Pourquoi la lèpre résiste au Sénégal ?



La lèpre est sous contrôle au Sénégal depuis 1995, année durant laquelle le pays a atteint le seuil d’élimination fixé par l’OMS. Cette fiche d’information dresse la situation de la lutte pour l’éradication de cette endémie.

200 à 250 nouveaux cas par an
Selon le Docteur Louis Hyacinthe Zoubi, épidémiologiste et coordonnateur du Programme national d’élimination de la lèpre (PNEL), «les nouveaux cas de lèpre au Sénégal varient entre 200 et 250 chaque année depuis 1995».

«Pour 2016, nous n’avons pour l’instant que des données parcellaires. Certains points focaux, disposés dans les régions, n’ont pas encore fait parvenir leurs statistiques. En 2015, nous avons dépisté 248 nouveaux cas de lèpre et sur la base des données que nous avons actuellement, pour 2016, nous serons dans la même fourchette», explique-t-il.

Les principales régions endémiques sont Dakar, Diourbel, Kaolack et Thiès, d’après le coordonnateur du PNEL.

«Entre promiscuité et mauvaises conditions d’habitation, les nouveaux cas de lèpre dépistés dans la région de Dakar viennent surtout de Guédiawaye, Pikine et Rufisque. Dans la région de Diourbel aussi, avec la ville sainte de Touba, il y a un certain surpeuplement. Thiès abrite deux anciens villages de malades de la lèpre, Kaolack en a un», explique le Docteur Lala Fall, dermatologue et chef du service de léprologie du Centre hospitalier de l’Ordre de Malte (CHOM) à Dakar.

20% de ces nouveaux cas sont des enfants de moins de 15 ans
Cette année, le thème de la journée mondiale des lépreux est : «Zéro infirmité de grade 2 pour les garçons et les filles affectés par la lèpre».

Un thème «qui arrive à point nommé, car, au Sénégal, 20% des nouveaux cas enregistrés chaque année sont des enfants», d’après le Docteur Fall.

«Ils sont dépistés tardivement, au stade où il y a déjà des lésions qui peuvent entraîner des mutilations. La lèpre c’est une maladie, pas un handicap. Si on ne traite pas bien la maladie, alors on évolue vers le handicap et le handicap est irréversible», prévient-elle.

La lèpre «n’est plus un problème de santé publique»
Alors que la population sénégalaise a quasiment doublé depuis 1995 et que le nombre de nouveaux cas de lèpre est presque le même depuis lors, il y aurait cette année un cas de lèpre sur 60 mille à 75 mille habitants si l’on s’appuie sur les projections de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie qui annonce plus de 15 millions d’habitants au Sénégal en 2017. C’est bien mieux que le seuil d’élimination fixé par l’OMS.

«C’est une maladie qui est bien maîtrisée, on connait bien le microbe, comment il agit dans l’organisme. Au Sénégal, il n’y a pas un programme de recherche spécifique pour la lèpre, parce que ce n’est plus un problème de santé publique», souligne le Docteur Fall du CHOM.

«Nous suivons l’actualité des évolutions scientifiques dans le cadre de la recherche contre cette maladie. Le vaccin contre la lèpre, ce sont des choses sur lesquelles des chercheurs réfléchissent», ajoute-t-elle.

Hyacinthe Zoubi explique qu’au sortir du «Congrès de l’ILEP (Fédération des associations internationales luttant contre la lèpre dans le monde) qui s’est tenu en septembre 2016 en Chine», il n’y avait « pas encore d’avancées concrètes concernant, par exemple, un vaccin contre la lèpre ou le traitement de cas graves de réaction».

En attendant, souligne-t-il, «on utilise toujours la polychimiothérapie (PCT)», un  traitement qu’offre gratuitement l’OMS aux malades de la lèpre dans le monde depuis 1995 et «grâce auquel le Sénégal a pu atteindre l’élimination de la maladie».

Selon l’OMS, «l’élimination de la lèpre à l’échelle mondiale a été atteinte en 2000» et la PCT a permis de guérir près de 16 millions de patients (dans le monde) au cours des 20 dernières années».

Depuis 2012, l’institution onusienne en charge de la santé a classé la lèpre dans la catégorie des MTN : maladies tropicales négligées, au même titre que la  filariose lymphatique, l’ulcère de Buruli, la rage, ou encore la maladie du ver de Guinée.

Un problème social
«L’Etat soutient tous ses programmes mais il faut dire que les moyens mis à la disposition du PNEL sont insuffisants, compte tenu de la demande. Heureusement, il y a des partenaires qui nous accompagnent», indique le coordonnateur du PNEL.

Au ministère sénégalais de la Santé et de l’Action sociale, la question de la lèpre est gérée par la direction générale de l’action sociale « parce que c’est un problème social. Ce n’est plus un problème de santé publique»,  relève le Docteur Zoubi.

«Malheureusement, la lèpre continue de constituer un facteur d’exclusion sociale», regrette le Dr Lala Fall pour qui «la population a gardé des préjugés et des croyances sur la maladie».

«On voit aujourd’hui des malades atteints de la lèpre qui ne veulent pas aller prendre le traitement à l’hôpital par peur des préjugés, ils se cachent. Cette exclusion sociale forme des barrières à l’éradication de la lèpre», constate la spécialiste.

«Les tuberculeux retournent vivre en famille après leur traitement, un malade VIH prend son traitement et vit en famille, mais pour un malade de la lèpre c’est difficile de retourner en famille. Il est exclu. Or, aujourd’hui, lorsque le patient prend la première dose de médicaments, il n’y a plus de risques de contamination après 48 heures», argue-t-elle.

Quelles sont les stratégies pour l’éradication ?
Pour le Dr Zoubi, «l’éradication de la lèpre au Sénégal est possible. L’OMS a notifié certaines maladies qui doivent être éradiquées d’ici 2020 et la lèpre en fait partie. Donc il faut élaborer de nouvelles stratégies pour pouvoir atteindre ces objectifs»

La première stratégie développée par le PNEL consiste à mener des enquêtes autour des «multibacillaires, les malades MB, ceux qui ont la lèpre avec une charge bactérienne très élevée, ceux qui sont contagieux».

L’autre stratégie que veut mettre en place le PNEL est la chimioprophylaxie contre la lèpre. «Elle consiste à mettre sous traitement des personnes saines pour pouvoir prévenir l’apparition de la maladie dans une communauté ou une zone endémique ciblée», explique le Dr Zoubi.

Il précise que «deux enquêtes ont déjà été faites dans deux villages de reclassement à Koutal et à Mballing» et que cette méthode va être appliquée si les «rapports des enquêtes sont probants».

Pour sa part, le Dr Lala Fall du CHOM estime que pour arriver à éradiquer cette maladie, il faudra, «en plus de la sensibilisation pour une bonne hygiène, balayer les préjugés sur le plan social».

«Il faut qu’on arrive à sensibiliser les gens pour leur dire que ce n’est qu’une maladie causée par un microbe et qu’un traitement efficace est désormais disponible», martèle-t-elle.

La dermatologue évoque également un problème de formation du personnel de santé. «La lèpre n’est plus enseignée dans les écoles, elle est évoquée en un paragraphe. C’est une maladie qui mérite des ateliers pour que ces étudiants voient au moins pour une fois dans leur vie ce que c’est qu’une lésion de lèpre. Il serait inadmissible pour un personnel de santé de passer à côté d’un cas de lèpre d’autant plus que ce n’est pas un diagnostic qui est difficile», relève-t-elle.

africacheck.org

Lundi 27 Février 2017 - 10:24



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