Présidentielle au Mali: le choc des vétérans

Arrivés en tête du scrutin du 28 juillet, deux vieux briscards du marigot politique, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) et Soumaïla Cissé, s’affronteront lors d’un tour ultime prévu le 11 août. Décryptage des chances respectives de deux hommes qui, en dépit des apparences, alignent plus de convergences que de divergences !



Ibrahim Boubacar Keïta (G) et Soumaïla Cissé (D) Pierre René-Worms / RFI
Ibrahim Boubacar Keïta (G) et Soumaïla Cissé (D) Pierre René-Worms / RFI
Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) et Soumaïla Cissé appartiennent tous deux à la génération des « sexas », celle qui a pris le relais des « pères de l’indépendance ». Ils viennent du même moule politique et idéologique et sont, chacun dans le style qui lui est propre, deux purs produits d’une association clandestine reconvertie subrepticement en parti politique à la faveur de la restauration du multipartisme, en 1991 : l’Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (Adéma-PASJ), au pouvoir de 1992 à 2002.
Les deux prétendants au fauteuil de Koulouba, le palais présidentiel situé sur les hauteurs de Bamako, se connaissent donc bien pour avoir travaillé ensemble dans les structures dirigeantes de ce parti et géré de concert, pour ne pas dire en symbiose, les affaires de l’Etat. IBK a été, faut-il le rappeler, ministre des Affaires étrangères, puis Premier ministre, et Cissé, entre autres, ministre des Finances. Ils ont, par ailleurs, déjà brigué, l’un et l’autre, la magistrature suprême : le premier en est, cette année, à sa troisième tentative, le second à sa deuxième. Ils ont donc tous les deux une bonne expérience de ce type de compétition, un pedigree annonciateur d’un second tour prometteur.
Copier-coller
Leurs similitudes ne s’arrêtent pas là. Leurs professions de foi publiques ressemblent à du copier-coller, une impression que vient renforcer la lecture comparative de leur projet politique respectif : 60 pages abondamment illustrées pour le « Pour l’honneur du Mali », d’IBK, et 72 pages tout aussi agréables de lecture pour le « Programme pour un nouveau Mali », de Soumaïla Cissé. Florilège.
Si IBK parle de « refonder le dispositif de défense et de sécurité », Soumaïla, lui, veut « moderniser les forces de défense et de sécurité. » Le premier invite à « retrouver le leadership d’une diplomatie aux intérêts du Mali », là où son adversaire promet de « mettre les intérêts nationaux au cœur de la diplomatie ». Et ce n’est pas tout.
Si IBK s’engage à « accroître le nombre de bénéficiaires de la protection sociale universelle », Soumaïla Cissé jure de « renforcer la protection sociale et la solidarité nationale. » Là où le premier promet de « conjuguer l’enracinement et l’ouverture culturelle » ou encore de « promouvoir une diaspora respectée et vecteur du développement », son challenger s’engage, lui, à « assurer le rayonnement culturel du pays » et de « faire des Maliens de l’extérieur des acteurs des politiques publiques. »
« Le Sudiste » contre « le Nordiste » ?
Alors IBK « socialiste » versus un Soumaïla Cissé « libéral », comme le martèlent, dans un raccourci manichéen, nombre d’observateurs ? Pas si simple, à moins de considérer qu’en politique, comme en religion, l’habit - et le look - font le moine. Alors que le Mali, un des plus vastes pays d’Afrique, émerge péniblement d’une sombre mésaventure jihado-schismatique, tous deux tiennent pour égaux l’ensemble des Maliens, qu’ils soient du Nord ou du Sud, histoire de renvoyer à leurs chères études ceux qui persistent à dépeindre le rendez-vous du 11 août comme opposant IBK « le Sudiste » au « Nordiste » Soumaïla.
Si le Rassemblement pour le Mali (RPM) d’IBK est membre à part entière de l’Internationale socialiste (comme, du reste, l’Adéma), l’Union pour la République et la démocratie (URD) de Soumaïla Cissé n’a pas pour autant rejoint les rangs de l’Internationale libérale, autre grand cénacle politique à vocation universelle. Et pour cause : issus pour la plupart de l’Adéma et pétris de luttes sociales, les amis de Soumaïla Cissé se réclament de la social-démocratie, laquelle fait figure, de nos jours, de sœur siamoise du socialisme.
Fondateurs de l’Adéma, IBK et Soumaïla Cissé sont donc tous deux des incarnations vivantes du socialisme malien, avec comme seuls points d’opposition des altérités de tempérament et de style. Si IBK, lecteur de François Mitterrand et admirateur de Patrice Lumumba, conjugue chaleur et fermeté, Soumaïla Cissé, épigone des keynésiens de gauche (notamment, de l’économiste américain John Kenneth Galbraith), donne l’impression, pour ce qui le concerne, d’être constamment obnubilé par les comptes de l’Etat, d’où l’aspect « dépareillé » de sa campagne électorale du premier tour menée, comme pour ses adversaires, sur arrière-fond de putsch et de guerre.
Le danseur de salsa et le pharaon
De la fréquentation des citoyens ordinaires, IBK, le danseur émérite de salsa, aura retenu la bonne tape dans le dos et une propension au « cousinage de plaisanterie », lequel autorise les Maliens à railler leurs compatriotes issus d’une communauté et d’une caste sociale différentes de la leur. Soumaïla Cissé, lui, sans doute par tempérament et par calcul, aura choisi de conserver le masque du pharaon qui sied dans une nation en danger.
Si le premier, arrivé en tête le 28 juillet avec 39,23% des suffrages exprimés, a l’arithmétique de son côté, le second (19,44%) ne désespère pas, comme la tortue de la célèbre fable de La Fontaine, de rattraper son retard. Les deux anciens responsables de l’Adéma savent qu’au-delà des statistiques et des ralliements politiques, la victoire finale se jouera sur le terrain, par une extraordinaire mobilisation des électeurs dans les faubourgs populeux des grandes villes, dans les hameaux. Mais, aussi, à travers les « réseaux sociaux », non pas Facebook et autres Twitter et LinkedIn, mais le maillage établi par les chefs religieux, les notables, les « grandes familles », et dans les grains, ces cellules récréatives de quartier où les Maliens se retrouvent pour jouer, plaisanter et siroter du thé à la menthe. Coquetterie malienne, le scrutin se jouera, par ailleurs, à l’aune de celui des deux prétendants qui aura le plus hanté par sa présence, ces dernières années, les cérémonies de mariage, de baptême et les funérailles…

Source : Rfi.fr

Dépéche

Mardi 6 Août 2013 - 14:17



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