Réflexion sur la réécriture de notre histoire



Une idée noble et sensible voire délicate à la fois surgit ces temps-ci. Il s’agit du projet de réécrire ou de relecture de notre l’histoire sur le plan culturel, religieux, politique et social voire même économique. Cette démarche s’impose plus que jamais. Cependant, beaucoup de questions méritent d’être posées : Qu’est-ce que c’est l’histoire? Sur quoi peut-on se baser pour réécrire l’histoire? Pourquoi veut-on réécrire l’histoire?

Je dirai, pour répondre à la première question sans aller plus loin ou chercher des définitions dans les encyclopédies, que l’histoire est une série d’événements et de récits qui ont marqué la vie de l’homme depuis son apparition sur la terre à nos jours. Les événements passés constituent les faits saillants de l’histoire que nos ancêtres nous ont transmis à par différentes manières : orale, écrite et matérielle.

Et les générations actuelles ont à leur tour la charge de créer l’histoire de demain. Cependant, il est à signaler que les événements se passent souvent indépendamment de la volonté et du choix de l’homme mais celui-ci est appelé à les trier et à les garder dans la mémoire soit collective ou individuelle. Il y a trois sources pour écrire l’histoire : il s’agit de la source orale, de la source écrite et de la source matérielle constituée par les vestiges archéologiques.

L’histoire est écrite par trois voies. Il s’agit de la voie officielle ou orientée ; de la voie indirecte, non officielle ou non orientée et de la voie spontanée ou non intentionnée. L’histoire officielle est écrite et transmise sous le contrôle d’un pouvoir soit politique ou religieux, soit d’une famille. Cette histoire est hiérarchisée, sélectionnée et triée pour satisfaire un groupe, une élite et pour préserver la légitimité de l’hégémonie du pouvoir politique ou de la famille.

Les informations transmises par cette voie revêtent un caractère partiel et partisan. Elle s’intéresse souvent à raconter, sous l’ordre d’un pouvoir politique, religieux, coutumier, les victoires, les vertus, les gloires et la noblesse plutôt que de parler de défaites, d’aspects non reluisants et d’échecs. C’est comme quelqu’un qui écrit l’histoire de sa famille, de son guide religieux ou politique et celle de sa nation.

L’histoire indirecte ou non officielle décrit et raconte les événements en toute indépendance et liberté. L’historien de cette catégorie décrit les détails des faits sous un récit historique sans être animé d’aucune appartenance ou alliance. Cet historien n’a aucun mobile outre que de relater et de décrire les événements. La voie spontanée ou intentionnée est illustrée par les données historiques qu’on trouve mentionnées au passage dans une oeuvre littéraire, dans un roman, dans des correspondances, des récits de voyage et des expéditions militaires sans que l’auteur ait l’objectif direct et avoué de raconter l’événement.

On peut dire que pour avoir plus ou moins une histoire crédible et acceptable, il faut faire un recoupement entre ces trois voies ou au moins entre les deux premières voies.

Pourquoi veut-on réécrire l’histoire?

Deux choses appellent à la relecture de l’histoire : corriger l’erreur et restaurer la vérité. Il ressort de cela que celui qui est appelé à la relecture de l’histoire doit être intègre, sage, honnête et indépendant jouissant de droiture, d’objectivité et de bonté sublime. Il doit avoir une connaissance profonde, variée et authentique. Il ne doit pas négliger le moindre détail ou information. Il ne doit pas être un juge des faits, il doit être neutre par rapport aux événements qu’il décrit. Tous ces critères semblent êtes réunis dans le comité de pilotage du projet que dirige l’éminent historien le Professeur Iba Der ThIAM mais ce qui est jusqu’à présent déplorable c’est l’absence ou le nombre restreint des arabophones dans ce comité. Il semble que la partie la plus contestée dans l’histoire du Sénégal est celle écrite par les colons notamment celle qui a trait à l’Islam combattant et libérateur.

Le colonialiste français a trouvé au Sénégal et en Afrique de l’Ouest une farouche résistance menée par les érudits musulmans contre l’oppression, l’injustice et la domination de l’homme blanc.

C’est pour cette raison que la majeure partie des grandes figures historiques ont été qualifiées, par certains historiens occidentaux, de sanguinaires et de tyrans comme Samori Touré, El hadji Omar AL FoutiyouTall ou alors ils ont été réduits et classés au bas de l’échelle sociale. Il s’agit des gens de métier, par exemple les forgerons (Têgg), les tisserands (rabbe), les bûcheront (Laoubé), les cordonniers (houdé), les griots (Guéwel ). Ces gens-là sont considérés inférieurs ou en d’autres termes sont ‘’castés’’ de par leur appartenance à un groupe d’artisans économiquement productifs
mais socialement à bas de la stratification.

La coexistence entre ces deux groupes de la société dans un respect réciproque n’arrangeait pas le pouvoir colonial. C’est pour cela qu’il a créé un clivage social en donnant au premier groupe le nom d’un oiseau ‘’Marabout’’, et en mettant le deuxième groupe en bas de la pyramide sociale alors que sur ce dernier groupe repose le développement de la société humaine depuis la préhistoire jusqu’à nos jours. Il faut signaler que les familles dites aujourd’hui ‘’Maraboutiques’’ sont majoritairement issues du groupe des gens dits ‘’castés’’. Vu les conjonctures économiques et le changement des mentalités chez certaines ethnies la corporation sociale dite ? ee? o s’est transformée en une corporation professionnelle appelée artisans. C’est ainsi que le forgeron devient le menuisier métallique, le bûcheront devient le menuisier du bois ou ébéniste, le communicateur traditionnel devient le journaliste, dans son rôle d’émetteur de l’information, etc.

Et sur ce constat, il est donc nécessaire de réécrire l’histoire de la famille maraboutique du Sénégal avec courage, objectivité et lucidité afin de corriger l’erreur et de restaurer la vérité. La majeure partie de ces familles n’étaient les détentrices de la connaissance islamique. Elles n’incarnaient pas les vertus que leur procurait la société sénégalaise. Certaines de ces familles n’ont pas hérité du savoir religieux de leurs arrières-grands pères. C’est pourquoi on peut considérer que l’histoire de l’Islam et celle maraboutique au Sénégal est modelée dans le sens de satisfaire une partie, de nuire et de marginaliser une autre partie. C’est une l’histoire tronquée et partisane. Il y a là donc une histoire qui mérite d’être revue et corrigée pas pour nier et dénigrer le mérite de ces illustres, vertueux et vénérés guides comme El hadji Omar AL Foutiyou Tall, El hadji malick Sy, El hadji Abdoulaye Niasse, Limamoulaye, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, Cheikh Amary Ndack Seck, Cheikh Bou Kounta, Cheikhna Cheikh Sadbou, etc. Il ne s’agit pas de minimiser leur rôle dans la société mais de corriger et restaurer l’histoire pour que chacun retrouve la place qui est la sienne et le rôle qu’il a joué dans l’édification de la société.

Il ressort de toutes les études sérieuses et objectives que les premiers porteurs du flambeau de l’islam dans l’espace de la Sénégambie sont les Thiams, les Talls, les Baals, les kanes, les Dramés, les Bâs pour ne citer que ceux-ci. Ces familles ont joué un rôle de pionnier dans l’islamisation des populations, la diffusion et la vulgarisation de la connaissance islamique, de la culture et de la langue arabe. On peut prendre comme exemple l’érudit hors pair de son temps Cheikh Massamba ThIAM pour qui Cheikh Mbacké Bousso reconnait, dans une correspondance adressée à Cheikhal islam El hadji Ibrahima NIASSE, son érudition élevée et sa supériorité intellectuelle au Fouta. Il est incontestablement le précurseur de l’enseignement arabo-islamique dans l’espace de la Sénégambie.

Cette grande figure est mal connue ; ce qui montre que l’histoire des familles maraboutiques au Sénégal à tendance à être sciemment orientée. Ce qui étaye cela, c’est que les mères des grands érudits qui portent les patronymes dits ‘’Castées’’ ne sont pas citées comme référence de femmes vertueuses, droites et obéissantes à leurs époux. On peut citer à titre d’exemple la mère d’El hadji Omar Al Foutiyou TALL, la mère d’El hadji Abdoulaye NIASSE, la mère de Mame Khalifa NIASSE, la mère de Cheikh Béthio ThIOUNE, la mère de Moustapha Niasse qui portent le patronyme ThIAM.
Notre tradition veut que la bonté et la droiture et l’obéissance d’une femme envers son mari soient tributaires de la bénédiction et la réussite de son enfant dans la vie.

Cette perception n’est guère en contradiction avec l’islam qui fait l’obéissance et la soumission d’une femme à son mari comme l’une des conditions par laquelle elle entre au paradis. Le Prophète (PSL) dit dans un hadith: «Si je devais ordonner à quelqu’un de se prosterner devant son semblable, j’ordonnerais sûrement à la femme de se prosterner devant son mari». Toutes ces vertus sont réunies dans le comportement des femmes appartenant au groupe « casté » alors qu’elles méritent d’être citées comme références au lieu de les jeter aux oubliettes. Cette volonté de bannir le rôle joué par ces gens se manifeste également au niveau des intellectuels, historiens, chercheurs et universitaires.

Par exemple Cheikh Dilé Fatim ThIAM Comba Diombos qui a conduit en 1830 sur invitation du Serigne de Coki, Ndiaga Issa Diop, en 1827, une guerre sainte dans le Waalo à Richard Toll avec plus de trois mille (3000) guerriers contre le Brak (roi) Fara Penda Adama SALL, pour établir un Etat théocratique, a été qualifié de « Forgeron ». Ce héros qui défendait les préceptes de l’Islam a été vaincu par les Français à la bataille de Mbilor avec la complicité de certains marabouts parce qu’il menaçait les forts de Richard-Toll et de Dagana qui constituaient le centre des activités commerciales des blancs. Dans ce sillage on remarque que certains chercheurs disciples de confrérie minimisent le passage de leurs guides chez un érudit dont le patronyme est ‘’casté’’, par contre, d’autres, pour tronquer l’histoire, ne citent plus les patronymes des grandes figures et personnalités religieuses ou politiques.

Cette volonté manifeste est contraire à nos valeurs sociales qui font que la question qu’on pose en serrant la main d’une personne étrangère est: quel est votre nom de famille? En Wolof: Santewa ou nôsante? Et si elle le décline, on l’interroge pour savoir de quel groupe de ce patronyme il appartient: Thiam baylo ou Thiam babel? La civilisation sénégambienne veut qu’on porte le nom de famille patriarcal et qu’on s’identifie à nos mères. C’est pourquoi plusieurs figures historiques du Sénégal portent le nom de leur mère comme par exemple Damel-Teigne Amary Ngoné Ndella, Lat Dior Ngouné Latyr Coumba, Dilé Fatim Thiam Comba Diombos, Al Boury Ndiaye, le Brak Amar Fatim Borso Mbodj , la Linguère Awo Fatim yamar Khuri yaye Mbodj, Maba Diakhou Bâ, El hadji Momar Marième Diop, Cheikh Sidi Makhtar Maty Lèye Mbacké, etc.

La mention du prénom de la mère serait édictée par la polygamie afin de pouvoir distinguer les fils de même père polygame. Elle peut être édictée aussi par le nombre des homonymes dans une même famille ou dans une même cité. C’est le cas par exemple à Touba pour les prénoms: Cheikh, Khadim et Diarra; à Tivaouane pour le prénom de Khalifa; à Kaolack pour Abdoulaye et Ibrahima.

Ce phénomène est contraire à la société arabe où l’on s’identifie au père comme par exemple le prophète seydina Mouhamed Ben Abdellah (PSL) et ses vertueux compagnons Aboubacar Sidikh ibn Aby khouhafa, Omar Ibn Khatab, Ousmane ibn Affan, Aliou Ibn Aby Taleb, etc.

Il faut signaler que l’histoire de l’islam aurait été falsifiée si n’eût existé le Coran, les hadiths et les écrits des historiens avertis. Ce qui étaye cette volonté est que la migration des premiers musulmans auprès du roi d’Abyssinie ( Ethiopie) Nagaci, en cinquième année de la Dawa islamique, sur l’ordre du Prophète Mouhamed (PSL) fuyant la tyrannie, la torture, l’injustice, l’oppression et l’agression du Quraish est enlevée volontairement dans plusieurs éditions de la biographie du Prophète. Ces auteurs veulent annihiler la contribution des africains à la naissance de l’islam et à minimiser leur rôle dans sa diffusion. Pour refaire l’histoire à leur guise deux grands anciens et influents présidents arabes avaient fait remonter leur lignée à la famille du Prophète pour donner à leurs régimes une légitimité prophétique.

Suite à leurs cinglantes défaites devant la force internationale le nom de chacun de ces deux Présidents a été gommé et effacé de la liste des descendants du Prophète (PSL). Il s’agit du Président irakien Saddam hussein et Mouammar Kadhafi tués dans une situation atroce qui n’honore pas le sang du Prophète. Il faut signaler que le petit fils du Prophète, Imam hussein a été assassiné mais il est considéré comme martyr compte tenu de la légitimité de la cause qu’il défendait. Ce phénomène, on le trouve dans certaines familles maraboutiques au Sénégal qui se réclament haut et fort de la descendance directe de la famille du Prophète Mouhamed (PSL) alors qu’auparavant les ancêtres de ces familles fondaient leur légitimité sur l’amour du Prophète, la loyauté et l’attachement scrupuleux à ses enseignements que sur le lien du sang qui n’a, dans certaines mesures, aucune valeur dans l’Islam. La question qu’on peut se poser est que cette nouvelle tendance manifestée ne serait avancée par certains savants arabes que pour réfuter le mérite de l’homme africain d’avoir un degré élevé et un grade émérite dans l’islam et dans la langue arabe?. Ce qui pourrait justifier cette volonté de minimiser l’apport des noirs sur l’islam est la méconnaissance du rôle qu’a joué Seyidina Bilal dans l’Islam. Sa place est tellement marginalisée dans l’histoire de l’islam. Il est rare qu’on trouve son homonyme dans la société arabo-islamique. Il est rare qu’on trouve un hadith (parole du Prophète) raconté par lui alors qu’il est le premier qui soit monté sur la Kaaba pour faire l’appel à la prière.

En conclusion

Chaque peuple doit préserver son histoire. La relecture de l’histoire doit éveiller une nouvelle conscience collective et un sursaut pour préserver la cohésion nationale. Les écrits des blancs bien qu’ils soient contestés parce qu’ils véhiculent des informations haineuses contre nos figures historiques et diabolisent les résistants africains, elles nous ont permis de connaître beaucoup de choses sur notre passé. C’est pourquoi, toutes les sources doivent être explorées notamment les sources dites auxiliaires de l’histoire comme les vestiges archéologiques, l’ethnologie, la sociologie, la littérature notamment celle écrite en arabe. L’arabe étant la langue de culture, d’administration, de civilisation et de vulgarisation de l’islam en Afrique de l’Ouest bien avant l’arrivée des Européens constitue la source principale qui nous permet de mieux connaître notre histoire. Voilà pourquoi les arabophones ont leur place dans le projet de réécrire l’histoire général du Sénégal.
Ce projet doit mettre un accent particulier sur les liens de parenté, d’amitié et de fraternité qui existaient entre les guides religieux du Sénégal. Il y a sur ce sujet beaucoup de poèmes et de lettres écrits en arabe et échangés entre nos érudits qui doivent être publiés et portés à la connaissance du grand public. Je pense qu’un pays qui aspire à être émergent, doit favoriser la production, la créativité, l’invention et tout acte créateur de revenu. Il doit aussi revaloriser la place et le rôle que ces groupes sociaux ont occupé ou ont joué dans l’édification de la nation sénégalaise.


Docteur ElHadji Ibrahima THIAM Chercheur, Archéo – environnementaliste thiamsane@yahoo.fr

Mercredi 5 Mars 2014 - 14:03



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