Tunisie: 5 ans après la révolution, le centre-ouest gronde à nouveau

Mardi 19 janvier, des affrontements avec la police ont fait une quinzaine de blessés à Kasserine, dans le centre-ouest de la Tunisie. La confrontation a repris ce mercredi dans le centre-ville, alors que d’autres villes ont rejoint le mouvement de protestation.



La manifestation à Kasserine, dans le centre-ouest de la Tunisie, a dégénéré en affrontements avec la police, mercredi 20 janvier 2016. © REUTERS/Amine Ben Aziza
La manifestation à Kasserine, dans le centre-ouest de la Tunisie, a dégénéré en affrontements avec la police, mercredi 20 janvier 2016. © REUTERS/Amine Ben Aziza

Le 17 décembre 2010, la mort par immolation de Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant de Sidi Bouzid, marquait le début de la « révolution du jasmin » et du « printemps arabe ». Cinq ans plus tard, cette région déshéritée du centre-ouest de la Tunisie, rurale, pauvre et minée par le chômage, est de nouveau le théâtre de la contestation.

Kasserine, des centaines de personnes se sont rassemblées à nouveau ce mercredi matin devant le siège du gouvernorat pour réclamer des solutions au chômage, avant de se rendre en centre-ville. Aux manifestants qui leur jetaient des pierres, les policiers ont répondu par l’usage de gaz lacrymogène et de canons à eau chaude. Huit policiers ont été blessés.

Des questions plus larges que le chômage

« Aujourd'hui, les manifestations ont été plus importantes que les derniers jours à Kasserine. Il y a eu deux fois plus de monde qu'hier. Ca nous a rappelé les grandes manifestations de 2011. Les slogans ont évolué vers des questions plus larges que le chômage des habitants. Les gens dénoncent maintenant la corruption », a rapporté à RFI, Mohamed el-Khadraoui qui dirige Amal-Espoir, une association qui s’occupe des jeunes à Kasserine.

Kasserine s'est embrasé après la mort le week-end dernier de Ridha Yahyaoui, un jeune chômeur qui s'est tué en escaladant un poteau électrique devant le siège du gouvernorat pour protester contre son retrait d'une liste d'embauches dans la fonction publique. Hier, ces manifestations ont pris un tour violent. Les jeunes qui ont bloqué l'artère de la ville ont lancé des pierres contre la police qui a répliqué à coup de gaz lacrymogène. Bilan : 14 blessés légers.

Le couvre-feu a été instauré, pour être aussitôt violé. Un couvre-feu que le ministère de l'Intérieur tunisien justifie par la nécessité de « protéger des vies », « d'éviter toute escalade », mais aussi d'empêcher « les éléments terroristes d'essayer d'exploiter cette situation ». Kasserine est en effet situé au pied du mont Chaambi, considéré comme le principal maquis jihadiste du pays. L'armée a dit mener des « opérations sur les monts à proximité de Kasserine et de Sidi Bouzid, avec des tirs d'artillerie et d'aviation ». Objectif annoncé par le ministère de la Défense : empêcher que les jihadistes « descendent dans les villes ».

Une région sinistrée

Des incidents ont aussi éclaté ce mercredi dans d'autres communes du centre-ouest de la Tunisie. A Thala, Meknassi, Mazzouna, notamment, des manifestants ont bloqué des routes et brûlé des pneus mardi soir et mercredi matin. Environ 150 personnes ont également manifesté à Tunis, en soutien à Kasserine, en scandant « Travail, liberté, dignité nationale », un slogan phare de la révolution, et « Le travail est un droit, gang de voleurs ».

Si Kasserine et sa région s'enflamment à nouveau au coeur de l'hiver, c'est qu'en cinq ans, presque rien n'a changé. Chômage, analphabétisme, espérance de vie, tous les paramètres sociaux sont alarmants. Les habitants de Kasserine mettent en cause une politique de marginalisation perpétuée par les autorités de Tunis qui ont toujours privilégié les villes-côtières du Sahel.

Mohamed el-Khadraoui, de l'association Amal-Espoir, dénonce un pouvoir central désintéressé :

« Le message des manifestants ne s'adresse pas aux autorités locales, mais au pouvoir central qui n'a pas la volonté politique de régler les problèmes de la région. Des projets de développement sont à l'arrêt depuis 2011. La politique économique n'est pas à la hauteur, elle n'est pas juste. La politique sociale est quasi inexistante. On ne fait qu'assister à la hausse du chômage. Nous sommes les plus touchés avec Sidi Bouzid. On ne voit pas de volonté de la part de Tunis de changer quoi que ce soit.

Voilà pourquoi les jeunes se révoltent aujourd'hui. La cause, ce n'est pas la mort du jeune chômeur Ridha Yahyaoui. Ridha, c'est l'étincelle, la goutte qui a fait déborder le vase. En cinq ans, rien n'a changé. Les gouvernements se succèdent, se font appeler gouvernement de Révolution. Mais ils ne font rien pour la région. »

Ce mercredi soir, le porte-parole du gouvernement tunisien, Khaled Chouket, a annoncé une série de mesures en faveur de la région de Kasserine. Il s'agit notamment de l'embauche de 5 000 chômeurs et de l'allocation de 135 millions de dinars (60 millions d'euros) à la construction de 1 000 logements sociaux.

Source : Rfi.fr



Jeudi 21 Janvier 2016 - 08:02



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