RCA – Faustin-Archange Touadéra après son élection: «Aujourd’hui la priorité demeure la paix, la paix et la cohésion sociale»



C’est officiel depuis hier, mardi 1er mars, Faustin-Archange Touadéra (59 ans) sera le prochain président de la République centrafricaine. Selon la Cour constitutionnelle de Bangui, il a été élu au second tour de la présidentielle avec 62,6% des voix face à Anicet Georges Dologuélé. Il lui reste encore à prêter serment. Ce sera chose faite à la fin de ce mois de mars, après le second tour des législatives. Mais dès aujourd’hui, le futur président se confie à RFI. Depuis Bangui, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
 
RFI : Il y a trois mois, quand vous vous êtes lancé dans la campagne, est-ce que vous pensiez être en mesure de gagner ?
 
Faustin-Archange Touadéra : Si l’on savait qu’on allait immédiatement échouer, on ne se lancerait pas. En tout cas, on avait quand même au regard de la situation nationale, au regard de certains compatriotes, nous pensions qu’il y avait quand même une chance que notre projet de société puisse avoir l’adhésion d’une bonne partie de la population.
 
Vous êtes professeur de mathématiques. Vous aviez déjà fait vos calculs ?
 
(Rires) Ce n’est pas aussi rationnel que ça. On ne peut pas… Ce n’est pas de l’arithmétique pure, mais en tout cas c’est une question de conviction. Dans la situation de notre pays qui est en conflit, il est tout à fait indiqué pour nous de faire cette offre au peuple, évidemment, si le peuple nous suit. Et nous sommes heureux aujourd’hui qu’il y ait eu une forte adhésion autour de ce projet de société.
 
Mais franchement monsieur le président, au départ nous n’étiez pas favori. Quel est le plus qui vous a permis de passer devant messieurs Anicet Georges Dologuélé, Désiré Nzanga Bilal Kolingba, Martin Ziguélé, Jean Serge Bokassa ?
 
C’est une très bonne question. Vous savez qu’aujourd’hui, avec ce conflit, la population centrafricaine voudrait un changement, voudrait aussi être rassurée par ses dirigeants. Les Centrafricains veulent des gens qui soient plus proches d’eux. Vous voyez, ce n’est pas d’aujourd’hui que je travaille dans l’université centrafricaine. J’ai été enseignant pendant très longtemps. Recteur d’université, j’ai formé beaucoup de cadres qui sont aujourd’hui des enseignants ou qui sont dans la vie active. Et j’ai été Premier ministre pendant cinq ans. Cinq ans, c’est la première fois dans le pays qu’un Premier ministre reste en fonction pendant cinq ans. Tout ça, ça compte. Et ça, ce sont des données qui n’ont pas vraiment été prises en compte dans l’appréciation des candidats.
 
Et on dit qu’au plus fort de la crise 2013-2014, comme beaucoup d’autres Banguissois du quartier Boy-Rabe, vous vous êtes réfugié à l’aéroport. Vous n’avez pas fui à l’étranger, c’est ça ?
 
Non, Je n’étais peut-être pas exactement à l’aéroport, j’étais au siège du Binuca [Bureau Intégré de l'organisation des Nations unies en Centrafrique]. Donc j’y suis resté pendant six mois. A un moment donné où j’étais tombé malade, j’ai voulu aller me faire soigner à l’extérieur. On m’a interdit de le faire et voilà. Donc je suis resté six mois au niveau du Binuca à Bangui ici effectivement.
 
Votre pays est plongé dans la plus grave crise de son histoire. Quelle est votre priorité ?
 
Aujourd’hui la priorité demeure la paix, la paix et la cohésion sociale. Aujourd’hui il y a une bonne partie encore de la population, il y a quelques-uns de nos compatriotes qui sont en armes et qui sont encore dans le pays. Je pense qu’il faudrait entamer très rapidement le dialogue, les discussions avec ces compatriotes pour qu’on puisse entamer le programme de désarmement-démobilisation-réinsertion [DDR] et aussi réformer nos forces de défense et de sécurité pour permettre justement à tous les Centrafricains de vaquer librement à leurs occupations. Comme vous le constatez aujourd’hui, comme il y a des hommes en armes dans pratiquement une bonne partie du pays, les gens ne peuvent plus aller dans leurs activités, surtout leurs activités champêtres. Donc la priorité est la recherche de la paix et de la réconciliation nationale. C’est un long processus, mais au moins qu’on puisse désarmer, ou tout au moins démobiliser les hommes en armes, et aussi procéder à la réforme du secteur de sécurité pour que nos forces de défense et de sécurité puissent prendre le relais sur l’ensemble de nos frontières. Donc ça, c’est la priorité. Et puis aussi, le dialogue social, parce que ce conflit a créé des fossés au sein de nos communautés. Je pense qu’il faut ressouder nos communautés pour que le vivre ensemble soit véritablement d’actualité dans notre pays.
 
L’armée est dominée aujourd’hui par les Gbaya, les gens de l’ethnie de l’ancien président Bozizé. Est-ce qu’il faut rééquilibrer cette armée, ces Faca [Forces armées centrafricaines], sur le plan ethnique ?
 
Est-ce que c’est le seul problème ? Tel que posé, je ne pense pas qu’on pourrait trouver une solution, mais je crois qu’il faut réformer notre armée nationale, c’est-à-dire il y a cet aspect-là qui est là. Donc on va revoir cet aspect-là, mais nous voulons une armée républicaine où tous les Centrafricains de toute tendance se reconnaissent. Puis il y a la politique, il faut extraire la politique de nos forces de défense et de sécurité et faire en sorte que la population ait confiance en ces forces de sécurité et de défense.
 
Vous avez été élu sans le soutien d’un parti, vous étiez un candidat indépendant. Le deuxième tour des législatives n’a pas encore eu lieu. Comment allez-vous faire pour gouverner si vous n’avez pas une majorité dans la future Assemblée nationale ?
 
Aujourd’hui c’est vrai que c’est un problème important mais nous avons déjà les partis politiques qui nous ont soutenus au deuxième tour, puis aussi des personnalités à titre individuel qui ont aussi présenté des candidats aux législatives. Nous sommes en train de mener une discussion afin d’avoir une force au niveau de l’Assemblée nationale. Donc je pense que les choses vont se faire. Vous savez qu’au second tour, nous avons mobilisé beaucoup de personnalités, notamment les anciens candidats à la présidentielle et puis un certain nombre de partis politiques qui nous ont soutenus. Donc tout cela crée un environnement politique sur lequel on peut se baser pour avoir au moins une majorité qui pourrait nous aider à bien gouverner, sans difficultés.
 
C’est-à-dire que les quelque 20 partis, qui vous ont soutenu lors du second tour, pourraient former un nouveau grand parti présidentiel. C’est cela ?
 
Mais après ces élections, on va continuer la transition puisque des grandes questions sont encore à l’ordre du jour. Je vous ai cité le DDR, la réforme de l’armée qui nécessite une réflexion dans un consensus. Je suis donc pour un rassemblement. Pour ces questions-là, nous devons rassembler pratiquement tous les Centrafricains. Alors, aussitôt parler d’opposition ou de majorité présidentielle n’est pas cette vision-là. C’est une vision de rassemblement d’abord pour la République.
 
Parmi les poids-lourds qui vous ont soutenu au second tour, il y a Martin Ziguélé et son parti le MLPC [Mouvement de libération du peuple centrafricain]. Est-ce que Ziguélé pourrait devenir votre futur Premier ministre ?
 
Oh, vous allez vite. Vous savez, aujourd’hui la Constitution est claire : le Premier ministre doit avoir le soutien de l’Assemblée nationale. Donc puisqu’il y a encore un deuxième tour pour les législatives, tout ça, ça compte dans la réflexion.
 
Vous êtes allés rendre visite à votre voisin Idriss Déby à Ndjamena. Comment ça s’est passé ?
 
Très bien. Vous savez, il n’y a pas que le président Idriss Déby. Je crois que nos voisins les plus proches sont vraiment impliqués dans la résolution de cette crise. Et vous savez bien qu’aujourd’hui, beaucoup de nos compatriotes, pour leur sécurité, ont dû se réfugier dans les pays voisins.
 
Donc vous espérez le retour en Centrafrique des nombreux Centrafricains de confession musulmane qui sont actuellement réfugiés au Tchad ?
 
Mais tous les Centrafricains doivent regagner - ceux qui le souhaitent -, doivent regagner leur pays. Vous savez aujourd’hui, il y a aux alentours de 450 000 à 600 000 réfugiés qui sont à l’extérieur. Donc dans tout programme de développement, il faut intégrer cela. Et ce n’est pas normal que nous puissions laisser des compatriotes à l’extérieur.
 
Quand vous étiez Premier ministre, vous avez continué d’enseigner les mathématiques à l’université de Bangui. Maintenant que vous êtes président, qu’est-ce que vous allez faire ?
 
Il n’y a pas longtemps, je crois que j’ai été invité par le département de Mathématiques. Or nous avons des problèmes de ressources humaines dans cette discipline. Deuxièmement, ça nous intéresse de pouvoir continuer à donner quelques cours pour maintenir la main et discuter avec les étudiants. C’est aussi pour nous l’occasion d’être plus proches de nos étudiants et de la population parce que, là aussi, on échange. Donc je verrai si le temps me permet de pouvoir prendre une heure ou deux pour des enseignements. Le département m’a déjà posé la question et j’y ai répondu par l’affirmatif. On verra comment, dans la pratique, ça va se faire.
 
Donc vous avez dit oui au chef du département Mathématiques ?
 
Oui, j’ai dit oui.
 
Maintenant, il faut tenir votre promesse…
 
(Rires) Voilà. C’est ça. L’enjeu actuellement c’est de pouvoir tenir, mais je m’étais organisé en tant que Premier ministre, je l’ai fait pendant cinq ans. Avec une heure de cours par semaine, je pense que c’est faisable.

Rfi.fr

Mercredi 2 Mars 2016 - 11:15



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