Moh de Diouf, musicien-compositeur :"On doit préserver cette paix qui fait notre fierté"

Moh de Diouf est un artiste sénégalais qui commence à imprimer ses marques. Longtemps établi à l’étranger il est retourné au Sénégal pour dit-il apporter sa pièce à l’édifice. C’est pour cette raison qu’il se sent investi d’une mission. A son vais il faut préserver ce pays à tout prix. Il a fini d’enregistrer un single titré « Viva Sénégal ». Il nous a reçu pour nous parler de sa dernière actualité et des sujets brûlants de l’heure. Sans user de la langue de bois, il s’est exprimé librement sur le sens de cette chanson, sur la situation politique actuelle, sur la musique sénégalaise etc. Bref il a vidé son sac avec une étonnante dose de franchise. Rencontre avec un artiste qui a compris qu’il peut aussi donner son avis sur la bonne marche de son pays sans heurter personne.



Moh de Diouf, musicien-compositeur :"On doit préserver cette paix qui fait notre fierté"
Quelle est la dernière actualité de Moh de Diouf ?

Ma dernière actualité est la sortie d’un single. On vient de le terminer et il est chanté pour nos équipes nationales, qui aujourd’hui vont nous représenter assez fièrement et dignement au niveau continental. C’est un single qui s’appelle «Viva Sénégal» et qui va bientôt sortir sur le marché.

Après la Coupe du Monde en Afrique du Sud, vous vous impliquez pour la CAN 2012. Peut-on dire que vous avez donné une autre tournure à votre carrière ?

J’ai pris une option pour participer aux événements importants. Des événements qui dépassent les clivages Gauche- Droite et des partis. J’aime mon peuple, je chante mon, peuple. Je serais toujours présent pour participer à tout ce qui peut contribuer au rayonnement de mon peuple.

A ce titre, il est aussi question de dialogue entre les différents partis politiques au Sénégal.

Pourquoi cet accent sur ce fait et à l’heure actuelle ?

Parce qu’on est au mois de décembre. Les élections sont prévues au mois de février. Tout le monde sent les foyers de tension qui se multiplient. On ne voit pas les solutions et tout est cloisonné. J’ose espérer que le sport qui a toujours été un moyen de foisonnement et de dialogue puisse permettre à tous ces acteurs de dépasser cela.. Je parle dans le sens ou si l’équipe gagne, c’est tout le peuple qui sera comptable de cette victoire. Il n’y aura pas de Coupe pour le PS ou pour le PDS. On espère bien qu’une victoire permettra de renouer le fil du dialogue. On tient tellement à la paix de notre pays que rien ni personne ne doit freiner cet élan. Il n’y a aucune ambition personnelle qui doit passer au dessus de ça.

A vous entendre le sport et le football en particulier peut être un élément fédérateur ?

Il faut reconnaître qu’au vu de ce qu’on a vu jusqu’à présent, il y a moins de violence dans le football. Cela a toujours permis des rayonnements assez fulgurants. Il faut savoir qu’en participant à une Coupe du Monde, on gagne sur dix ans de communication selon les pays. Gagner une Coupe d’Afrique, c’est pareil à mon avis. Je pense que c’est le moment .On en a besoin enfin pour pouvoir communier avec le peuple. La jeunesse a besoin de cela. Elle a besoin d’un réconfort, plus exactement d’un déclic. Parce qu’il ne faut pas se voiler la face,la vie est vraiment dure et on n’entend que des mauvaises nouvelles et des trucs qui poussent encore à désespérer. On ose espérer que le sport et la musique puissent servir d’éléments catalyseurs. Je le dis, moi je suis musicien, mais j’ai vu les sportifs arriver à ce résultat, beaucoup plus que les musiciens qui se fourvoient à partir de certaines causes partisanes. Mais on doit s’unir au nom de notre peuple, encore une fois.

A vous entendre on sent que vous ne vous contentez pas d’être un musicien. Le citoyen aussi a son mot à dire. Vous étés plus ou moins engagé dans différentes causes. Pouvez- vous nous expliquer ce choix ?

Je pense qu’on n’a pas le choix. D’abord par rapport à notre parcours. Quand on a fait un certain nombre d’années d’études et quand on représente le Sénégal au niveau international, on ne peut pas le faire de n’importe quelle manière. On doit savoir ce qui se passe dans le pays pour pouvoir en parler de manière assez neutre, assez objective et honnête. On ne peut plus être un artiste aujourd’hui, allez jouer à Yengouléne par exemple sans avoir d’électricité. C’est utopique. Je ne peux pas dire à mon peuple «aimez ma musique» au moment ou il souffre dans d’autres domaines. Après, je ne rentre pas aussi dans ce discours trop négationniste. Je dois dire que ce n’est pas parce que je ne fais pas de Mbalakh que je dois être un opposant. Non, c’est le peuple sénégalais qui m’intéresse et je suis partant à mille pour cent quand il s’agit de faire avancer le bien être et défendre l’intérêt de ce peuple. Si c’est cela qu’on appelle l’engagement, alors je suis l’homme le plus engagé de la terre et je l’assume quel qu’en soit le prix .Je le fais à mes risques et périls, car j’adore mon pays. Je suis conscient de la chance que j’ai de pouvoir l’exprimer en français, en anglais et en allemand. Je pense que c’est un pas et cela annonce une nouvelle génération. Nous sommes respectueux de ce que nos anciens ont réalisé et nous nous en inspirons pour avancer à notre rythme.

En parlant de parcours, vous êtes en train de vous imposer au Sénégal et d’imprimer une nouvelle démarche musicale. Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur ce choix ?

Je voudrais d’abord dire un mot sur le choix. Je ne crois pas être le créateur de ce qu’on appelle la POP sénégalaise. Si je prends des groupes comme Xalam ,Touré Kunda et les autres, je considère qu’ils sont les initiateurs de ce courant. Et avant cela, le créateur de cette mouvance est feu Laye Mboup. Il est le premier à avoir imprimer une musique d’une dimension internationale au niveau de ses compositions. Peut-être qu’on vient juste à un moment donné renouveler et apporter une nouvelle touche, mais les bases ont été jetés par ces aînés. On y apporte peut- être quelques sonorités un peu plus moderne, mais en assumant jusqu’au bout le fait qu’il existe une rencontre rythmique et mélodique entre la musique africaine et la musique moderne. Une musique conçue au Sénégal, mais basée sur les formats internationaux. Je pense que c’est ce qui est en cours de nos jours. Encore une fois le public sénégalais est très mature. Beaucoup plus qu’on ne le croit et qui est vraiment en avance sur un certain nombre de choses. On croit souvent que la musique avance vite et elle est déroutante, mais le public est très ouvert et averti et les choses vont très vite. On doit être au diapason de tout cela et en même temps faire ce grand écart entre nos cultures et celle des autres. Mais il faut le faire avec nos valeurs, notre façon de faire et notre fierté. Encore une fois ces événements sont importants et on doit marquer le coup. On le fait avec conviction sans attendre personne. Parce qu’il s’agit de notre conviction et on le fait d’abord pour le peuple. Parce que c’est grâce à ce peuple que nous sommes là. Les dirigeants passent, les ères vont passer et le peuple lui reste et c’est encore important.

En parlant de votre carrière, vous jouissez aussi d’une reconnaissance internationale. Quel effet cela vous fait de glaner des prix ?

C’est vraiment une fierté, mais il y a aussi une logique, car j’ai plus vécu à l’étranger qu’ici. C’est normal à un moment donné, d’y rester, car le marché sénégalais est peut être moins important au niveau des chiffres que les autres marchés. Mais pour moi et au niveau de mon cœur, la marché du Sénégal est beaucoup plus important que tous les autres. Après, il y a un travail de communication que l’on est en train de faire pour s’imposer de plus en plus ici. Il y a des remix que l’on fait aussi pour étre plus proche du public sénégalais. Mais encore une fois, c’est une fierté de représenter le Sénégal dans le monde entier avec tous ces résultats. Moi, je suis jeune dans ma carrière artistique, car je n’ai que deux albums. Donc avoir trois reconnaissances internationales avec seulement deux albums peut constituer un motif de satisfaction et je suis fier de cela. Je prends à témoin ceux qui pensaient encore que notre musique est morte et qu’on ne peut pas la vendre à l’étranger. La preuve est là, car c’est un produit sénégalais qui s’est fait ici. Donc on peut bien le vendre. On a vraiment besoin du soutien de tout le monde. L es musiciens les artistes et les sportifs ont besoin du peuple sénégalais et des autorités quelles qu’elles soient. Parce qu’elles sont là pour le peuple avant tout et c’est important à mon avis.

En parlant de musique sénégalaise, vous parlez d’une certaine évolution. A votre avis qu’est ce qui manque à cette musique là pour exploser ?

Il manque beaucoup de choses. Je commence par les infrastructures par exemple. Les artistes n’ont rien. Ici, ils n’ont rien du tout. Il n’existe pas de marché, il y a peu de maisons de production. Il n y a pas une aide conséquente de l’Etat. Ils se débrouillent comme ils peuvent. A mon avis, les critiquer c’est comme critiquer un footballeur qui n’a pas de chaussures. Il fait ce qu’il peut. Après, il y a tout à faire. Je ne parle même pas de la piraterie. Le problème ne se résume pas seulement à la piraterie ; dans les ’autres pays il y a bien la piraterie mais ils ont des soutiens annuel et des aides dans le sens de ce que la presse a ici au Sénégal. La musique pourrait bien l’avoir. Il faut que la culture, l’art et la musique continuent à être des vitrines d’excellence pour le Sénégal. Je prends l’exemple d’un artiste qui joue dans un stade japonais. En une heure de temps, il peut vendre le Sénégal beaucoup plus facilement que cinquante colloques. Et ce n’est pas seulement au niveau du folklore ou du discours, mais bien au niveau de la place dans notre modernité. Aujourd’hui on a besoin de tout, de matériel, d’endroits pour jouer ,de « coaching », de professionnaliser le marché etc. le marché qui ne se limite pas seulement au marché sénégalais. Il y a le marché nigérian qui est là. Il y a le marché chinois qui est là. Il y a le marché brésilien. C’est des pays émergeants et d’autres pays peuvent jouer un rôle important en inversant le processus de la production. Je veux dire que si on arrive à ce niveau de production,on peut produire ici des disques qui sont destinés à l’Europe ,simplement parce que les coûts de production sont moins chers. C’est l’exemple qui est réalisé au niveau des « call center » par le même processus. Mais les artistes seuls ne pourront pas y arriver. Ils se débrouillent comme ils peuvent et c’est de vrais guerriers.

Est-ce qu’ils n’ont pas aussi une part de responsabilité car ils ne sont pas du tout organisés ?

Mais bien sur, je pense que c’était la même chose qui se passait au niveau de l’Equipe nationale de football. En un moment donné, c’était l’anarchie totale. Parce qu’il avait le ministère, la présidence, la tutelle et tout le monde était dedans. Aujourd’hui au moins, il y a une fédération qui même quelquefois est en contradiction avec le ministère. Mais ils sont reconnus par la FIFA. Qui aurait pu penser qu’un jour El Hadji Diouf pourrait être exclu par la Fédération. Tout cela pour dire que les artistes sont désorganisés. Mais ce sont des artistes du Sénégal et ils appartiennent au peuple et à l’Etat. Donc il faut tout organiser et ce n’est même pas une aide ou un soutien mais une nécessité pour tous, car il s’agit d’un marché. Il s’agit de booster une production de créer des entreprises. Il s’agit quand même de gens qui emploient des personnes, mais avec les moyens du bord. Si on était organisé, on aurait fait savoir aux potentiels partenaires, comme la Banque Mondiale, que c’est la seule structure qui représente les musiciens et rien ne peut se faire sans son aval, forcément cela aboutira à quelque chose. Il faut que tout le monde se mette d’accord sur une vision. Je pense que notre génération peut éventuellement réussir cela, parce que on a des objectifs beaucoup plus clairs et si cela ne marche pas, c’est d’abord nous qui serons les premiers concernés. Quand on voit le développement de la lutte sénégalaise, on comprend que ce n’est qu’en professionnalisant le secteur qu’on peut en tirer profit. C’est si simple que cela. Bien sûr que les artistes sont les premiers responsables. On se chamaille tout le temps. Chacun tire de son côté, mais le problème reste et demeure qu’ils ne sont pas soutenus. Jadis, au niveau du football on pouvait sortir du Navétane quatre ou cinq joueurs. Mais si on veut disposer d’une génération de footballeurs performants qui s’inscrivent dans la durée, il faut forcément créer des écoles de football. C’est ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire. C’est pour cette raison qu’ils ont pu disposer de deux ou trois générations de qualité. La même chose est valable pour la musique. C’est un métier que l’on doit apprendre. Il est vrai qu’il y a des gens qui ont la chance d’être nés griots, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. Par exemple, les instrumentistes doivent apprendre tout le temps en participant à des workshops,en faisant venir de grands artistes et échanger avec eux. On en a vraiment besoin.
Source: Lesénégalais.net


Samedi 7 Janvier 2012 - 15:09



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