Note de lecture sur Mémoires d’un juge africain



Note de lecture sur Mémoires d’un juge africain
A l’annonce faite par la presse de la parution des « Mémoires d’un juge africain », d’Ousmane Camara, la surprise fut générale. Cet homme discret, courtois, affable, au verbe haut, au geste ample et quelque peu théâtral, vestiges de son talent de tribun sur la scène estudiantine, au visage rayonnant, illuminé par un sourire qui jamais ne s’étiole, au rire « franc et massif » pour ne pas répondre aux questions non désirées, décide un jour de s’exposer en vitrine. C’est trop tard ou trop tôt. L’indignation fut générale. Ce sentiment est lié à la mémoire de tous les protagonistes disparus. Il paraissait prématuré d’exhumer des documents auxquels les parents et amis des disparus seraient particulièrement sensibles. C’est donc trop tôt pour les vivants aux prises avec la perte d’un être cher et trop tard pour ce dernier qui ne peut réagir à la thèse servie.

Une fois le livre refermé, je bats ma coulpe! Il faut reconnaître que l’appréhension qui a pu habiter les uns et les autres n’était pas fondée. Ousmane Camara réputé discret et même secret n’est pas homme à donner un coup de pied dans la fourmilière. Cette immense base de données ambulante a fait preuve de discernement. Outre le fait que les évènements de décembre 1962 ne constituent pas l’essentiel de l’ouvrage, ceux-ci sont rapportés et décrits avec une certaine délicatesse qu’on pourrait ne pas attendre d’un juge débutant. Le traitement rationnel et objectif des éléments soumis à l’appréciation du jeune procureur constitue, à n’en pas douter, la rampe de lancement en vue d’une carrière brillante.

A dot royale, antidote magistral !

Pour juger un homme d’Etat de stature exceptionnelle ainsi que ses ministres qui sont autant de personnalités marquantes, l’Etat se doit de choisir un procureur de haut rang. Ayant jeté son dévolu sur un jeune et brillant magistrat, il procède aussitôt au reclassement de celui-ci tout en espérant quelques effets rémunérateurs. « Le marié était trop beau » et l’inclination débordante des autorités pour cette union sacrée n’était probablement pas désintéressée.

A accusé loyal, requérant spécial !

A l’extrême perversion de l’Etat - rêvant d’obligation de résultat- s’oppose la rude résistance du bénéficiaire qui s’impose une stratégie inédite. Tenant compte de l’honorabilité et du sens élevé de la responsabilité des innocents qui lui font face, il ne retiendra pour le compte de chacun que ce que celui-ci aura reconnu être de sa responsabilité propre ! Il est vrai qu’une telle démarche valable dans ce cas d’espèce aurait précipité la faillite de la justice en d’autres circonstances. C’est le secret de la réussite du procureur. Réussite ou échec ?
Chacun appréciera. Mais un réquisitoire qui a laissé un léger goût acide aux deux camps qui s’opposent (Senghoristes et Diaistes) est probablement équilibré car « On ne peut pas contenter tout le monde et son père à la fois ». Entre le « Tout Etat » triomphant mais pas victorieux et le « Moins d’Etat » insidieux, ployant sous son cheval de Troie omniprésent et multiforme, il était infâme d’attendre du « grand commençant » qu’était O. Camara plus de résultat qu’il n’en a eu. Comme au jeu, l’Etat tentera de transformer cet essai en lançant son juge sur de nouvelles pistes hélas, étrangère à sa formation.

La floraison de dates précises qui émaillent le texte prouve qu’il s’agit bien d’un acte prémédité et mûrement réfléchi. Dés lors, aucune circonstance atténuante n’est envisageable. Retenons simplement l’absence de conclusion. La fin est abrupte, brutale. L’auteur, sur les hauteurs du palais présidentiel, est resté en apesanteur sans remettre les pieds sur la terre ferme pour livrer à la jeunesse le secret de sa réussite. Cette jeunesse assoiffée d’eldorado et pour laquelle la dualité Barça ou Barzax est une fatalité. O. Camara aurait dû lui procurer un viatique quelqu’étique qu’il puisse être dans sa quête d’un monde meilleur.

C’est un très beau livre qui se lit comme un roman et où on découvre tout l’humour du lycéen et étudiant Ousmane Camara, pétri d’humanités gréco-latines. Les pages consacrées à sa jeunesse sont admirables et éblouissantes de fraicheur. Les autres chapitres ne manquent pas de surprendre par leur beauté. D’un œil vigilant, veiller sur la sûreté de l’Etat, d’une main ferme, s’assurer de la sécurité publique et de l’autre, gantée de velours, organiser la planque des militants PAI qu’il est chargé de traquer. Tel est le pari d’Ousmane : la cohabitation du devoir et du sentiment. Vous saurez en outre, les déboires d’un ministre de l’Emploi qui dansant plus vite que la musique étatique, a voulu s’appuyer sur le slogan creux du parti unifié pour procéder à la « sénégalisation des cadres ».On l’enverra vers les rythmes plus trépidants de la radiotélévision. Ses doigts de fée en feront un joyau.
Généralement l’impertinence se paie. Ici, on apprend que parfois elle paie. Pour des propos jugés désobligeants à l’égard de la hiérarchie soviétique, l’auteur est condamné à ne pas bénéficier d’un vol confortable mais fatal sur le fleuron de l’aéronautique russe. Dieu soit loué, cette frustration salvatrice nous vaut de l’avoir parmi nous.

Dans le Nouvel Horizon, Fadel DIA, s’interroge sur « la part de vérité d’Ousmane Camara ». En l’absence de toutes les autres, hélas, à jamais enfouies, prions pour que cette dernière soit la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.


Samba Sala Hawo Ly.

Mercredi 26 Janvier 2011 - 15:50



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