Théo Ananissoh: «Sony Labou Tansi est l’auteur d’un seul roman»

Il y a vingt ans, le 14 juin 1995, disparaissait l’écrivain congolais Sony Labou Tansi, quelques jours avant son 48e anniversaire. Poète, dramaturge, romancier, cette figure de proue d’une nouvelle génération africaine a beaucoup marqué les esprits et reste toujours aujourd’hui une voie importante de la littérature en français. Pour évoquer sa mémoire, on donne la parole à un autre écrivain, Théo Ananissoh, un écrivain togolais, né en 1962 en Centrafrique, qui a fait ses études en France et vit depuis 1994 en Allemagne. Il est auteur d’un roman de 112 pages intitulé Le soleil sans se brûler qui évoque Sony Labou Tansi, mais sans jamais le convoquer, si ce n’est par ricochet entre la France et le Togo, entre la vie et la mort. Entretien.



Couverture du roman de Théo Ananissoh, «Le soleil sans se brûler», publié aux éditions Elizad. éditions Elizad
Couverture du roman de Théo Ananissoh, «Le soleil sans se brûler», publié aux éditions Elizad. éditions Elizad

Théo Ananissoh : Sony Labou Tansi, c’est un peu l’écrivain qui a émergé au moment où j’arrive à l’âge d’aller à l’université. Il était très en vue dans les années 1970-80. Et j’ai fait ma thèse de doctorat sur lui. Il a été celui qui a renouvelé la littérature africaine, un peu le romain africain, le regard, la façon d’écrire, le langage. Il m’a poursuivi, en quelque sorte, et j’ai souhaité tout de même un peu travailler sur lui.

Entrons dans votre livre Le soleil sans se brûler. Votre narrateur est un universitaire togolais qui, entre la France où il fait ses études et l’Allemagne où il va enseigner, revient à Lomé en 1995 retrouver un homme qui a bien connu Sony Labou Tansi. Il y a écrit « roman » sur la couverture du livre. Mais est-ce que c’est totalement une fiction ?

Le [genre du] roman est élastique et que j’aime bien parce qu’on peut y mettre beaucoup. Ça peut être vu comme une espèce de récit, mais c’est également une fiction. Donc c’est un roman. Et c’est une fiction. J’ai inventé. C'est-à-dire qu’il s’agit de trois personnages : celui qui raconte, celui qui a été l’étudiant et Sony qui est en creux et d’Améla qui est le personnage même qu’on voit vivre dans le roman de bout en bout.Ils se sont connus, ça, c’est sûr. Améla et Sony, ils ont été ensemble aux États-Unis. Mais le reste, ce qu’entreprend Améla dès qu’il a su que Sony était alité à Paris – ce que je raconte est fictif.

 
 

Donc vous retrouvez cet homme qui s’appelle dans le livre Charles Koffi Améla, un ancien ministre récemment sorti de prison, qui a très bien connu Sony Labou Tansi, particulièrement lors d’une tournée aux États-Unis en 1980. C’est juste après la publication de son premier roman La Vie et demie. Sony Labou Tansi travaille déjà sur son deuxième livre, suivi de plusieurs fictions, une douzaine de pièces de théâtre, des poèmes… Mais déjà en 1980, les Américains le considèrent comme le jeune leader africain. Est-ce qu’on peut effectivement dire que c’est à ce moment-là qu’il devient un symbole ?

1980 a été un tournant, une phase décisive dans la vie de Sony Labou Tansi. Sony a été découvert par RFI à l’époque où on organisait des cours de théâtre. Il avait gagné trois fois le premierprix de ce concours de théâtre [appelé Concours de théâtre Interafricain et organisé par RFI, ndlr]. En 1979, il publie enfin La Vie et demie qui est son roman magistral. Il est invité aux États-Unis pour un mois et demi avec Améla qui vient du Togo, lui du Congo. Et à partir de là, je pense, avec le recul, on peut penser qu’il a pu vivre cela comme un peu l’équivalent de ces dissidents européens ou d’Union soviétique, un peu comme Vaclav Havel ou des gens comme cela. C’est une reconnaissance au-delà de la francophonie et ça a été extrêmement important pour lui.

Jusqu’à présent il était habitué à venir en France pour ses pièces de théâtre et pour son roman, mais là, il est accueilli aux États-Unis d’Amérique et je crois que les États-Unis l’ont fasciné. Il a été impressionné. Hélas, il n’a pas écrit ou n’a pas tenu un journal, ou une correspondance qui pouvait nous permettre d’avoir une idée de ses sentiments. Mais je pense qu’avec le recul on peut voir la chose de cette façon-là.

Un de vos personnages dit qu’il était à la fois réaliste et onirique. Est-ce que c’est cela la première singularité de Sony Labou Tansi ?

Oui, mais là, il faut replacer les choses dans le cadre du jeune que j’étais, le jeune qui sortait du  lycée. Vous savez, on a la frustration de toute la réalité politique, de la politique africaine, et là il y a un écrivain qui vient et qui a un style, un langage assez percutant. [C’était] une espèce de rébellion, aussi bien dans le terme, dans la manière de traiter la réalité, que dans la perception des choses. Il avait un sens de la vision, il était visionnaire.

La Vie et demie décrit un peu tout ce qui s’est passé par la suite dans ce cœur de l’Afrique centrale. En Afrique, c'est-à-dire le Rwanda, le Congo, l’ex-Zaïre et tout ça, il y avait beaucoup de tueries, beaucoup de morts, beaucoup de cruauté. À mon sens, La Vie et demie, publié en 1979, annonçait cela. Je vois Sony Labou Tansi comme quelqu’un qui a été effaré, parce qu’il a vu ça venir – et ce n’est pas une façon de parler - et qui n’avait peut-être pas forcément le courage, le tempérament, pour être un peu calme par rapport à cela.

C’est un livre de souvenirs et en même temps vous n’êtes pas très tendre avec les œuvres des dernières années. Vous dites : « Ces romans de la fin sans queue ni tête, ces pièces de théâtre annuelles financées par un festival à Limoges en France, facilité politique, manipulation…». À quel moment, estimez-vous qu’il y a eu une chute ?

Sony Labou Tansi, c’est un écrivain en tir groupé. Sa décennie ce sont les années 1970. Il était en Afrique, au Congo, il participait régulièrement aux concours de RFI… Donc il est authentique, il est vrai et ses pièces le démontrent, les pièces de cette décennie-là. Puis il y a La Vie et demie… Vous savez, ce roman finit par une apocalypse, la fin du monde. Qu’est-ce qu’on peut écrire après ? En fait, Sony c’est l’auteur d’un seul roman. C’est comme ça que je le perçois. Il n’est pas un romancier ou un écrivain qui est dans histoire avec les hommes, mais qui les voit d’en haut en quelque sorte, un peu comme on perçoit le monde dans sa destinée. C’est comme ça qu’il est. Il se trouve que La Vie et demie est son premier roman. Naturellement, on a pensé qu’il commençait une carrière d’écrivain. Et en réalité non. C’était juste ce roman et ça devait s’arrêter. Quand je pense à Sony Labou Tansi, je pense volontiers aussi – et ce n’est pas écrasant – à Louis-Ferdinand Céline qui, à mon avis, aurait dû aussi s’arrêter avec Voyage au bout de la nuit, parce que là-dedans il avait tout dit.


Rfi.fr

Dimanche 14 Juin 2015 - 09:04



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