N comme Négus: Haïlé Sélassié, dernier empereur d’Ethiopie

Monarque charismatique, descendant d’une lignée ancienne, Haïlé Sélassié fut l’une des figures majeures de l’Afrique du XXe siècle, avant d’être renversé par les communistes. Mais si l’Ethiopie contemporaine entretient des rapports ambigus avec son dernier grand homme d’Etat, le Jamaïcain Bob Marley n’a pas attendu le feu vert des autorités d’Addis Abeba pour l'immortaliser à travers ses chansons.



Portrait non daté de Haïlé Sélassié, dernier empereur d'Ethiopie. AFP
Portrait non daté de Haïlé Sélassié, dernier empereur d'Ethiopie. AFP
Le 27 août 1975, il y a 40 ans jour pour jour, disparaissait Haïlé Sélassié, le dernier empereur d’Ethiopie. Le vieux monarque croupissait depuis plusieurs mois dans les geôles de la junte militaire « révolutionnaire » qui avait renversé son régime l’année précédente. Il meurt à l’âge de 85 ans, officiellement des suites d’une opération de la prostrate, plus vraisemblablement étouffé sur ordre de son successeur le colonel Mengistu Haïlé Mariam.
 
Le Négus, le Roi des rois, était devenu une figure controversée dans son pays depuis que son peuple avait pu apercevoir les images du reportage d’un caméraman britannique Jonathan Dimbleby, montrant l’empereur nourrissant ses chiens avec tendresse au plus fort de la famine de 1974, qui fit, on s’en souvient, plus de 200 000 victimes en Ethiopie. Ses admirateurs le créditent d’avoir sorti son pays du Moyen Âge pendant son long règne de 44 ans et d’avoir réussi à lui donner, grâce à sa diplomatie tous azimuts et son charisme, un rayonnement international que peu de nations africaines connaissaient à l’époque. Lors de son couronnement en 1930, l’Ethiopie s’appelait encore Abyssinie. La présence du Négus vieillissant aux funérailles de Kennedy et de De Gaulle, partageant la tribune avec les grands du monde, illustre combien l’image internationale de ce pays avait changé sous la houlette de son souverain réformateur. Portrait en sept mots.
 
Dynastie: 225e descendant direct de la légendaire dynastie du roi Salomon et de la reine de Saba, Haïlé Sélassié présida aux destinées d'un pays à l'histoire ancienne et farouchement indépendant. Vieille monarchie héréditaire de droit divin, l'Ethiopie est le seul Etat africain à avoir toujours conservé son indépendance et à avoir résisté aux tentatives d’hégémonie étrangère. La lignée dite « salamonide » dont  Sélassié était issu remonte à plus de 3 000 ans.
 
Couronnement : Le futur monarque naît en1892 sous le nom de Tafari Makonnen (« celui qui est craint »). Son père était gouverneur de la province du Harar en Ethiopie et un héros de la bataille d’Adoua de 1896 remportée par les troupes éthiopiennes contre les Italiens. L’empereur régnant Ménélik II était son grand-oncle. En 1916, une assemblée de notables dépose le petit-fils et l’héritier de Ménélik pour proclamer sa fille impératrice d’Ethiopie et son cousin Ras (« Duc ») Tafari régent de la Couronne. A la mort de sa cousine en 1930, le régent monte sur le trône sous le nom de « Haïlé Sélassié 1er », qui signifie « le pouvoir de la Trinité ». L’empereur se fait également appeler « Roi des rois d’Ethiopie, seigneur des Seigneurs, Lion conquérant du royaume de Juda, Lumière du Monde, élu de Dieu ». La cérémonie de couronnement du nouvel empereur dans la cathédrale Saint-Georges d’Addis Abeba, à laquelle assistaient des représentants de douze pays dont le duc de Gloucester, un maréchal de France et un prince italien, fut fastueuse et eut un retentissement mondial. Haïlé Sélassié fit la couverture de l’hebdomadaire américain Time Magazine qui le proclama « Homme de l’année 1930 ».
 
Réformateur : Poursuivant la politique progressiste de ses prédécesseurs, le nouveau Négus se lança dès le lendemain de son investiture dans un vaste programme de modernisation sociale et économique de son pays, avec des succès souvent mitigés, notamment en matière de réformes agraires. Il promulgua des décrets pour abolir l’esclavage et inspira la rédaction de la première Constitution écrite qui entra en vigueur en 1931, créant une Assemblée nationale avec deux entités dont une Chambre de sénateurs. Ses admirateurs soulignent l’approche progressiste de l’empereur en rappelant que durant son règne, les premières écoles, universités, le premier hôpital, la compagnie aérienne (Ethiopian Airlines) et celle d’électricité, la radio et la télévision ainsi qu'une armée moderne furent mises en chantier.
 
Anti-fasciste : L’Ethiopie était le seul Etat africain à faire partie de la Société des Nations (SDN), et cela dès 1923. Malgré cette affiliation, le pays se retrouva dans un cruel isolement au moment de son invasion par l’armée de l’Italie fasciste de Benito Mussolini en 1935. Haïlé Sélassié en personne commanda les troupes éthiopiennes, mais sa résistance valeureuse ne suffit pas. En juin 1936, le monarque éthiopien se rend à Génève et depuis la tribune de la SDN lance un appel à l’aide aux puissances occidentales, déclarant que le monde civilisé « creusait sa propre tombe » s’il ne réagissait pas militairement à l’agression italienne en Ethiopie. Le discours prononcé par l’empereur plaidant la cause de sa patrie à Genève est resté dans les annales de la communauté internationale. Lâché par la SDN, l’empereur s’exila à Bath, en Angleterre, mais il prendra sa revanche sur les Italiens en 1941, à la faveur de la déclaration de guerre de l'Italie aux alliés pendant la Seconde guerre mondiale. Aidé par les brigades indo-britanniques, Sélassié reprit le contrôle de son pays en mai 1941. Il profita de la mise en coupe réglée de l’Italie par les puissances alliées de la Seconde Guerre mondiale pour récupérer l’Erythrée, colonie italienne depuis la fin du XIXe siècle.
 
 
 
L'empereur éthiopien Haïlé Sélassié Ier accueille le président du Ghana, Kwame Nkrumah, venu à Addis-Abeba, le 25 mai 1963, pour assister à la conférence constitutive de l'OUA.
AFP
Panafricaniste: Auréolé de son combat de première heure contre le fascisme, Haïlé Sélassié est devenu après la guerre l’un des premiers représentants du continent noir sur la scène mondiale. En Afrique, sa résistance face à l’Italie coloniale a servi de modèle aux mouvements indépendantistes à travers le continent. Faisant fi de la division idéologique du continent africain favorisée par la Guerre froide, il entretenait d’excellentes relations avec des hommes aussi différents que Houphouët-Boigny et Nkrumah, Ben Bella et Hassan II. Il soutenait les mouvements de libération nationale, le GPRA en Algérie coloniale, les nationalistes du Kenya, d’Ouganda, des Rhodésies, de l’Angola. Il alla jusqu’à rompre les relations diplomatiques avec le Portugal en guise de protestation contre la politique coloniale de Lisbonne et déposa plainte à la Cour internationale de la Haye contre la politique de discrimination raciale pratiquée en Afrique du Sud. L’Ethiopie de Haïlé Sélassié incarne la volonté d’indépendance de l’Afrique, ce qui explique qu’en 1963 la capitale éthiopienne Addis Abeba est choisie comme siège de l’OUA, la première organisation panafricaine. Le 25 mai 1963, à l’occasion de la création de l’OUA, c’est l’empereur de l'Ethiopie qui prononça le discours inaugural, appelant les pays africains réunis à Addis Abeba à surmonter leurs divisions idéologiques pour bâtir l’Afrique de demain. Haïlé Sélassié est considéré avec Kwame Nkrumah comme l’un des pères du panafricanisme.
 
Féodal : En 1955, l’empereur fait promulguer une nouvelle Constitution qui donne plus de pouvoir à la chambre basse du Parlement, sans toutefois toucher aux privilèges féodaux de la noblesse. Malgré les réformes sociales engagées par Sélassié depuis son retour au pouvoir, l’Ethiopie est restée pendant son règne un pays féodal, figé dans ses structures archaïques. Le sort de ses paysans maintenus sous la férule d’une aristocratie oppressive et prédatrice n’est pas sans rappeler la condition des serfs et des petits paysans dans la Russie pré-révolutionnaire. Le Négus dirigeait un système fermé qui maintenait la majorité de la population dans une misère profonde, contrastant avec l’opulence des palais royaux. Dans les années 1960, l’empereur fit preuve d’inertie face au mécontentement montant parmi les étudiants et l’élite, préférant laisser pourrir la situation. La radicalisation des contestations conjuguée avec les effets de la crise économique qui s’abat de plein fouet sur l’Ethiopie au début des années 1970, conduit au renversement du régime impérial le 12 septembre 1974 par un coup d’Etat militaire. C’est la fin de 3 000 ans de monarchie éthiopienne.
 
Héritage : Haïlé Selassié meurt le 25 ou le 27 août 1975. Mais c’est seulement en 1992, un an après la chute du régime militaro-marxiste de Mengistu qui a gouverné l’Ethiopie depuis le coup d’Etat de 1974, que la dépouille de l’empereur a été exhumée et déposée dans un mausolée d’Addis Abeba. Il a fallu ensuite attendre encore 8 ans pour les funérailles religieuses qui se sont déroulées le 5 novembre 2000, mais sans ferveur populaire. Les médias officiels ont fait l’impasse sur l’événement, traduisant l’embarras des autorités éthiopiennes post-marxistes. Celles-ci ne se reconnaissent pas dans la figure de ce monarque absolu de droit divin qu’elles qualifient d’oppresseur. Elles l’accusent par ailleurs d’avoir placé à l’étranger d’énormes sommes d’argent. Vénéré comme un dieu de son vivant, l’empereur est définitivement tombé en disgrâce dans son pays, alors qu’en Occident les historiens continuent de se débattre pour décider si l’homme tenait plus d’un « despote démagogue » que d’un « monarque éclairé ». Mais le Négus n’a que faire de ces  querelles, car son immortalité est assurée depuis belle lurette, grâce aux mélodies engagées des rastafariens, adeptes de la religion popularisée par Bob Marley. Venus nombreux aux funérailles de l’empereur déchu, ceux-ci considèrent le roi Sélassié comme leur prophète, l’incarnation de Dieu sur terre. Bref, il est le Messie !

Rfi

Vendredi 28 Août 2015 - 10:36



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