RWANDA. 800.000 morts et une nouvelle victime : la vérité

Les commémorations sont obérées par des polémiques acerbes et troubles qui finissent par égarer l’opinion et masquer les leçons de l’Histoire.



Commémoration manquée… Vingt ans après, on pouvait attendre des responsables politiques qui célèbrent aujourd'hui le sinistre anniversaire du génocide rwandais un effort de raison et d’honnêteté. Au lieu de cela, les cérémonies sont obérées par des polémiques acerbes et troubles qui finissent par égarer l’opinion et masquer les leçons de l’Histoire. En plus des 800.000 tués de 1994, ces discussions malsaines risquent de faire une nouvelle victime : la vérité.

Le président du Rwanda Paul Kagamé accuse la France d’avoir participé directement au massacre, alors même qu’il ne dispose d’aucune preuve tangible permettant d’accréditer ses dires. En France, à l’inverse, une partie des politiques, des militaires et des observateurs accuse le dictateur rwandais d’être le coresponsable de la tragédie. Dans leur souci obsessionnel de disculper la France, son gouvernement, son armée, ils en viennent à détourner le débat, à diffuser des écrans de fumée, à relativiser le génocide pour le ranger dans la longue série des massacres ethniques réciproques qui ont ravagé ce continent.
Il faut donc rappeler les faits établis, qui sont une terrible leçon pour le monde d'aujourd'hui.

Les projecteurs se braquent sur l'attentat, pas sur le génocide

L’immense tuerie rwandaise, qui a endeuillé la fin du XXème siècle, a été perpétrée à l’initiative d’une faction criminelle et raciste du pouvoir rwandais de l’époque, prétendant représenter les intérêts des hutus et décidée à empêcher tout compromis entre hutus et tutsis. Ce groupe d’assassins, le "hutu power", a récusé la tentative de conciliation prévue par les accords d’Arusha et tenté de mettre fin à la division ethnique du pays par l’extermination de la minorité tutsie et de hutus modérés. C’est cette faction ivre de sang et de meurtre, organisée de longue main, animée par une idéologie raciste, lancée dans le massacre quelques minutes à peine après l’assassinat du président rwandais, qui porte la responsabilité du génocide.
Au lieu de s’arrimer à ce fait fondamental, plusieurs journalistes ou spécialistes tentent d’étranges opérations de diversion. Dans l’hebdomadaire "Marianne", Pierre Péan, écrivain et journaliste d’investigation reconnu, braque le projecteur non sur le génocide mais sur son fait déclencheur – ou son prétexte - l’attentat qui a coûté la vie au président du Rwanda Juvénal Habyarimana et au président du Burundi, Cyprien Ntaryamira le 6 avril 1994. Ce jour-là, en effet, l’avion présidentiel rwandais, un Falcon 50, a été abattu par un missile alors qu’il s’apprêtait à atterrir sur l’aéroport de Kigali. A peine la mort du président Habyarimana était-elle annoncée que les premières exactions étaient commises par les milices hutues, pour dégénérer ensuite en un massacre général.
Pour Péan et quelques autres, l’avion présidentiel a été abattu par des tueurs à la solde de Paul Kagamé, à l’époque chef du Front patriotique du Rwanda (FPR) de manière à déclencher des représailles contre les Tutsis, qui justifieraient à leur tour une offensive militaire au cœur du Rwanda. Machiavélique, implacable, Kagamé aurait monté une opération criminelle destinée à faire massacrer son propre peuple pour avoir ensuite une bonne raison de voler à son secours et de prendre le pouvoir à Kigali.

Une enquête qui obscurcit l'enjeu de la discussion 

L’ennui, c’est que Péan s’appuie sur une enquête ancienne menée à l’époque par le juge Bruguière, dont les méthodes et les conclusions ont été vivement contestées. Depuis, deux autres juges, Marc Trévidic et Nathalie Poux, ont repris les investigations. Il ressort de leur enquête, fondée sur des analyses balistiques et acoustiques, que le missile a été lancé non d’une base FPR, mais d’une zone contrôlée par les extrémistes hutus.
Péan et ses émules lui opposent des déclarations émanant d’anciens compagnons de Paul Kagamé, aujourd'hui passés dans l’opposition. L’un d’entre eux est présenté cette semaine dans "Marianne" comme un témoin décisif, qui attesterait de la culpabilité du FPR dans l’attentat de Kigali. Mais les témoins du même genre présentés auparavant par les mêmes journalistes se sont rétractés les uns après les autres, jetant un doute très sérieux sur la fiabilité de ce genre de personnage. A l’inverse, il apparaît clairement, en analysant les débris, que l’avion présidentiel a été la proie d’un missile venant de l’avant et non de l’arrière, c’est-à-dire d’un lieu où les soldats de Kagamé auraient difficilement pu faire une incursion.
Cette enquête judiciaire et policière très technique finit par obscurcir l’enjeu de la discussion. Quels que soient les auteurs de l’attentat, au fond, cela ne change pas grand-chose à la culpabilité de ceux qui ont perpétré le génocide dans les semaines qui ont suivi. Ceux-là, on doit le répéter, sont les vrais génocidaires. Ils ont été dirigés, encadrés, manipulés, encouragés, par les dirigeants hutus les plus extrémistes.

Une tache honteuse 

La polémique Péan, en fait, poursuit un autre but : faire endosser à Kagamé la responsabilité principale et mettre hors de cause la France et son armée. Certes le chef du FPR, aujourd'hui président du Rwanda, est un dictateur brutal, calculateur, qui s’est rendu plus qu’à son tour coupable d’exactions sanglantes. Personne ne songe à le présenter comme un démocrate. Mais on sait aussi que la France, se substituant à la Belgique qui avait colonisé le Rwanda à l’origine, a joué un rôle actif de protectrice du régime rwandais pendant de longues années. L’enquête de Christophe Boltanski et Jean-Baptiste Naudet publiée dans "le Nouvel Observateur" de cette semaine montre bien l’étroite et ancienne imbrication entre les autorités françaises et le gouvernement rwandais, selon le schéma classique en vigueur dans le cadre de ce qu’on a appelé la "Françafrique".
La France a soutenu le président Habyarimana, entraîné son armée, prêté certains de ses officiers au régime de Kigali. De même l’opération Turquoise, décidée par le gouvernement français alors que le génocide était à l’œuvre depuis plusieurs semaines, si elle a sauvé des vies, a aussi permis à certains responsables hutus du génocide de s’enfuir à l’étranger. Il ne s’ensuit pas, à l’inverse de ce qu’avance le président Kagamé, que des soldats français aient pris une part active à la tuerie. Mais la proximité des militaires français avec les responsables et les soldats rwandais qui ont participé au massacre restera une tache honteuse dans l’histoire des relations entre la France et l’Afrique.

L'action française, ni réaliste, ni politique, ni humanitaire

Au fond, ce qui est en cause, c’est une conception de la politique étrangère. Pour plusieurs responsables français, y compris au sommet de l’Etat, l’affaire du Rwanda s’inscrivait dans la lutte d’influence que se livrent depuis longtemps dans cette région la France et les puissances anglo-saxonnes. Le Rwanda était francophone : il entrait naturellement dans la sphère française. Le FPR de Kagamé provenait de l’aire anglophone : il était soupçonné d’agir pour le compte d’intérêts américains. Paris soutenait donc le régime hutu contre l’entreprise de reconquête tutsie menée par le FPR de Paul Kagamé. Le drame, c’est que ces clients de la France se sont soudain lancés dans un massacre insensé sans que Paris n’intervienne sérieusement pour les freiner. Le prisme de la realpolitik, si prisé dans les cercles du pouvoir en France, a aveuglé les responsables français et les a conduits à minimiser l’immense tuerie qui se déroulait pour ainsi dire sous leurs yeux. Au contraire, la prise en compte d’objectifs humanitaires, qui est désormais l’une des dimensions obligatoires de toute politique étrangère, aurait probablement conduit les Français – et d’autres - à intervenir plus vite, à renforcer les troupes de l’ONU, à élargir leur mandat pour qu’elles puissent limiter le meurtre de masse. La doctrine traditionnelle de l’équilibre des forces et des sphères d’influence, qu’on appelle souvent "realpolitik", n’offre en fait aucune garantie de réalisme. Elle conduit souvent à des erreurs tragiques, y compris du point de vue de l’intérêt national. Pour préserver son influence dans la région des Grands Lacs, la France se retrouve maintenant au banc des accusés. Elle a été impuissante à prévenir ou à limiter le dernier génocide du XXe siècle et elle a perdu de surcroît toute influence dans cette zone. Selon les critères de la realpolitik, son action au Rwanda n’a été ni réaliste, ni politique. Selon des critères humanitaires, elle a été désastreuse.

La conscience contemporaine exige désormais que la question des droits de l’Homme et de la démocratie fasse partie intégrante de la politique étrangère d’une nation civilisée. Non pas pour en fournir le seul critère, ce qui serait une naïveté dangereuse ; toujours l’analyse minutieuse des réalités géopolitiques doit entrer dans le raisonnement. Mais pour que les principes d’action des démocraties à l’extérieur se rapprochent un tant soit peu des valeurs qui les fondent. Dans ces conditions, une France restée fidèle à ses principes aurait joué au Rwanda un rôle tout différent…


Le Nouvel Observateur

Mardi 8 Avril 2014 - 10:18



Nouveau commentaire :
Facebook Twitter