Paris joue les médiateurs dans la lutte contre Boko Haram

Alors que les lycéennes kidnappées restent introuvables, François Hollande accueille ce samedi cinq présidents de la région, dont le nigérian Goodluck Jonathan, pour tenter de coordonner les efforts.



C’est un président du Nigeria extrêmement affaibli qui participe, ce samedi, à Paris à un sommet extraordinaire sur la lutte contre la secte islamiste Boko Haram. Très critiqué aux Etats-Unis, Goodluck Jonathan a renoncé in extremis, vendredi, à se rendre à Chibok, cette localité du nord-est du pays où ont été enlevées, à la mi-avril, 276 lycéennes, dont le seul crime aux yeux des islamistes est d’étudier. «C’est Jonathan Goodluck lui-même qui nous a demandé d’organiser cette réunion dans un temps très contraint», confie un haut responsable à Paris, où l’on se félicite de la qualité des relations entre François Hollande et son homologue nigérian. En février dernier, le chef de l’Etat français avait été l’invité d’honneur des festivités marquant à Abuja le centième anniversaire de la création de la Fédération du Nigeria, Etat le plus peuplé d’Afrique et, depuis peu, première puissance économique du continent (devant l’Afrique du Sud).
Au-delà de cette bonne entente affichée, l’homme au chapeau noir n’est sans doute pas mécontent d’organiser chez l’ami français ce sommet plutôt que chez ses alliés traditionnels - la Grande-Bretagne (l’ex-puissance coloniale) et les Etats-Unis. Son manque de réactivité y est sévèrement critiqué, en particulier à Washington, où plusieurs hauts responsables de l’administration Obama n’ont pas hésité à le tancer publiquement, notant qu’il lui avait fallu deux semaines et la vidéo hallucinée d’Abubakar Shekau pour que Goodluck Jonathan accepte l’aide militaire proposée par les Américains. Outre-Atlantique, les Républicains observent toutefois qu’il a fallu attendre 2012 avant que le gouvernement Obama n'inscrive Boko Haram sur la liste des organisations terroristes…

Faciliter la communication entre militaires 

Le kidnapping des lycéennes de Chibok, et la campagne internationale qui s’en est suivie, ont bouleversé la donne. Longtemps réticent à toute forme d’ingérence dans ses affaires intérieures, le Nigeria accueille désormais tout le monde à bras ouverts: agents américains, britanniques, français ont afflué ces derniers jours. «Certes, le président est de bonne volonté, confie une source proche du dossier, mais il en va autrement pour ses forces de sécurité qui nous regardent de travers.» Leur mode d’action fait l’objet de critiques acerbes des organisations internationales des droits de l’homme, mais aussi de la part des gouvernements occidentaux. Dans sa lutte contre Boko Haram, l’armée ne fait pas de détails, provoquant de nombreux dégâts parmi les civils.
Alors, un sommet pour rien à Paris? Le principal objectif est, avant tout, diplomatique: il s’agit de réunir autour d’une même table, en terrain neutre, des pays qui ont du mal à se parler, afin qu’ils puissent ensuite tenter de coordonner leurs efforts face à une organisation terroriste ayant tendance à essaimer chez les voisins du Nigeria. Autour du président nigérian seront ainsi présents ses homologues tchadien (Idriss Déby Itno), camerounais (Paul Biya), nigérien (Mahamadou Issoufou) et béninois (Thomas Boni Yayi). Alors que les services de renseignement soupçonnent Boko Haram de se ravitailler en armes dans le sud de la Libye, bénéficiant au passage de «solides complicités» (dixit Paris) au Tchad et au Niger, il est urgent de mettre en place une coordination de la lutte antiterroriste au niveau régional.
Un vrai défi. Ainsi la France plaide pour une mesure a priori basique: les autorités du Nigeria pourraient, plaide-t-on à Paris, prévenir leurs voisins quand elles lancent une opération armée à leur frontière contre Boko Haram afin d’éviter que les terroristes ne s’échappent jusqu’à la prochaine fois… Petit progrès: le Nigeria a récemment fourni du matériel de transmission à son voisin nigérien afin de faciliter la communication entre militaires de part et d’autre de la frontière. En revanche, le dialogue demeure très problématique entre le Cameroun et le Nigeria, qu’un différend territorial oppose. «Le nord du Cameroun est sans doute l’endroit le plus fragile», s’inquiète-t-on à Paris. C’est là qu’ont été enlevés, ces derniers mois, la famille Moulin-Fournier et le prêtre Georges Vandenbesch, tous libérés sains et saufs.

Jonction avec les autres mouvements jihadistes

Aux côtés des pays africains placés sous la menace de Boko Haram ont également été invités à cette réunion des représentants des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Union européenne. Il s’agit, dit Paris, d’éviter «une duplication» des moyens utilisés par les services occidentaux au Nigeria dans la traque de Boko Haram afin de garantir un minimum d’efficacité. L’Union africaine semble, elle, aux abonnés absents.
Et les lycéennes de Chibok? Les experts reconnaissent qu’une action militaire est inenvisageable en l’état pour les sauver, car trop dangereuse pour les captives. Alors que la voie de la négociation est privilégiée par les services de renseignement, le sommet de Paris apparaît surtout comme l’occasion d’ériger la lutte contre Boko Haram au rang de priorité de la lutte contre le terrorisme international. C’est, en tout cas, ce que souhaitent aussi bien Washington que Paris. Bien que limités, les liens entre la secte nigériane et les mouvements jihadistes du Sahel sont désormais avérés. «Le risque, théorique pour l’instant, n’en est pas moins implicite par rapport à la Centrafrique, aujourd’hui divisée selon des lignes confessionnelles, pointe un responsable à Paris. Nous voulons éviter que Boko Haram profite du chaos sur place pour faire la jonction avec les autres mouvements jihadistes de la région, créant ainsi un continuum allant du nord-est du Nigeria jusqu’au Soudan.»

liberation.fr

Vendredi 16 Mai 2014 - 17:18



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