Mazéni et Abdoulaye, migrants, mineurs, venus d’outre-Méditerranée

Plus de 3 000 personnes sont mortes en tentant de traverser la Méditerranée depuis janvier, indique, dans un rapport paru lundi 29 septembre, l’Office international des migrations. Un phénomène humanitaire meurtrier qui s’amplifie tandis que les candidats au départ, alignés sur les côtes nord-africaines, sont chaque jour plus nombreux.Le témoignage de deux d’entre eux. Deux adolescents, parvenus saufs en Italie.



Lorsque nous les rencontrons, ils se balancent en silence sur des chaises en plastique, à l’ombre de l’église de Pozzallo, petite station balnéaire du sud de la Sicile. Ils sont logés dans une annexe du centre d’accueil pour les migrants, réservée aux mineurs.
Mazéni (les prénoms ont été changés), 16 ans, est originaire du Tchad ; son ami Abdoulaye, du même âge, vient de Casamance, au sud-ouest du Sénégal. Ils sont deux enfants parmi les milliers de migrants anonymes qui débarquent chaque jour sur les côtes italiennes.
 
« J’ai quitté le Sénégal le 21 avril », commence Abdoulaye. « Dans ma région, ce n’est pas facile de trouver du travail. Et j’avais envie de voir l’Europe. C’est ma vie. Mes parents m’ont dit qu’il n’y avait pas de problème. » Mazéni, lui, ne leur a rien dit, « ils n’auraient pas voulu ». « J’ai vendu mon chameau, et je suis parti. » Aujourd’hui, ils le savent cependant en sécurité, de l’autre côté de la Méditerranée. Il a pu les appeler « deux minutes » en débarquant au port sicilien.
 
Le désert et ses coupeurs de route

 
Pour Abdoulaye, le périple ulysséen le mènera de sa Casamance natale à travers le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la Libye. De son côté, Mazéni part de la région de Bahr el-Ghazal, dans le sud du Tchad. Le désert, la chaleur, la soif : la nature peu amène constitue la première des épreuves. Les kilomètres de pistes sont avalés par centaines. Très vite, la déshydratation les surprend. « Parfois, on trouve un puits, raconte Abdoulaye. Mais l’eau n’est pas forcément bonne. Sur les bords de route, on voit des tombes avec des pierres. Des gens ont été enterrés là. C’est le désert, quoi. »
A cela s’ajoutent les obstacles « humains ». « Tous les 20 ou 40 kilomètres environ, estime Abdoulaye, des policiers te rackettent. Si tu refuses, ils te tabassent. A chaque poste frontière, on doit donner beaucoup d’argent. » Le jeune garçon ne dit pas comment il a pu réunir une somme suffisante, dont il garde aussi secret le montant. Mazéni, lui, a vendu son chameau et rassemblé ses économies. Difficile de chiffrer précisément le coût de son aventure, qui dépasse probablement le million de francs CFA (plus de 1 500 euros).
« Un jour, nous sommes tombés dans un guet-apens, se souvient Mazéni. Une Toyota, avec un fusil mitrailleur, nous a barré le chemin. Ils étaient huit, cinq Libyens et trois Tchadiens. Ils étaient armés d’un bazooka et de kalachnikovs. Ils nous ont faits descendre du véhicule et nous ont mis en rang. Chaque personne a donné de l’argent, à peu près 20 dinars. Moi, j’étais le plus jeune. J’ai dit que je n’avais pas d’argent. Un homme m’a mis à part et a menacé de me tuer. Puis son chef, je crois, a dit que j’étais un enfant. Ils n’ont pas fouillé mon sac. »
L'arrivée sur la côte
Le convoi du Tchadien atteint Umm al-Aranib, dans le Sud-libyen. « Là, j’ai dit que je ne voulais pas aller à Tripoli. Je ne voulais pas me faire racketter comme les autres. J’avais repéré un homme, barbu et assez costaud, un Soudanais. Je lui ai dit que je souhaitais partir à Tripoli. Je lui ai donné tout l’argent qui me restait. On est d’abord allé à Sabha [à 135 km au nord]. Il a pris mon nom, et m’a fait faire une fausse carte d’écolier. Puis il m’a emmené à Tripoli. »
Mazéni, fauché, se met alors en quête d’un petit boulot. Il travaille deux mois dans une grande boutique de chaussures. Assez pour se racheter « trois habits et un téléphone Galaxy III ». Puis il subtilise le téléphone de son patron : « Je savais qu’il connaissait quelqu’un qui organisait des voyages, mais il ne voulait pas me mettre en relation avec lui. » Le deal passé pour 1 000 dinars, il est conduit à Zouara, à 60 kilomètres de la frontière tunisienne. Devant lui, la mer, et derrière l'horizon, l'Europe. « A Zouara, on m’a proposé du travail, mais j’ai refusé car je voulais aller en Italie. Je suis resté quatre jours dans une maison avec des Syriens. Ils étaient gentils. »
 
Mortelle traversée

 
C’est ici que les récits de Mazéni et Abdoulaye se recoupent. Selon le même mode opératoire des passeurs, ils sont cachés trois par trois dans des voitures, et franchissent les barrages de police avant d’atteindre le rivage. Là, une foule de silhouettes se presse. Par petites barques de vingt personnes, les candidats à la traversée sont embarqués sur un plus gros esquif. « Sur mon bateau en bois qui faisait environ 30 mètres de long, on était environ 600. J’ai gardé trois enfants, je ne savais pas où étaient leurs parents. Il y avait tellement de monde que beaucoup ont été entassés dans la cale au moteur. Et là, les gens ont commencé à mourir dès le premier jour. Ca sentait très fort. J’ai vu les cadavres dans la cale, j’en ai compté 36. » En réalité, 45 personnes sont mortes asphyxiées.
Abdoulaye se souvient avoir « navigué toute la nuit, jusqu’au lendemain. Puis on a vu des lumières, on a cru que c’était l’Italie. Mais le pilote s’était trompé : on était en train de tourner en rond dans les eaux libyennes. Alors quelqu’un a crié : " On est perdu ! " Ca a été la grande panique à bord. On était au milieu de l’océan, sans savoir où on allait, sans eau ni nourriture. La nuit, la mer était agitée. Parfois, on voyait des drapeaux au loin, mais on ne savait pas si c’était des Libyens, donc on préférait les éviter. » Le calvaire durera presque trois jours, entre le 29 juin et le 1er juillet, avant qu’un navire de la marine italienne, patrouillant dans le cadre de l'opération Mare Nostrum, ne parvienne à les secourir.
 
Abdoulaye est le premier à se taire. Il est au bord des larmes, mais garde un sourire en coin. « Je m’arrête là. C’est trop dur, tout ça. »
Le temps passe lentement à Pozzallo. Chaque jour, c’est le même rituel : « On dort, on mange, on va à la plage… » Abdoulaye admet avoir du mal à s’habituer à la nourriture locale. Il a regardé d’un air suspicieux sa première pizza. Avec leur maturité d’adulte, ils ont le même point de mire, « la France », et les mêmes ambitions : « trouver du travail », « devenir footballeur ». Etant mineurs, ils n’ont pas l’autorisation de quitter le territoire. Mais il est fort à parier qu’ils n’attendront pas la majorité avant de reprendre la route.

 
Plus de 3 000 migrants décédés en Méditerranée en 2014
Les derniers chiffres publiés par l'Office international des migrations (OIM) ce lundi 29 septembre sont sans appel. Plus de 3 072 migrants irréguliers ont péri en Méditerranée depuis janvier, soit plus du double du pic de 2011, année du Printemps arabe.
Mais selon l’OIM, le nombre réel de victimes est certainement beaucoup plus élevé. « Alors que de grosses sommes d’argent sont consacrées à la collecte de données sur la migration et les contrôles aux frontières, très peu d’organismes recueillent et publient des données sur les décès de migrants, note Franck Laczko, responsable de la recherche. Les données ont tendance à être dispersées par un large éventail d’organisations chargées de répertorier les décès. » Certains experts pensent que pour chaque corps découvert, au moins deux ne sont jamais retrouvés.
De Mare Nostrum à Frontex Plus
La majorité des migrants décédés aux portes de l'Europe sont morts par noyade, asphyxie, de faim ou de froid. Ils sont pour la plupart originaires d'Afrique (Erythrée, Soudan, Tchad…) et du Moyen-Orient (Syrie, Palestine).
Le 3 septembre 2013, la mort de plus de 366 personnes dans le naufrage d’une embarcation au large de Lampedusa aboutit, le mois suivant, à la mise en œuvre de Mare Nostrum, financée par la marine italienne. Cette opération militaro-humanitaire a permis de sauver la vie de près de 100 000 personnes en moins d’un an, selon Amnesty International.
Problème, relèvent les autorités locales italiennes - interrogées par RFI - qui doivent gérer ce flot de réfugiés, Mare Nostrum a constitué un véritable appel d’air pour les candidats à l’immigration et pour leurs passeurs. Hors de question pourtant, affirment encore les autorités siciliennes, de supprimer l’opération Mare Nostrum. C’est à l’Europe, clame Rome, de prendre en charge ce fardeau financier.
L’Union européenne a finalement pris le pouls du drame qui se joue à ses portes. Mare Nostrum doit passer le relais à Frontex Plus avant la fin de l'année.

rfi.fr

Lundi 29 Septembre 2014 - 21:53



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