Samora Machel: un «père de l’indépendance» entre marteau et enclume

La disparition de Samora Machel, le 19 octobre 1986, provoque l’émoi au Mozambique. Avant même son décès, l’ex-rebelle suscite une quasi-dévotion à Maputo, selon les diplomates français en poste dans la capitale mozambicaine.



Samora Machel: un «père de l’indépendance» entre marteau et enclume
 « Il n’est que de voir l’attitude révérencieuse de ses ministres envers sa personne alors que lui-même n’hésite pas à les fustiger publiquement, pour comprendre l’ascendant qu’il a pris sur les hommes qui l’entourent », écrit l’ambassadeur de France, Gérard Serre, dès 1985, dans un document récemment « déclassifié » du ministère des Affaires étrangères. « Fascinant, séduisant, l’homme l’est indiscutablement, lui autrefois adversaire honni de Pretoria, aujourd’hui partenaire obligé qui a su retourner à son profit l’attitude du gouvernement [du président] Botha envers le MNR [Mouvement national de résistance ou Renamo, opposition armée] », ajoute l’ambassadeur.

Samora Machel s’est associé à l’Afrique du Sud, en signant, en 1984, l’accord de Nkomati : Pretoria s’engage à ne plus soutenir la Renamo ; Maputo, à ne plus soutenir l’ANC. Cette entente mettra le Mozambique à l’abri des raids sud-africains, même si Pretoria ne fera pas obstacle à l’aide que la colonie portugaise d’Afrique du Sud - 250 000 Blancs quittent le Mozambique après l’indépendance de 1975 - fournit à la Renamo. Malgré ce rapprochement avec l’Afrique du Sud, Samora Machel, marxiste-léniniste formé à la guérilla en Roumanie et en Algérie qui bénéficie d’une aide militaire soviétique, inquiète les Occidentaux.

Un mois avant sa disparition, accompagné de conseillers soviétiques et cubains, Samora Machel se rend à la frontière du Malawi voisin, pays accusé d’entraîner les « bandits armés ». Le premier président de la République populaire du Mozambique, qui apparaît souvent en treillis militaire, dit même envisager le déploiement de missiles soviétiques à la frontière. Dès le lendemain de sa mort, les diplomates français s’interrogent sur les conséquences politiques de sa disparition. Ils savent bien que, dans les rangs de son propre parti, le Frelimo (Front de libération du Mozambique), tous ne passent pas pour des modérés.

Des relations avec l’URSS en dents de scie

« Si le président Machel avait réussi jusqu’ici à maintenir l’équilibre entre les tenants de l’ouverture à l’Ouest et les partisans d’un alignement sur le bloc de l’Est, aucune des personnalités susceptibles de lui succéder ne paraît capable d’assumer ce rôle », explique le conseiller Bernard Lodiot dans une note destinée au ministre des Affaires étrangères.

Sera-t-il remplacé par un prosoviétique ou un pro-occidental ? À Paris, on sait bien que l’aide alimentaire à destination du Mozambique est importante. Au ministère français de la Défense, cependant, on ne sous-estime pas le poids de Moscou : « Craignant de voir son influence diminuer dans la région, le Kremlin pourrait "remplacer " le nouveau chef de l’État mozambicain par un leader plus favorable aux thèses soviétiques », soutient une note du secrétariat général de la Défense nationale (un service du Premier ministre).

Les diplomates français ne sont pas, toutefois, troublés outre mesure. Il ne leur a pas échappé que les relations avec l’Union soviétique ne sont pas au beau fixe. Certes, Samora Machel, lauréat du prix Lénine de la paix, est l’un des trois chefs d’État d’Afrique subsaharienne à avoir été reçu par Mikhaïl Gorbatchev, le « numéro un » soviétique, aux funérailles de son prédécesseur, Konstantin Tchernenko, en 1985 – un rare honneur. Mais les Soviétiques sont indisposés par l’accord de non-agression et de bon voisinage qu’il a conclu avec l’Afrique du Sud. Ils se méfient de ce « camarade » qui a rencontré, à Maputo, un ancien secrétaire d’État américain à la Défense, Elvin Laird, à peine trois semaines après les obsèques de Tchernenko.

Samora Machel cherche d’abord à sauver l’économie mozambicaine, au bord du gouffre. « Manquant de rigueur intellectuelle, son esprit s’égare parfois dans des projets démesurés à la stupeur de ses interlocuteurs, soutient l’ambassadeur Serre, en 1985. Il aimerait tant que son économie redémarre, qu’il est prêt aux promesses les plus folles pour attirer les investisseurs étrangers, néanmoins réticents devant l’état de déliquescence économique ».

Les circonstances du mystérieux accident d’avion pèseront sur la désignation de son successeur, croit savoir le conseiller Bernard Lodiot. Si l’Afrique du Sud était impliquée, écrit-il au lendemain de l’accident, « les éléments prosoviétiques en tireraient argument pour rejeter la politique menée par le Mozambique depuis l’accord de Nkomati ». Pour ne pas se mettre à dos l’aile gauche de son parti, ni ses pairs de la « ligne de front » (les Etats voisins de l’Afrique du Sud qui soutiennent le mouvement anti-apartheid), Samora Machel tiendra toujours – malgré son rapprochement avec Pretoria – un discours hostile et implacable contre l’Afrique du Sud.

Lorsqu’il participe à ses comicios populares, assemblées publiques qui tiennent à la fois du meeting et de la kermesse, il appelle à tuer les rebelles de la Renamo et désigne Pretoria comme « le grand et véritable chef des bandits ». Cela n’a pas empêché Samora Machel, cet équilibriste, de demander l’adhésion du Mozambique à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international.

rfi.fr

Mercredi 19 Octobre 2016 - 08:17



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