Nigeria: la fin de la formation américaine «ne fait aucun sens»

Le Nigeria a mis fin à la formation par les Etats-Unis d’un bataillon de l’armée nigériane pour lutter contre le groupe islamiste Boko Haram. Cette décision du Nigeria, annoncée ce mardi 2 décembre, jette ainsi un coup de froid sur les relations entre les deux pays alors que les attaques du groupe islamiste se sont intensifiées. John Campbell, ancien ambassadeur américain au Nigeria et chercheur au Council on Foreign Relations



Des militaires nigérians se préparent à une patrouille nocturne dans la forêt de Sambisa, en partie contrôlée par Boko Haram (avril 2014).
Des militaires nigérians se préparent à une patrouille nocturne dans la forêt de Sambisa, en partie contrôlée par Boko Haram (avril 2014).

 Est-ce que vous savez pourquoi Abuja a décidé de mettre un terme à cette formation militaire menée par les Américains ? La décision a dû froisser Washington...

John Campbell : Il y a de grandes chances pour que cette décision ait froissé Washington. Je n'ai aucune idée des raisons qui ont pu pousser Abuja à mettre fin à cette formation. Pour moi, cette décision ne fait aucun sens. Cela m’a l'air d'être une décision contre-productive.

Je noterai juste, pour rappeler le contexte, que l'ambassadeur nigérian à Washington a réprimandé les Etats-Unis le mois dernier pour son soutien qu'il jugeait inadéquat dans la lutte du Nigeria contre Boko Haram. Du côté de l'administration américaine, on se souvient aussi de deux déclarations, l'une du secrétaire d'Etat américain et l'autre du président américain. Tous deux ont dit au président Goodluck Jonathan qu'ils étaient préoccupés par les violations répétées des droits de l'homme commises par les forces de sécurité nigérianes dans le nord du pays. Et à ma connaissance, ces deux commentaires, à ce jour, n'ont eu aucun impact côté nigérian.

Effectivement, il n'y a eu aucune enquête. Dans quelle mesure est-ce que cela limite le niveau de coopération des Américains ?

Ce qui limite le niveau de coopération, dans le cas d'espèce, c'est la loi américaine, et précisément l'amendement Leahy. Cet amendement a pour effet de suspendre les opérations de formation dans les zones où il y a des allégations crédibles de violations des droits de l'homme, à moins qu'il y ait des enquêtes suivies d'inculpations des auteurs d'abus. Nous n'avons rien vu de tout cela au Nigeria et c'est justement pourquoi la formation américaine - qui était en cours et qui a été interrompue - bénéficiait à de nouvelles unités avec des soldats qui n'avaient jamais servi lors d'opérations. Par conséquent, ces soldats n'étaient pas visés par l'amendement Leahy. 

Est-ce que les Etats-Unis, de façon plus globale, sont satisfaits de leur partenariat avec le Nigeria dans le contexte de la lutte contre Boko Haram ? Selon nos informations, les Américains ont eu l'impression que les Nigérians attendaient d'eux qu'ils donnent de l'argent, du matériel, et qu'ils s'en aillent.

Oui, je crois que c'est fidèle à ce qui est ressenti aux Etats-Unis. L'approche du gouvernement nigérian face à Boko Haram, il me semble, est une approche essentiellement militaire. Ce n'est pas une stratégie contre-insurrectionnelle qui vise à gagner les cœurs des populations locales et à couper l'oxygène des insurgés islamistes. C'est cette dernière stratégie que je préconise, personnellement, et ce n'est pas celle qui a été retenue par le gouvernement du Nigeria.

Mais n'y-a-t-il pas d'explications sur cette décision de façon abrupte du Nigeria d'arrêter cette formation qui bénéficiait à leurs soldats ? Pensez-vous que les Nigérians se tirent une balle dans le pied ?

Oui.

Pensez-vous que la fierté des nigérians y est pour quelque chose?

Probablement.

Et cette décision intervient alors que Boko Haram multiplie des attaques, ces derniers jours, sur des villes assez éloignées les une des autres comme Kano, Damaturu et Maiduguri.

Ce qui est très clair pour moi, c'est que Boko Haram opère et frappe à peu près où il le souhaite. Le nombre de victimes est vraiment stupéfiant. Si vous faites le cumul sur les sept derniers jours et si vous prenez une carte, les cibles s'étalent sur plusieurs régions. Je retiens surtout l'attaque de Kano, vendredi, dans la mosquée centrale de Kano, à deux pas de la résidence de l'émir, au beau milieu de la deuxième plus grande ville du Nigeria et qui est, de surcroit, le véritable centre de la culture islamique du pays. C'est tout de même assez extraordinaire.

Il y a quelques mois, Boko Haram semblait cibler des localités stratégiques autour de Maiduguri et souvent sur un même axe, le long de la frontière avec le Cameroun. Alors que les élections approchent, on a surtout l'impression que les insurgés veulent avant tout terroriser, déstabiliser. C’est aussi votre sentiment ?

Je ne ferais pas nécessairement le lien avec les élections. Ce lien est souvent fait, mais je pense que c'est un peu simplifier les choses. Tout d'abord, on ne sait pas vraiment ce qu'est vraiment Boko Haram. Boko Haram est un groupe décentralisé. Il n'est pas du tout sûr qu'Abubakar Shekau contrôle les éléments décentralisés et je ne suis pas sûr qu'il y ait beaucoup de coordination au niveau de ces différentes attaques.

Alors en revanche oui, l'intention est de déstabiliser à la fois les autorités de l'Etat mais aussi les dirigeants religieux parce que Boko Haram et toutes ses composantes estiment que l'establishment traditionnel islamique, dans le nord du Nigeria, n'est pas vraiment islamique car il aurait trahi, se serait vendu ou encore converti au laïcisme occidental. D'ailleurs, il y avait déjà eu des tentatives d'assassinat contre le chef musulman de Borno. Boko Haram avait tué son frère. Et puis il y a eu également des tentatives contre le sultan de Sokoto au cours desquelles les gardes du corps du sultan ont été tués.


Rfi.fr

Mercredi 3 Décembre 2014 - 02:54



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