche prochain, lenjeu porte sur une autre présidence.
 
Avec Abamako.com


Mercredi 7 Août 2013 - 09:19



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